Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Valls, Renzi : nouvelle figures de pouvoir ?

9 avril 2014

Felice Dassetto

Manuel Valls est nommé premier ministre. En Italie, Matteo Renzi a été nommé président du conseil. Ce sont deux figures nouvelles dans les paysages politiques des démocraties européennes, car ils semblent incarner des nouvelles figures de l’autorité.

Quels fondements du pouvoir ?

Pour cadrer le propos, faisons un bref détour par Max Weber, le sociologue-politologue allemand, mort en 1919. Max Weber parlait de trois figures d’autorité pour analyser autant de manières de rendre légitime, recherchée, la relation entre dominants et dominés, entre dirigeants et dirigés. Ce sont trois « types purs » ou « types idéaux » comme disait Weber. En réalité, tout pouvoir est un cocktail qui mélange ces trois figures en accentuant l’un ou l’autre aspect.

Une première figure est celle de l’autorité fondée sur la tradition, sur le passé. Le pouvoir aristocratique était de cette nature. Ce pouvoir traditionnel, en politique, a perdu de sa force.... quoique de nouvelles traditions se forment.

Une deuxième figure d’autorité, qui intéressait Max Weber, penseur du nouvel Etat prussien, est celle qui  se fonde sur la légalité, comme l’autorité issue des élections, ou d’une constitution. Comme le pouvoir d’un juge qui est issue de la légalité de l’Etat de droit.  Cette autorité privilégie un fonctionnement rationnel, une action gestionnaire, bureaucratique. 

Et puis le sociologue allemand était intrigué par une troisième figure : celle de l’autorité charismatique.  C’est-à-dire le fait d’accepter le pouvoir d’une personne en raison de ses qualités personnelles. C’est la fascination pour un homme  (Weber n’envisageait pas qu’il pouvait s’agir aussi d’une femme) auquel on reconnaît des qualités attrayantes, voire  exceptionnelles.

Weber oubliait une quatrième figure d’autorité, qu’il ne pouvait pas voir en son temps : le leaders stratégiques. C’est-à-dire la légitimité d’un pouvoir due au fait qu’il a la capacité de penser et d’agir avec des objectifs de moyen-long terme et capable de se mouvoir dans un environnement mouvant. C’est l’autorité du manager des entreprises contemporaines, mondialisées, conquérant des marchés.

Sur quels leviers s’appuient les deux nouveaux chefs de gouvernement pour asseoir leur force politique ? Valls et Renzi ont des différences, mais également des similitudes.

Valls et Renzi : regardons deux aspects contextuels de leur engendrement.

Dans les deux cas, ils proviennent d’une famille de la bonne classe moyenne plus ou moins catholique. Plus intellectuelle et artistique chez Valls, dont le père était un artiste peintre catalan, la mère une tessinoise, Luisangela Galfetti, ayant émigré en France. De ce fait, Manuel Valls parle également l’italien et le catalan. Les commentateurs suisses disent que Valls doit à sa mère suisse son pragmatisme. L’oncle maternel de Valls est un architecte suisse connu, Aurelio Galfetti ; un cousin de son père était un musicien connu, compositeur, entre autre, de l’hymne du Barça. Son parrain était un écrivain italien connu et controversé, le livournais Carlo Coccioli, qui avait vécu sa jeunesse en Cyrénaïque, à la suite de son père officier. Pendant la guerre, Carlo Coccioli a été lui-même militaire et puis résistant contre le fascisme. Il a vécu  ensuite entre Florence, Paris et surtout le Mexique. Coccioli, qui écrivait en italien, français ou espagnol, tiraillé entre son catholicisme et son homosexualité, a eu un parcours spirituel intense le conduisant vers un retour à son judaïsme d’origine, et puis  vers l’indouisme, et ensuite vers le bouddhisme.

Le père de Matteo Renzi, toscan, a fondé une entreprise de marketing qui a plusieurs sièges en Italie et qui a été le lieu de la seule expérience professionnelle de Renzi, avant de s’engager en politique.

