Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Gaia, les moules et l’Aïd : du sens, au-delà des polémiques

Felice Dassetto

2 octobre 2014

Le mouvement Gaia a manifesté le 28 septembre 2014 en faveur du respect des animaux et plus particulièrement contre l’abattage rituel, considéré irrespectueux du bien-être animal. Selon les obligations des rituels juif et musulman, l’abattage de bovins, ovins, volaille est envisagé par égorgement et sans étourdissement préalable de l’animal, comme il est prescrit et en usage actuellement dans les abattoirs, suivant les directives européennes. Celles-ci prévoient l’exception pour ces abattages rituels. Pour les Musulmans, il n’y a pas seulement l’abattage rituel (halâl) en vue des besoins ordinaires en viande : la fête principale de leur calendrier annuel, a comme pôle symbolique majeur l’abattage d’un animal. Il s’agit souvent d’un mouton, dans certaines sociétés d’une chèvre, ailleurs d’une volaille. C’est la fête de l’Aid al-ad’ha (Fête du sacrifice), appelée également l’Aïd el-kebir ou Kurban bairami (en turc) (Grande fête), ou encore la Tabaski (en wolof et en Afrique occidentale et centrale). C’est une fête qui inscrit l’islam dans la tradition abrahamique, car elle se relie au moment vécu par Abraham, narré dans les textes bibliques et repris dans la tradition musulmane : Dieu demande à Abraham de sacrifier son fils en signe d’obéissance et miraculeusement il remplace ce fils par un animal. En 2014 cette fête a lieu le 4 octobre.

 

Les campagnes de Gaia font partie des libertés d’expression et sont respectables : elles expriment de manière poussée l’évolution des sensibilités contemporaines vers un plus grand respect de la nature et donc des animaux. Le problème est qu’elles me semblent perdre le sens de l’équilibre et être guidées par un seul axe culturel, celui d’un anthropocentrisme animal propre aux sociétés contemporaines urbaines. Elles ignorent ou ne parviennent pas à comprendre d’autres significations.

Du côté musulman on fait notamment le lien entre les positions de Gaia et le rite de la fête de l’Aïd : on se sent ainsi attaqués au cœur d’un rite de haute signification. On réagit aux positions de ces mouvements en escamotant parfois, me semble-t-il, quelques questions.

Il est clair que l’abattage rituel et plus particulièrement le rite d’abattage au moment de la fête de l’Aïd est issu de traditions et de cultures pastorales et rurales, dans lesquelles le contact avec l’animal, sa mise à mort font partie du quotidien. Ces sociétés respectent les animaux, notamment domestiques, dans la mesure où ils sont source de revenus mais aussi parce qu’ils sont compagnons de vie. Les choses changent – et là le rôle de mouvements de protections des animaux devient important- dans des sociétés de transformation industrielle et en grande masse des animaux, où les exigences de productivité, le rapport purement marchand à l’animal aboutit à la transformation de l’animal en objet de seule signification économique.

Gaia, les moules et les moutons

La position de Gaia me semble typique d’une position de citadins pour lesquels la référence à l’animalité est cadrée par l’expérience du rapport aux "animaux de compagnie", avec lesquels on établit une relation anthropocentrique qui tend à leur attribuer des sentiments, des vécus propre à l’homme.

Mais cette vision sensible et anthropocentrique est sélective : certainement, parmi les manifestants opposés aux abattages sans étourdissement préalable de l’animal, il y avait des personnes qui aiment les moules ou les homards. Or, ces pauvres bestioles sont mises vivantes dans une casserole ou plongées vivantes dans de l’eau bouillante. Faudra-t-il exiger l’étourdissement préalable des moules et des homards ? Non, on ne l’exigera pas, car les humains ne parviennent pas –ou pas encore- à projeter des sentiments humains sur ces animaux. Si les moules ou les homards poussaient des cris de bébé lorsqu’ils sont plongés dans des casseroles bouillantes, alors ce serait autre chose : les humains pourraient s’identifier tout comme ils s’identifient aux moutons, aux vaches et autres animaux « humanisables ». Dans un autre domaine : si des mouvements se sont insurgés –et avec raison- contre l’abattage par écrasement du crane de bébés phoque sur la banquise, je ne pense pas avoir jamais entendu une voix se lever contre l’abattage de cabillauds ou de merlans par la même technique : ces pauvres poissons n’ont pas la même bonne bouille d’un bébé phoque, tout au moins aux yeux de la culture humaine contemporaine.

Ceci juste pour rappeler qu’il y a des aspects culturels en amont du geste de mettre à mort un animal. Et cet aspect culturel met en jeu le vécu de l’animal, mais met avant tout en jeu le vécu culturel humain face à l’animal.

