Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Femmes, égalité, travail, guerres

Felice Dassetto

15 mars 2014

 

La Journée internationale de la femme du 7 mars dernier a mis en avant la notion clé d’« égalité », en dénonçant l’inégalité au travail entre hommes et femmes en ce qui concerne surtout les salaires et l’accès à des fonctions dirigeantes. Le concept d’égalité mériterait peut être un usage plus critique.

 

Travail

En matière d’égalité au travail, du chemin reste à faire, bien qu’il ne soit plus nécessaire en général (mais des exceptions demeurent) de faire la démonstration de l’utilité du travail des femmes, comme devait le faire  la féministe française, le docteur Madeleine Pelletier, premier psychiatre français de sexe féminin, dans un article, « Le féminisme et la guerre », publié dans son bulletin, La suffragiste, le 10 juin 1919 :

« (La guerre) réalise pour la femme les deux revendications fondamentales de notre « Suffragiste » : le droit de vote et le droit au travail.

La guerre a eu besoin de la femme. Autrefois les guerres n’enlevaient à la nation qu’une partie infime de ses producteurs ; le besoin de main-d’oeuvre ne se faisait que peu sentir, aussi les épouses pouvaient-elles occuper leur temps à effilocher de vieux linges pour en faire de la charpie. Cette fois, ce sont des nations qu’on a dû incorporer et, comme, même pour pouvoir tuer, il faut vivre, c’est-à-dire manger, être habillé, la production a dû demander à la femme des contingents qu’elle n’avait plus. 

C’est certes bien à contre-cœur que les dirigeants s’y sont décidés (...) . À propos de la conduite des tramways, on a réédité les vieilles objections de ma jeunesse contre les étudiantes en médecine : la femme n’a pas de sang-froid, il arrivera des accidents, etc.

Les femmes ont donné leur mesure : le long « Montrouge-Gare de l’Est », l’énorme : « Malkoff-les Halles » ont obéi au geste des frêles wattwomen, des mains graciles ont saisi la lourde pince de l’aiguillage, le crochet libérateur de la fameuse panne. 

Celles qu’on ne croyait bonnes qu’à ravauder des chiffons ont travaillé le fer ; elles ont tourné de lourds obus ; sans peur, elles ont combiné l’acide picrique pour en faire la terrible mélinite, et le passant pouvait les voir circuler toutes jaunes à travers les rues. 

Des métiers moins pénibles mais que l’homme avait gardé pour lui, voulant avoir seul l’argent que donne l’indépendance, durent, par la force des choses, être confiés aux femmes. On vit des factrices gracieuses sous la casquette à liseré rouge, des gazières, des livreuses à l’uniforme correct des grands magasins. Dans la société hostile, la femme conquérait peu à peu sa place ; à la ménagère, à la courtisane succédait la travailleuse ».

 

Ce fut le côté positif de la guerre, alors que des femmes avaient vu avec désespoir l’arrivée du conflit de 1914, craignant qu’il ne se transforme en prétexte pour arrêter leurs revendications de droit au travail et de droit de vote et que ce conflit entre nations ne sape à la base leur vision internationaliste d’émancipation de la femme. Et elles s’étaient réunies lors  de la Conférence internationale des femmes qui eut lieu à La Haye du 28 avril au 1er mai 1915, donnant naissance au mouvement mondial des femmes pour la paix. Elles n’ont pas été plus entendues que les appels de Jaurès à la paix, tellement la folie nationaliste guerrière, cultivée de longue date, a embarqué tout le monde dans l’aventure meurtrière.

Pour ce qui est des droits des femmes, beaucoup de choses ont été acquises. Restent les inégalités dénoncées lors de la Journée internationale de la femme.

Reste aussi la question de la critique sur le mode d’organisation du travail, des finalités mêmes du processus productif. Restent les disparités salariales entre d’une part dirigeants et dirigeantes et d’autre part travailleurs  et travailleuses ordinaires. Le mouvement des femmes contemporain, préoccupé comme tout le monde par l’accès au travail rare, et soucieux de jouer de plain pied sur le terrain des hommes, dissocie-t-il la lutte contre les inégalités d’une interrogation critique sur le travail, son mode d’organisation et de rémunération ainsi que sur le modèle de développement qui le sous-tend ?

 

La guerre

Parmi les exemples donnés dans les émissions télévisées lors de la Journée internationale de la femme, il y avait aussi ceux des « femmes-soldates ». Des jeunes femmes s’engagent courageusement dans une carrière militaire de commando ou dans d’autres unités combattantes.

Depuis les Amazones mythiques de l’antiquité grecque et celles qu’on a appelé les « Amazones du Dahomey » qui ont combattu avec quelques succès contre l’armée coloniale française à la fin du XIX° siècle, rares sont les cas de femmes combattantes, bien qu’il y ait eu dans l’antiquité égyptienne ou en Afrique des femmes chefs d’armées.