Valls a ainsi une forte expérience cosmopolite, mais il s’est rapidement et profondément assimilé à la République presque à l’envers de son expérience familiale. Renzi est profondément ancré en Italie, jusqu’à son italien à l’accent toscan bien trempé. Il devra probablement comprendre le monde hors d’Italie et hors de sa Toscane natale.

Deuxième aspect contextuel. Leur âge : il n’est pas le même, mais ils ont une expérience générationnelle proche. Valls est né en  1962. Renzi 13 ans après, en 1975. On pourrait dire, surtout pour Renzi, que c’est la première génération dirigeante du temps post-idéologique, après les affrontements du communisme et  du fascisme, de la colonisation et de la décolonisation, du temps de mai ’68. S’ils doivent jongler avec un paysage politique encore marqué par ces passés, ils le font à l’aise, parfois -pour Renzi surtout- à la manière postmoderne, liquéfiant ces idéologies-là. En mobilisant de nouveaux enjeux idéologiques : l’antiracisme, la lutte contre l’homophobie. Ou en véhiculant peut-être des nouvelles idéologies contemporaines : la mondialisation, le managérialisme, le jeunisme. S’ils évoquent la question de la justice sociale, ils le font surtout en faisant référence, dans le texte ou en puisant les idées dans l’air du temps, à John Rawls et à sa  Théorie de la justice plutôt que dans les catégories classiques de la gauche. La justice sociale est davantage due à une exigence d’équilibre, peut-être à une sorte de « bien commun », à un appel à la raison, qu’à un droit à arracher aux riches et aux puissants comme dans le socialisme et dans le communisme classique. Renzi certainement, mais également Valls, ne chanteront jamais l’Internationale avec le poing levé à un Premier mai.

Venons-en à leurs leviers d’autorité.

Ils sont tous les deux des leaders qui font preuve d’une bonne dose de capacité stratégique. Capacité stratégique pour leur action politique et pour leur propre carrière. Cela fait partie de leur culture managériale, même s’ils n’ont pas d’expérience dans le domaine. En cela, ils se démarquent de l’attentisme et du tacticisme de nombreux leaders politiques ou commentateurs politiques qui ramènent volontiers tout à de la tactique politicienne. Valls et Renzi n’ignorent pas la dimension tactique du politique, mais ne se limitent pas à cela.

Car nos deux nouveaux chefs de gouvernement ont une qualité commune. Ils se vivent, ils se présentent, ils « sont » des leaders charismatiques. Un chef charismatique, expliquait Max Weber,  possède deux qualités. Comme on l’a dit, il est celui dont on reconnait l’autorité au nom de ses qualités personnelles. Il se met en avant personnellement et non pas au nom d’une fonction. Il montre, il vit sa vocation, sa force, sa capacité, sa conviction. Le discours de Valls devant l’Assemble nationale française le 9 avril dernier avait toutes les caractéristiques  d’un discours de chef charismatique. Il inspire confiance ou défiance, personnellement. Mais un chef charismatique complet a aussi une deuxième dimension : il délivre un message; il est un « prophète dirait Weber. Il ne dit pas seulement : « Je suis et suivez-moi ». Il dit aussi : « Je vous dis que.... ».

La légitimité de leaders charismatiques a d’autant plus de chances de s’affirmer que le contexte est trouble, difficile à appréhender, en changement.  Au temps de Jésus,  leader charismatique s’il en est, Rome dominait et les leaders traditionnels du monde juif coupaient les cheveux en quatre sans donner des perspectives au peuple. De Gaulle s’est insurgé face à la débâcle et a lancé un message. Parfois, des leaders charismatiques aboutissent à des folies dictatoriales, comme Hitler ou Mussolini.

