Attentat au Musée Juif de Bruxelles.

Un drame et trois malaises

Felice Dassetto

2 juin 2014

 

La mort de trois personnes et un jeune homme entre la vie et la mort à l’hôpital Saint Pierre sont des drames de ces derniers jours. Cet assassinat collectif, démonstratif qui a visé des innocents est dramatique. Il est à condamner avec toutes les forces.  La chronique mondiale et celle belge nous ont malheureusement parlé d’autres gestes de furie. De la fusillade de Columbine en 1999, au jeune homme habillé en Joker des films de Batman qui poignarde des enfants dans une crèche de Termonde en 2009, à la fusillade au marché de Noël de Liège en 2011, en passant par des dizaines d’autres cas, ces gestes sont nombreux. Ils tombent dans la réalité des faits divers tragiques. On ne remarque jamais que c’est toujours le fait d’hommes, de mâles en quête d’identité, ou porteurs de ressentiment. Drame de l’humanité, drame de l’humanité au masculin ou d’une certaine vision du masculin.

Dans le cas de la fusillade et des assassinats du Musée Juif de Bruxelles, ce fait divers prend une signification supplémentaire car il s’agit d’un lieu qui s’affiche par sa référence ethno-religieuse... .

Rien, absolument rien ne justifie cet attentat. Ceci dit aussi, je vis ce moment avec trois malaises.

 

Le silence musulman mais une nouvelle parole ...

Face à de tels drames, qui ont une dimension collective, on exprime des solidarités, un sentiment de piété. J’espère que l’on me corrigera, mais de la part des instances ou groupes musulmans sunnites, la majorité en Belgique, c’est le silence. A deux exceptions près, à ma connaissance. Le groupe Vigilance musulmane a immédiatement exprimé sa compassion à l’égard des familles. A juste titre, ne connaissant pas l’auteur, il prend une position neutre à cet égard. Mais ce groupe est constitué de quelques personnes qui se comptent sur les doigts d’une main. Une autre expression qui s’est manifestée est celle du Conseil européen des Ulémas marocains qui parle « d’acte ignoble » et d’attachement aux « valeurs du vivre ensemble ». Cet organisme, qui a peut être parlé surtout par la voie de son secrétaire général, bien qu’il siège à Bruxelles, n’est pas l’expression de l’islam belge.

Jusqu’à présent, sauf erreur de ma part, il n’y avait pas eu des signes importants venants de la communauté musulmane.Toutefois il faut signaler aussi un communiqué de La Ligue des Musulmans de Belgique et  de Muslims Rights Belgium.

C’est avec une heureuse surprise qu’il y a eu le communiqué de l’Exécutif des musulmans de Belgique, publié après la découverte du probable auteur de l’acte.  Heureuse surprise d’autant plus grande que j’avais entendu le nouveau président de l’Exécutif dire  lors de l’émission de la RTBF, « Et Dieu dans tous çà », que l’Exécutif était un organe purement technique, destiné à gérer le « Temporel du culte », c’est-à-dire organiser le financement des mosquées et des imams par l’Etat, les aumôniers, les enseignants de religion islamique, les cimetières..., sans plus. Ce communiqué est bien la preuve que l’Exécutif des musulmans ne peut pas être qu’un organe technique. Et ce communiqué met le doigt sur une partie des questions brûlantes pour les populations musulmanes. Ce communiqué dit textuellement :

C’est avec une grande douleur que l’Exécutif des Musulmans de Belgique a pris connaissance de la fusillade survenue le 24 mai 2014 au Musée juif de Bruxelles. L’Exécutif des Musulmans de Belgique présente ses sincères condoléances à la famille et aux proches des victimes, et témoigne à la communauté juive de Belgique toute sa solidarité et son amitié. L’EMB condamne avec la plus grande fermeté ce crime abject perpétré de sang-froid. Aussi, aucune raison ni aucune pensée ne peuvent légitimer de tels crimes. Un crime animé par une idéologie rampante qui constitue un choc frontal avec l’altérité. La capture du principal suspect, d’origine musulmane et inféodé au radicalisme religieux le plus meurtrier, jette une fois de plus l’opprobre sur une communauté qui n’aspire qu’à vivre dans la concorde et la paix au sein de notre société. Ce fléau ravageur qui nous touche malheureusement de plein fouet, contribue à alimenter, encore une fois, le mépris voire l’islamophobie. C’est la raison pour laquelle, cette tragédie nous rappelle l’importance du dialogue et du vivre-ensemble qui, seuls, peuvent mener à une société harmonieuse et paisible. Aussi, la lutte contre l’antisémitisme et le racisme sous toutes ses formes, qui ne doit faire l’objet d’aucune réserve, convoque l’effort de tous sans exception. Une lutte qui est au centre des préoccupations de la communauté musulmane  de Belgique. SMAILI Noureddine, Président

Ce communiqué - est-il partagé parmi les Musulmans?- est important. Il y aurait encore à s’interroger sur le lien  entre ce « radicalisme religieux le plus monstrueux » et une pensée musulmane diffuse qui en constitue l’antichambre, une pensée salafiste ou frériste plus ou moins soft, même si elle ne dit pas son nom, mais qui marque fortement le monde musulman : car là c’est le coeur de ce qu’à mon sens devrait être « le centre des préoccupations de la communauté musulmane de Belgique » et celle de l’Europe.