Mais la guerre était/est une affaire d’hommes, même s’ils ne savent pas toujours pourquoi. Pour citer encore Madeleine Pelletier dans un texte  du 13/10/1932 (« L’éveil de la femme »):

« L’homme fait la guerre et la femme ne la fait pas. Tout le mépris du sexe mâle vis-à-vis du nôtre vient de là. Fort heureusement pour nous, le monde est en train de se retourner. Il se trouve que c’est le sexe qui fait la guerre qui a tort et celui qui ne la fait pas qui a raison. Toute l’idéologie guerrière est absurde. Les idéaux guerriers, l’honneur, la patrie, la discipline des armées, le prestige des chefs, n’ont fait que servir de couverture à ce qui n’est en réalité qu’un brigandage collectif. Avec ces mots sonores, devoir militaire, patrie, on mène les hommes à la mort. Ils croient se battre pour leur pays, ils se battent et meurent pour du charbon, du pétrole, pour du fer, et en fin de compte, des millions d’hommes tombent pour le profit de quelques industriels qui sortent de  l’aventure, couverts d’argent et d’honneurs ».

        

Madeleine Pelletier, pleine d’espoir et d’illusion, écrivait ainsi 1932, quelques années avant le cataclysme guerrier suivant, que « le monde est en train de se retourner » et que « c’est le sexe qui fait la guerre qui a tort et celui qui ne la fait pas qui a raison ». En effet, le monde s’est retourné, mais pas nécessairement dans le sens espéré par le docteur Pelletier.

 

Premier changement : les impacts des guerres. Les guerres ont toujours eu des conséquences  dramatiques pour les populations : esclavage des peuples vaincus, meurtres, mutilations, pillages, destructions. Et pour les femmes, des viols par des guerriers en rut.

Les guerres modernes ne sont pas en reste. Si la guerre est une affaire d’hommes, les conséquences sont pour tout le monde. Les impacts des guerres modernes sur les populations civiles se sont accrus, n’épargnant personne. La Première guerre mondiale a vu 9,7 millions de morts parmi les militaires et 8,8 millions parmi les civils. Lors de la Deuxième guerre mondiale, dans la seule Europe, il y a eu entre 22 et 25 millions de morts parmi les militaires et entre 38 et 55 millions de morts parmi les civils. Les comptes des guerres contemporaines, Iraq, Afghanistan, Syrie semblent difficiles à faire exactement, mais en général le nombre de victimes civiles est bien supérieur à celui des militaires.  Ces chiffres disent donc que dans les guerres totales contemporaines, les civils meurent plus que les militaires. La guerre n’est plus seulement affaire des seuls hommes en armes. Elle l’est de moins en moins. Et elle n’est plus seulement une affaire d’hommes vaillants, mais de femmes, de vieux, d’enfants.

Deuxième changement : la vision de la guerre semble avoir changé depuis 1945 tout au moins dans la vision occidentale. On ne fait plus tellement la guerre pour l’honneur et la patrie, mais on dit la faire presque par devoir, contraints et forcés. Mais pas toujours. La guerre d’Irak lancée en mars 2003 par G.W.Bush, suivi par le Royaume Uni de Tony Blair et la quinzaine de pays qui ont envoyé des troupes, qui a fait des centaines de milliers de morts, semble bien correspondre, avec d’autres mots, mais avec une logique semblable, aux propos de Madeleine Pelletier.

Troisième changement, que le docteur Pelletier ne pouvait même pas imaginer, elle qui pourtant luttait pour défendre l’égalité absolue entre femmes et hommes au point même de vouloir paraître comme un homme : les femmes-soldates, au nom de l’égalité des sexes. On pourrait ajouter - mais c’est dans un autre registre- les enfants-soldat recrutés plus ou moins de force et en leur donnant l’illusion d’être « comme des hommes ».

Si les femmes n’étaient pas combattantes c’est que dans les sociétés anciennes il importait de sauvegarder les femmes pour la reproduction du groupe. Décimer les hommes c’est grave, mais décimer les femmes c’est détruire les ventres à féconder et c’est anéantir l’avenir du groupe.

Comme on l’a vu, la guerre totale modifie la donne pour ce qui est des civils : hommes et femmes, enfants, adultes ou vieux y passent, indistinctement.

Par ailleurs, au nom de l’égalité des sexes, les femmes-soldates, nouvelles amazones, se préparent pour le combat. La Deuxième guerre mondiale avait vu une forte mobilisation de femmes dans les armées, mais en deuxième ou troisième ligne : au débarquement en Normandie il n’y avait pas des femmes, tout comme il n’y en avait pas eu dans les tranchées de Verdun. Les femmes-soldates sont une nouveauté. Evidemment, heureusement, elles risquent moins que dans le passé : la guerre contemporaine -celle au moins menée par les armées des pays occidentaux- évite au maximum les pertes parmi les combattants. Et en plus, les technologies avancées, comme les bombardements que l’on présume « ciblés » ou l’usage des drones permettent la guerre à distance. Les soldats sont souvent en deuxième ligne même si les engagements directs ne manquent pas. Ce sont les civils bombardés par terreur -comme dans la Deuxième guerre mondiale- ou bombardés par effets collatéraux, qui se trouvent en première ligne. Pas de problème donc : les femmes-soldates ne mettent plus en péril la reproduction de l’espèce. La preuve de l’égalité entre hommes et femmes est faite. Madeleine Pelletier qui écrivait : « L’homme fait la guerre et la femme ne la faitpas » doit revoir sa copie. Vive donc l’égalité de sexes parmi les combattants.

Vive surtout l’égalité des hommes et femmes, soldats, soldates ou pas, qui se lèvent, comme les femmes d’avant 1914, pour dire non à la guerre et pour changer les conditions structurelles qui causent des guerres.