L’abattage rituel ordinaire et l’abattage « moderne »

Il y a quelques années j’ai conduit une enquête dans les abattoirs. L’abattage rituel ordinaire, pratiqué sur la même machine pour les juifs et pour les musulmans, et utilisant l’intervention directe de l’homme qui égorge chaque animal, ne m’est apparu ni plus ni moins horrible que l’abattage avec étourdissement préalable. Je n’ai pas eu l’impression que l’animal survivait plus longtemps ou souffrait plus. Des vétérinaires pourraient le dire avec compétence. Mais dans les deux cas, abattage par égorgement ou abattage par étourdissement préalable, ce qui m’avait impressionné c’était la production industrielle: l’animal est dans les deux cas une pure marchandise. Théoriquement le boucher musulman devrait invoquer Dieu à chaque abattage. Ce qu’il ne peut pas faire, sauf éventuellement en intention, compte tenu du rythme éprouvant de la vitesse de production. Evidemment il est difficile de faire autrement, si on veut que les millions de consommateurs puissent trouver de la viande sur le marché.

L’abattage lors de la fête de l’Aïd

Celles et ceux, Gaia et Brigitte Bardot en tête, qui s’insurgent contre l’abattage à l’occasion de la fête de l’Aïd, n’ont peut-être pas compris le sens du rituel de l’Aïd, lorsque celui-ci se pratique dans un contexte maîtrisé, notamment au sein des familles. Contrairement à ce que des mouvements de protection des animaux disent, on est là devant un geste de profond respect pour l’animal.

Alors que l’exigence ordinaire des consommateurs juifs ou musulmans de viande casher ou de viande halâl me semble répondre surtout au respect d’une « norme pour une norme » sans trop de sens (ce qui peut avoir évidemment des conséquences en terme personnel de devoir de respect de la norme, de culpabilité, parfois de dégoût), le rite de l’Aïd me semble garder, à certaines conditions, une très profonde signification.

Quelle est la signification de ce rite de sacrifice lors de l’Aïd ?

Ce rite a la double dimension : celle d’obéissance et celle de reconnaissance des bienfaits divins. Reconnaissance à l’égard de la création et de la matérialité. D’où le respect profond pour l’animal à sacrifier, symbole de cette création indispensable à l’être humain. Mon impression en assistant à ces rituels familiaux reviens à voir dans ce geste l’idée d’un rapport, d’un quasi dialogue avec l’animal : « Je te tue, mais j’ai beaucoup de respect pour toi, et je remercie Dieu du fait que tu es là et que je peux en bénéficier ». Ceci pour dire vite. Mais c’est la dimension qui m’a frappée en voyant pratiquer ce rite. Ce qui inscrit cet animal au sein d’une vision de l’être humain plongé au cœur des autres êtres vivants. Alors que dans les abattages techniquement satisfaisants pour les sensibilités et les normes contemporaines pratiqués dans les abattoirs, les animaux (ne) sont (que) des choses.

Ce rite est familial, car la reconnaissance à Dieu est centrée sur la famille, avec le rôle du père et des figures mâles comme acteurs apparents et des femmes comme acteurs substantiels.

Ce rite a aussi une dimension sociétale, car cette fête est également celle de la solidarité. Traditionnellement le mouton sacrifié était partagé avec les plus pauvres. Ceci était particulièrement significatif dans des sociétés où la viande était rarement consommée. Aujourd’hui l’idée et les pratiques de solidarité se transforment et ne se bornent pas au partage d’un morceau de viande, mais deviennent des transferts d’argent pour des projets de solidarité avec le Tiers monde ou des gens en souffrance.

Ainsi trois symboliques sont à l’œuvre : sacrificielle au sens fort du terme, familiale, sociétale. Bien entendu ce geste peut oublier ces dimensions idéelles pour devenir tout simplement un devoir moral, une obligation sociale, une injonction de la tradition ou un geste propitiatoire. Tout comme l’idée de partage se transforme en échange de cadeaux ou en excès alimentaires réalisés dans la boulimie consommatoire propre des sociétés contemporaines.

L’abattage lors de l’Aïd et les transformations urbaines

Comme je le disais, l’Aïd est une fête dont les pratiques sont fondamentalement liées au monde rural. Le défi est dès lors, pour les musulmans, de garder le sens –ce qui est l’essentiel- et s’interroger sur la pratique de ce rite dans un contexte urbain. Cela ne concerne pas seulement des musulmans vivant en Europe. J’avais participé il y a des années à une recherche conduite sous la direction de A.M.Brisebarre du CNRS, avec des contributions de sociologues et anthropologues algériens, marocains, turcs et européens (A.M.Brisebarre, La fête du mouton. Un sacrifice musulman dans l’espace urbain, Paris, éd. du CNRS, 1998, 351 p.). Dans cette recherche apparaissait le problème de la gestion et du devenir de l’Aïd et de cet abattage de masse dans les villes des pays musulmans eux-mêmes. Le sacrifice du mouton dans chaque famille n’est pas une obligation religieuse, elle fait partie des traditions ou des gestes propitiatoires. Dans certains cas ou dans certains pays, un animal est sacrifié publiquement, solennellement, au nom de toute la population

Comment pratiquer ce rite dans les villes européennes ? Pour de nombreux musulmans il s’agit de sauvegarder le rite et sa symbolique. Le sauvegarder par tradition, ou bien pour affirmer haut et fort une identité face à des opinions adverses. Mais plusieurs questions se posent.