 

Le malaise de la qualification du geste et la confusion du monde juif

Cet attentat terroriste a été qualifié de geste antisémite. Ceci veut dire geste raciste donc : cette fusillade a visé le lieu parce que juif, au sens racial du terme, en renouant ainsi avec les actes antisémites dont la Shoah a été l’acte extrême. Cette qualification exclusive me laisse perplexe, car la réalité me semble bien plus complexe, bien que je sois conscient de la banalisation de propos antisémites qui prolifèrent sur le Web. Mais le Web malheureusement permet la prolifération de propos de cinglés de toute sorte.

J’ai aussi entendu évoquer le fait que c’est un geste antisioniste. Ce qui peut signifier deux choses. Au sens large, le terme « sionisme » fait référence  au mouvement du peuple juif, qui à partir du XIX° siècle, réaffirme son identité, n’accepte plus passivement d’être brimé et écrasé et se donne dans l’utopie concrète de la terre l’Israël un ancrage historique.  Au sens plus politique, le terme fait référence à la constitution de l’Etat d’Israël comme « foyer national juif ». Ainsi cet attentat peut avoir d’autres dimensions : il s’exprime contre l’Etat d’Israël (sionisme au sens restrictif du terme) identifié par un raccourci à ce centre culturel juif.  Contre l’Etat d’Israël en soi, auquel une partie importante d’organisations et mouvements musulmans, comme le Hamas palestinien,  dont ils continuent à nier l’existence, mais aussi contre la politique de l’Etat israélien à l’égard des Palestiniens, des colonies juives.

Ces quatre dimensions se mêlent, me semble-t-il, dans le discours de  groupes musulmans contemporains assez largement entendus : antisémitisme, antisionisme, anti-israélisme en soi, anti politique israélienne concrète.  Le tout s’appuyant sur le mélange entre identité sociale et culturelle, religion et politique israélienne que l’on trouve du côté du monde juif (à quoi on pourrait ajouter l’accusation à l’Amérique et plus largement à l’Occident, sensés être les défenseurs d’Israël et du monde juif alors qu’ils seraient sensés être contre les musulmans).

Et le tout inscrit dans une spirale  négative de malentendus, de mensonges, de haine, de violence, de laquelle les acteurs du conflit autour d’Israël sont incapables de sortir depuis plus de cinquante ans.

J’ai vu qu’une délégation du Congrès juif mondial est arrivée à Bruxelles dans cette circonstance : ce qui n’est pas fait pour éclaircir les choses, cet important organisme me semblant être l’expression même de ce mélange idéologico-religieux.

On stigmatise souvent  le mélange entre religions, ethnie, communautarisme et politique. Ceci avec raison. J’ai l’impression que l’Etat d’Israël et le monde juif, religieux d’abord, mais parfois aussi laïc, ne s’en sort pas de ce cocktail dangereux. Ce qui me met fort mal à l’aise.

 

Incertitudes politiques et gesticulations

 

Une nouvelle fois, à la suite de cet événement, on parle de mesures à prendre, d’action préventive.

Cela m’a fait tristement sourire d’entendre dire que la radicalisation de Mehdi Nemmouche en prison est un fait nouveau. La mémoire, comme souvent en politique et dans les médias, est courte. Cela fait plus de vingt ans qu’on en parle. Des études -difficiles à faire- ont été publiées.

J’entends parler de « déradicalisation », de « contre-discours ». On entend ces propos aussi dans le discours des Etats-Unis que les instances officielles répètent souvent en Europe. J’entends parler de formation etc, etc.

Hélas, il est fort probable que, passée l’émotion, comme depuis trente ans, rien ne sera fait de substantiel et dans la durée. Ainsi, le trend actuel du devenir du monde musulman se poursuivra. Pour deux raisons.

Tout d’abord, je pense que les médias et les décideurs politiques n’ont pas pris la mesure de ce qui se joue, en amont, dans le monde musulman et qui alimente les actions éclatantes. Se imiter à s’attaquer au djihadisme et au terrorisme par des mesures de séculturé -ce qu’il faut absolument faire- c’est s’attaquer aux symptômes. C’est comme prendre un Dafalgan lorsqu’on a la grippe.

Et, deuxièmement, c’est qu’au fond ce n’est que dans le monde musulman et parmi les musulmans que l’on pourra trouver remède. Mais non pas parmi les musulmans culturels, fondamentalement agnostiques, qui disent prôner un « islam des lumières ». Pourquoi pas cette formule alléchante ; hélas dans l’état actuel de l’islam elle sonne creux. Ce n’est pas non plus dans des islams officiels, à la langue de bois, et qui, eux aussi, mêlent religion et pouvoir, que ce soit en Turquie ou au Maroc ou ailleur. La lutte contre la pensée musulmane radicale -de matrice salafiste ou frériste-  et contre son influence ne pourra venir que des musulmans croyants et libres, à condition qu’ils s’activent pour proposer une autre vision de l’islam. Ce qui ne semblent pas avoir le courage de faire. Le chemin est long, très long. Pour cela il serait urgent de s’activer rapidement.