Face au chômage, à la dette publique, à la mondialisation, à l’insécurité, les leaders classiques semblent tétanisés. D’autant plus quand ils se limitent à gérer tactiquement les institutions politiques.  Le président « normal » ne parvient pas à inspirer confiance.  Un premier ministre de la même trempe, non plus. Un leader charismatique peut-être. On ne sait pas s‘il fera mieux. Il semble pouvoir le faire, il y croit, fort de sa conviction de pouvoir sortir de la mêlée.

De plus, tout leader charismatique et tout prophète a toujours été un bon communicateur. Jésus faisait son discours sur une barque de pécheurs ou en montant sur une montagne. Une belle mise en scène. Renzi et Valls communiquent bien : ils sont spontanément professionnels. Ils ont grandi dans le monde des médias.  Ils ne se limitent pas à suivre les suggestions de leurs conseillers en communication. Ils communiquent la force de leur conviction et de leur stratégie.  Ils vont bien au-delà de savoir utiliser Twitter ou Facebook.

 « Les choses avancent », disaient Renzi à une meute de journalistes qui l’entouraient dans la rue, le 8 avril dernier. « On a un bon dossier. Demain à 18h, il y aura conseil de ministres. Le mieux serait de tenir une conférence de presse. Libérez-vous demain vers 19h30 et on se verra ». Le futur sermon de la montagne est annoncé spontanément, hors des canaux du service de presse. L’attente est d’autant plus grande. Presque comme s’il disait : « Suivez-moi et vous verrez ».

Un leader charismatique n’a jamais la vie facile. Dans les sociétés contemporaines les médias, les photographes, les adversaires, les réseaux sociaux ont le leader en ligne de mire et scrutent le moindre fait et geste. Et ce, d’autant plus, si le leaders met en avant ses traits personnels pour fonder sa légitimité. Images, bloggeurs décortiquent les conduites. Rien n’échappe.

Pouvoir national et pouvoir transnational : des légitimités différentes ?

Est-ce que ces deux leaders inaugurent des nouvelles figures du leadership politique et de la gouvernance?   Cela dépend, car il y a comme une division du mode de travail politique entre la sphère internationale et celle nationale.

La sphère des instances internationales, comme le FMI, l’OMC, l’Union européenne politique, fonde sa légitimité dans l’expertise rationnelle sur la théorie économique libérale ou néo-libérale qui s’est imposée comme légitime et comme cadre nécessaire du devenir. On n’y échappe pas. Les trois vecteurs : capital financier, innovation technologique, marketing encadrent le devenir du monde par le biais de leur rationalité.  C’est au nom des cette légitimité qu’ils imposent les règles du jeu économique, les marges de manoeuvre des Etats.

La sphère de Etats-nations a une marge de manoeuvre limitée et étroite. La rationalité du point de vue des citoyens demanderait peut-être de faire autre chose. Mais l’empilement des instances rationnelles (FMI, OMC etc.) pose un cadre actuellement inamovible. Le rôle des Etats consiste dès lors, avant  tout, à gérer les impacts et les conséquences d’un avenir fixé ailleurs. On dit vouloir rationnellement résorber le chômage : on avance les mêmes recettes depuis quarante ans (libéralisation, formation, innovation technologique) alors que le chômage non seulement n’est pas résorbé, mais ne fait que croître. L’argument rationnel ne tient pas. François Hollande a bien dû le constater avec ces courbes savantes de déclin du chômage.

Dans ce contexte, le leader charismatique semble constituer une issue pour des Etats qui on l’eau jusqu’au cou. Il inspire confiance. Il semble pouvoir agir. S’il demande des sacrifices, c’est qu’il a raison. Il semble maîtriser l’avenir, tout au moins celui des ajustements des Etats-nations. Pour ce qui est des dynamiques mondiales, un leader charismatique mondial ne semble pas encore se pointer. Mais même au niveau des Etats, ces leaders charismatiques, Valls et Renzi, devront descendre de la montagne, et il faudra qu’ils se mettent à faire des miracles et à multiplier les pains et les poissons comme gage de leur charisme.