D’abord des problèmes d’ordre légal, sanitaire et pratique. Le transport, l’abattage d’un mouton à la maison sont interdits, sauf autorisation au cas par cas. Depuis des années, les autorités publiques ferment partiellement les yeux ne sachant pas bien quoi faire. Par ailleurs, comment assurer la qualité sanitaire ? Comment gérer les conséquences environnementales causées par les déchets. Autant de questions que posent les pouvoirs publics et des citoyens, musulmans ou non.

Questions de gestion importantes, car ce sont des dizaines de milliers de moutons à être sacrifiés en Belgique. Et ceci le même jour, celui de la fête de l’Aïd ou dans les deux jours qui la suivent.

A partir de ces préoccupations, depuis quelques années, des pouvoirs publics en collaboration avec des musulmans, ont cherché des solutions techniques comme l’ouverture des abattoirs ou la mise en place d’abattoirs occasionnels. Ceci requiert un dispositif exceptionnel en moyen et en personnel. Malgré les bonnes volontés, ces expériences se soldent parfois par des échecs ou des insatisfactions, car la capacité d’abattage est inférieure à la demande. Et surtout, ces abattoirs, deviennent nécessairement des abattoirs en série et ces mises à mort gomment la dimension spirituelle et familiale. Ce ne sont plus des environnements maîtrisés. Le respect à la lettre de la tradition me semble faire perdre la dimension symbolique du rite. La question est également de savoir qui doit supporter les coûts de ce dispositif. Certains pouvoirs publics communaux les prennent en charge. Et la demande des musulmans va dans ce sens. Mais on pourrait objecter qu’en Belgique rien dans la loi des cultes n’oblige les pouvoirs publics à cet égard.

L’abattage familial devient difficile (mises à part les interdictions de police à cet égard). Une chose est éventuellement pratiquer ce rite lorsqu’on possède un jardin privatif, comme c’est souvent le cas en Wallonie. Autre chose est si on vit dans une maison sans jardin ou dans un appartement.

Pour résumer

La fête de l’Aïd est un moment central dans l’année festive musulmane. Elle est en partie liée au rite particulier de l’abattage d’un animal, un mouton dans la tradition maghrébine ou turque, il s’agit d’un mouton.

Cette fête et ce rite me semblent avoir une signification humaniste de valeur, car ils interpellent chaque être humain qui veut s’interroger sur son immersion et sur sa dépendance de la matérialité et plus largement de la nature. Les mouvements qui manifestent contre cet abattage devraient peut-être s’interroger plus sur cette dimension et ne pas en rester à leur sensibilité anthropocentrique d’amour des animaux. Du point de vue des symboliques religieuses, si le « Notre père » chrétien invoque cette matérialité en disant « donne nous notre pain quotidien », le rite du sacrifice animal musulman rappelle la continuité entre les humains et les autres êtres vivants. Et aujourd'hui, plus largement, c'est le rappel du lien entre humains et environnement.

Jusqu’à présent la tendance a été de maintenir le rite de l’abattage de l’Aïd tel quel et tenter de trouver des solutions technique pratiques. Mais il n’est pas du tout simple de concilier le respect du sens, l’effet de masse dans un contexte urbain et le respect de dispositions sanitaires et légales indispensables. Il n’est pas non plus simple pour les musulmans d'éviter que ce rite ne devienne autre chose qu’un geste de consommation ostentatoire, perdant ainsi tout son sens.

L’Aïd apparaît ainsi comme un rite en transition et parfois en tension : entre un glissement vers une fête consommatoire d’une part ou le respect strict de la tradition passée d’autre part. Ou, encore, les perspectives de changement qui visent à garder et à renouveler le sens profond de ce rite, à le réanimer et en même temps trouver une nouvelle forme d’adaptation au contexte urbain. Cette dernière voie est souvent empruntée par des musulmans qui s’interrogent par exemple sur la dimension de solidarité : si dans la tradition il s’agissait de partager la viande de l’animal sacrifié, aujourd’hui c’est souvent un don d’argent en faveur de plus pauvres, dans le Tiers monde ou en

Peut-être que d’autres questionnements auront lieu à l’avenir.

Quoi qu’il en soit : pour les musulmans qui lisent ces lignes : bonne fête de l’Aïd à vous et à vos familles !!