Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Commémorations d’un état de guerre: 1914-2014

Felice Dassetto

8 septembre 2014

 

Les commémorations du commencement et du déroulement de la guerre 1914-18 se sont multiplié ses derniers mois. Un grand effort de reconstitution historique a été fait, afin de redonner vie à des faits d’armes, rendus dans les moindres détails.

On commémore aussi l’engagement de soldats belges ou d’autres pays (certains bien éloignés: le Commonwealth, les Colonies,....) qui sont morts, par héroïsme, par devoir ou par contrainte, peu importe, dans la défense du territoire. On commémore également la détresse des populations civiles, qui ont subi les effets directs et indirects de toute guerre : bombardements, manque de nourriture, manque de soins. Mais en l’occurrence, on se souvient de populations qui ont souffert des exactions, de la cruauté d’une armée qui s’en est prise méthodiquement aux populations civiles et aux biens publics et privés.

Tout ceci est important et très bien restitué par des médias et par des historiens qui ont fait un grand effort de vulgarisation, au sens noble du terme. Il me semble toutefois qu’il serait utile de porter quelques regards complémentaires, afin que ces commémorations ne soient pas seulement une évocation du passé en tant qu’exemple négatif à éviter, mais un outil de réflexion critique sur le présent.

Regards croisés

Ces commémorations ont lieu, le plus souvent, à partir d’un point de vue, qu'il soit belge, français, britannique… Un regard croisé ne serait-il pas plus éclairant ?

Un croisement d’abord de regard sur cette actualité afin de contribuer à écrire une histoire commune : comment les médias allemands et autrichiens ont-ils commémoré le commencement de cette guerre ? Certes, le Président et le Premier ministre allemand ont participé à ces commémorations à Verdun ou à Dinant… Mais en amont : comment les historiens allemands et les médias allemands parlent-ils de cette guerre aujourd’hui ? Dans quels termes parlent-ils de l’occupation de la Belgique ? Qu’en savent les populations allemandes et autrichiennes d’aujourd’hui ? Et ceci en comparaison avec les populations belges, françaises, luxembourgeoises, britanniques, italiennes ? Quel regard les populations allemandes et autrichiennes portent-elles sur le regard des autres, et réciproquement ?

Dans la même veine, il serait utile de porter un regard croisé sur le passé. Ne serait-il pas utile, comme leçon pour le présent, de comparer les points de vue d’intellectuels de l’époque à propos de cette guerre ?

Je repense à la position de Max Weber (1864-1920). Ce grand sociologue, qui avait une vision très pessimiste et cynique du pouvoir, fut un grand chantre de l’impérialisme allemand. Et de la guerre. Comme le rappelle le biographe Dirk Kaesler (dans Mas Weber. Sa vie, son œuvre, son influence, tr.fr. Paris, Fayard, 1999, p.33), pour Max Weber, comme il l’écrit dans une lettre d’août 1914 : « Quel qu’en soit le résultat, cette guerre est grande et prodigieuse ». Ce qui rejoint des pensées courantes sur la guerre comme « hygiène morale et spirituelle ». On peut rappler la célèbre distinction de Weber, souvent utilisée, entre « éthique de responsabilité » et « éthique de conviction », développée dans sa conférence aux étudiants de Munich en 1919. Weber balançant entre les deux, disant que ces deux éthiques « ne sont pas contradictoires, mais elles se complètent l’une l’autre et constituent ensemble l’homme authentique, c’est-à-dire l’homme qui peut prétendre à la ‘vocation politique ‘ ». Mais Weber penchait, me semble-t-il, en faveur d’une éthique de la responsabilité qui, me semble-t-il, devenait une éthique du réalisme : en l’occurrence celui de soutenir la guerre menée par l’Allemagne malgré qu’elle vienne de se terminer dans une catastrophe. La position de Weber a fait objet de larges débats qui mériteraient d’être revisités.

Emile Durkheim (1858-1917) contemporain de Weber a vécu la guerre de l’autre côté. Son fils mourra lors de l’expédition française à Salonique en 1915. À l’éclatement de la guerre, il participe avec d’autres universitaires au mouvement de l’Union sacrée. Et il devient secrétaire du Comité d’étude et de documentation sur la guerre. Durkheim a appelé cela une action de « ravitaillement moral de la nation ». Il utilise sa très bonne connaissance de l’Allemagne et de la langue allemande pour écrire des articles et des petits ouvrages destinés à faire comprendre les raisons de l’entrée en guerre de ce pays. Nous reviendrons plus loin sur un de ces écrits. Il est certainement un patriote, mais son patriotisme ne semble pas l’aveugler. Il écrit ainsi : « Nous ne devons pas oublier que nous sommes nous-mêmes juges et parties dans le débat, puisque notre Patrie est en cause. Nous avons donc à nous prémunir et à prémunir nos lecteurs contre l’influence possible d’un parti pris national, si respectable qu’il soit ».

J’ai pris en exemple très rapidement ces deux sociologues ; cela mériterait de larges approfondissements. On pourrait trouver bien d’autres cas qui nous permettraient de mieux comprendre par quels processus se construisent des visions opposées, considérées toutes les deux comme des vérités. Dans un monde qui se cloisonnait entre États-nations, on voit bien la fonction de ces cloisonnements, qui aboutissent aux horribles guerres du XX° siècle. Dans notre monde contemporain, globalisé, où les populations s’entremêlent, la construction de visions radicalement opposées aboutit à des conflits au sein même des territoires, entre des populations qui cohabitent.

Au-delà des tactiques de Poutine, on peut voir les divergences entre la vision russe et la vision des autres européens sur ce qui est en train de se passer en Crimée et en Ukraine : dire que ces divergences sont dues à des manipulations des opinions me semble un peu court. Je suis également frappé par les divergences radicales entre musulmans et non-musulmans au sujet de la vision politique, tant en ce qui concerne les mondes musulmans, les musulmans d’ici, qu’en ce qui concerne même le devenir des sociétés. Ce n’est pas seulement une question d’opinions différentes : il s’agit de divergences d’angles d’analyse, des faits significatifs retenus, de vision prospective. Commémorer la guerre 1914-18 en revisitant les processus de construction des divergences, des justifications, des argumentaires pourrait alors devenir un moment permettant d’avoir des outils intellectuels pour opérer un retour réflexif sur le présent. Ce serait ainsi mobiliser une sociologie critique de la connaissance comparée.

Des matrices culturelles

            Après les commémorations en cours, on saura tout sur les stratégies militaires. On aura appris aussi que l’armée allemande était particulièrement féroce : une hiérarchie militaire sans scrupules ; des soldats avinés et prêts à saccager, à tuer, à violer. Je ne sais pas ce qu’on pourrait dire des armées d’en face. Heureusement, elles n’ont pas eu l’occasion de pénétrer sur le territoire allemand. Mais la violence exercée sur leurs propres troupes, les condamnations à mort de récalcitrants, l’envoi à la mort de dizaines et de centaines de milliers de soldats en dit long sur la logique de violence, le mépris des autres et de la vie.

Et pourtant ces gens faisaient partie de sociétés civilisées ; ces gens devaient aimer la vie ordinaire bonne, la culture, la musique. Nombreux étaient croyants en un Dieu de justice, de bonté et de miséricorde.

Ces commémorations auraient avantage à mettre en lumière sur base de quelle construction culturelle, civilisationnelle, des gens normaux se transforment, s’engagent et mettent en route une guerre et des actions d’une telle irrationalité abjecte. Comment se construit la violence irrationnelle ? Comment à un certain moment ces actions deviennent-elles évidentes et légitimes ? Et ce n’est pas une question reléguée au passé : cela s’est passé au Rwanda, en ex-Yougoslavie ; cela se passe parmi les djihadistes ; cela s’est passé, plus cyniquement peut-être, dans la guerre d’Iraq menée sous la houlette de G.W.Bush et T. Blair. Ces gens qui ont commis des atrocités sont des gens normaux, des gens qui nous ressemblent : comment basculent-ils ?

Il me semblerait important, pour donner de la profondeur à la guerre 14-18, de creuser les fondements culturels qui sous-tendent cet esprit guerrier(communs d’ailleurs à tous les pays européens), car il me semble qu’on ne peut pas expliquer cette fureur de guerre sans prendre en compte le terreau sur lequel il se fonde. Se limiter à parler de la fureur allemande me semble un peu court. La très impressionnante exposition « Expo 14-18 » ouverte au Musée royal de l’armée et de l’histoire militaire et le catalogue qui l’accompagne ne se confrontent pas du tout à cette question. Mais dans un grand écran à la fin de l’exposition sont posées des questions relatives à la réalité d’aujourd’hui qui trouveraient plus facilement réponse si l'on s’y était confrontés dans l’exposition elle-même.

L’éclatement de cette guerre survient à un moment où, depuis des décennies, les élites ont été nourries d’une double idée.

D’une part, c’est l’évidence de l’idée de la race et des nations racialisées. Cela va bien au-delà des seules idées raciales de Gobineau. C’est devenu une évidence : les humains se partagent en races et les nations et les États en sont l’expression. Ces idées auront les conséquences que l’on connait sous le nazisme. Mais les idées raciales et racistes ne sont pas seulement le propre de l’idéologie nazie : dans les années 1930, l’éditeur Hachette publie un volume grand format largement illustré, intitulé : « Les merveilles des races humaines » décrivant les «  races humaines » à travers une anthropologie culturelle à quatre sous. C’est un constat sociologique et anthropologique devenu évident : le monde se partage en races. D’abord les quatre grandes races : comme l’écrit l’auteur anonyme de ce gros volume dans son avant-propos : « La Race Blanche, au profil harmonieux, régulier, progresse dans une activité fiévreuse…. La Race Jaune, épuisée sans doute d’avoir engendré celle des races et des nations … La Race Rouge, sauvage à la façon des grands oiseaux de nuit… La Race Noire, enfin, la plus proche de la nature, brutale, solide… ». Et en conclusion, l’auteur se demande si ces races aboutiront à une humanité commune ou bien si les peuples actuels subsisteront avec leurs caractéristiques profondes. Et alors : «  quelle sera la race dominante ? »

D’autre part, l’évidence raciale est couplée par les évidences des théories de l’évolutionnisme social. Spencer est largement lu et accepté. Par exemple, le sociologue polonais autrichien Ludwig Glumpowicz, aujourd’hui oublié par les sociologues, mais très connu à l’époque et dont les ouvrages furent rapidement traduits en plusieurs langues, a publié en 1883 un volume : Des Rassenkampf, « la lutte des races ». Une sociologie des conflits à la lumière des théories de la race et de l’évolutionnisme social. Cette doctrine sera le soubassement qui justifie sur le plan moral le colonialisme et l’impérialisme.

Or, cette lutte de races ne peut se faire que dans la violence et la guerre, indispensable et légitime pour permettre le triomphe des meilleurs. Et elle sera d’autant plus légitime qu’elle verra l’utilisation de technologies modernes liées à l’acier, la chimie, l’énergie les communications : autant de facteurs de puissance et de vitesse. L’idéologie des futuristes italiens n’est qu’une expression de ce soubassement culturel qui a imprégné la culture des élites dirigeantes européennes pendant des décennies.

Parenthèse : l’analyse de la pensée de Heinrich von Treitschke par Durkheim, en référence à l’invasion de la Belgique.

En prolongeant cette idée d’imprégnation de la culture courante, je m’arrête brièvement sur un des opuscules publiés par Durkheim, qui porte le titre: « L’Allemagne au-dessus de tout. La mentalité allemande et la guerre»(A. Colin, 1915 (le texte est accessible en ligne : http://classiques.uqac.ca/classiques/Durkheim_emile/allemagne_par_dessus_tout/allemagne.html).

Durkheim utilise comme point de départ la pensée de Heinrich von Treitschke (1834-1896). Ce professeur de sciences politiques berlinois, membre du Parti libéral national, député pendant de longues années, est pris comme référence par Durkheim, comme il l’explique dans l’introduction, non pas parce qu’il s’agit d’une pensée originale, mais parce qu’elle est emblématique de la pensée courante.

Le point central de la pensée de Treischke, selon Durkheim, est la centralité de l’État et sa supériorité sur toute considération morale et sur la société civile. La centralité est indissociable de la puissance : un État ne mérite son nom que parce qu’il est puissant. Les petits États sont à cet égard insignifiants. Selon Durkheim cette posture explique la raison de l’occupation allemande de la Belgique : de ce point de vue, un petit État comme la Belgique est insignifiant, un « res nullius », comme l’écrit Durkheim.

Si le devoir des États est celui d’être puissant, le devoir des citoyens est d’obéir aux États. Pour réaliser la puissance des États, la violence et la guerre deviennent légitimes, nécessaires, naturelles. La pensée de Clausewitz qui disait que la « guerre est le prolongement de la politique par d’autres moyens » est renversée : ici, la politique « est » la guerre.Weber écrivait aussi : « le moyen décisif en politique est la violence ». Et la guerre, pour Treischke, est « morale et sainte » : sainte, car elle force à exercer les plus hautes vertus.

Personne ne peut faire obstacle à cette action, nécessaire à un État puissant. Personne dans la société civile ; personne non plus en dehors du pays. Et si quelqu’un ose s’interposer, il doit être écrasé, terrorisé. Les habitants belges de l'époque ont appris la lourde leçon.

Durkheim trace ainsi, à travers la pensée de Treischke, ce qui lui semble être typique des représentations collectives qui existaient en Allemagne (et à mon sens bien au-delà) à la veille de la guerre. On peut critiquer cette généralisation et le concept même de « représentations collectives », concept qui est un des piliers théoriques de Durkheim. Je suis convaincu qu’en l’utilisant avec précaution et en le fondant surtout dans les faits, il a une pertinence. On a beau dire que les sociétés s’individualisent : mais elles ne se construisent pas moins par des évidences collectives, au sein desquelles et par lesquelles les personnalités individuelles se déploient.

Ces analyses me semblent éclairer l’action guerrière allemande, la rupture de la neutralité belge, les exactions commises. Elle ne découlait pas d’un arbitraire, ni d’un excès de certains, ni des dérapages de soldats avinés. Elle procédait d’une terrible cohérence culturelle.

Sortons de la parenthèse. Ces dimensions culturelles -celles d’État fort, de puissance, de guerre salutaire…- nous semblent aujourd’hui absurdes, délirantes. Les mettre en lumière, mettre en lumière leur inscription dans la culture commune, c’est aller au cœur des ressorts culturels et permettent d’aller plus à fond d’un discours de réprobation générale de la guerre. Elles nous invitent également à nous interroger sur nos évidences contemporaines. On peut penser que grâce à la diffusion de la culture, grâce à la circulation des idées à travers internet, nous ne tombons plus aujourd’hui dans ces illusions collectives à-critiques. Cela reste à voir. Je pense que le monde contemporain est farci d’évidences : non plus des races (quoi que…), peut-être moins des nations, mais certainement de l’évidence d’une supériorité grâce aux technologies, à l’innovation technique (identifiée au progrès), grâce aux capacités de produire et de vendre des marchandises, de créer et dominer des marchés et d’arraisonner la nature. Ce n’est pas officiellement l’ « hygiène » de la guerre des armes, bien que la guerre des armes n'est jamais trop loin.

Ce retour aux fondements permettrait également un retour critique sur les formes de l’ « impérialisme » contemporain, des dominations mondiales. Il faudrait alors revisiter l’impérialisme de la fin XIX°-début du XX° siècle, des théories et des débats de l’époque, pour s’interroger sur les formes de domination mondiale contemporaine et trouver par la même occasion un terme nouveau pour les qualifier. Les formes d’exercice de l’empire sont différentes et l’empire sur les ressources naturelles double l’empire sur les sociétés humaines.

Et l’Europe dans tout ça ?

Les commémorations de la guerre sont locales et nationales. Chaque village des différents pays en guerre a son monument aux morts. Dans chaque pays on trouve des grands Mémorials ou Ossuaires et cimetières, depuis le Mémorial de Verdun, à la Tour de l’Yser, au « Sacrario del Leiten » près d’Asiago dans la Vénétie, en passant par des dizaines d’autres. Ils sont des lieux de visites scolaires et de tourisme populaire, parfois de pèlerinage.

Dans chacun de ces lieux, le regard et la mémoire restent avant tout « nationaux » : quand ces lieux sont accompagnés d’expositions et de tableaux didactiques, l’autre reste l’ennemi, bien que des efforts soient faits pour adapter le propos et le nuancer quelque peu. Parfois, comme à Asiago, des ossements de soldats autrichiens reposent à côté des soldats italiens.

Dans ces lieux, la référence à l’Europe est la plupart du temps absente, alors que l'on évoque souvent le rôle déterminant de la construction européenne pour éliminer la guerre entre les différents pays. Mais dans ces lieux concrets de la mémoire, l’Europe est ailleurs. Les institutions européennes qui consacrent pas mal d’argent en outils informatifs, parfois aux allures publicitaires, ne me semblent pas avoir réussi ou voulu se profiler au cœur même de ces lieux de la mémoire de la violence intraeuropéenne. Non pas dans une logique de propagande et de publicité, mais dans une logique de réflexion.

Au moment où les institutions européennes s’interrogent sur leur décalage par rapport aux populations, elles ne s’inscrivent pas au cœur de la mémoire européenne. Elles pourraient montrer les racines de l’idée européenne en faisant émerger une autre histoire. À titre d’exemple, dans les lieux où l’on parle de la guerre 1914-18 (ou 1940-45), elles pourraient ériger un espace qui évoque les efforts de citoyens de ces pays farouchement ennemis, qui, au même moment, s’opposaient à cette guerre et cherchaient à tisser des liens, à jeter des ponts et à penser un autre modèle de vie commune européenne et qui a mis les germes de l’Europe d’aujourd’hui. Ceci tant avec un regard sur le rôle des hommes que des femmes. Ou bien, dans l’un ou l’autre de ces lieux, il pourrait y avoir une réflexion sur la logique de puissance : comment est-elle conçue par l’Union européenne ? Ou encore sur le rôle des sciences et des techniques, leur ambivalence dans l’usage, leurs finalités. Ou, pour retrouver Max Weber, sur le dilemme éthique, entre une éthique de conviction et une éthique de responsabilité et leur mise en œuvre actuelle dans le devenir européen.