Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Quand la vie publique s’englobe dans le privé : un Président qui privatise son statut

Felice Dassetto

(Ce texte est une version longue d’un texte paru dans La Libre Belgique du 24 janvier 2014)

 

Les escapades du président de la République française font partie de sa vie privée ! C’est l’évidence pour l’intéressé et pour la plupart des commentateurs (masculins surtout ?). Ce qui n’empêche pas tout le monde d’en parler et de ricaner, parfois avec des accents machistes, sur cet épisode aux allures de vaudeville présidentiel et de drame pour sa compagne.

C’est que la distinction entre vie privée et vie publique ne tient pas complètement  dans le cas des hauts représentants de l’État. Car si c’est assez clair que la notion de « privé » concerne la vie d’une personne dans sa sphère d’existence domestique et intime, pour la notion de « public », il faudrait distinguer deux réalités qui n’ont pas été clairement différenciées dans les commentaires récents. D’une part, « public » désigne ce qui concerne l’État. Cette dimension a même été historiquement à l’origine de la distinction entre privé et public. Et, d’autre part, « public » désigne ce qui concerne la « vie en public », sous le regard des autres, de ceux qui ne font pas partie de la sphère familiale ou communautaire. François Hollande et les commentateurs, en invoquant le droit du président à disposer de sa vie privée et en condamnant les paparazzi, font référence à ce deuxième aspect. Ce faisant, on passe sous silence l’aspect des rapports entre la vie privée d’une haute autorité avec l’État au sens institutionnel et au sens plus large de représentant et de symbole d’un pays.

La vie privée d’une haute autorité comme celle d’un président s’imbrique dans l’État. Sa vie domestique se déroule dans un bâtiment de l’État ;  sa santé est objet d’un souci d’État tout comme sa sécurité personnelle. Sa réputation personnelle est objet des soins directs de l’État qui lui fournit les moyens pour fonder son honorabilité et qui instaure des rituels pour confirmer ce statut digne d’honneur. Sa personne elle-même est symbole de l’État et représente l’État à l’échelle du monde. C’est en somme, au sens fort et total du terme, un « homme (ou une femme) d’État ». À ce titre, ses gestes privés concernent la vie de l’État et ont quelques difficultés à échapper au regard public. Même si, et en cela aussi c’est un privilège, l’état lui fournit des moyens pour se soustraire à ce regard. C’est ainsi que les services de la sécurité présidentielle ont été considérés défaillants, car un paparazzi a échappé à leur contrôle. Aucun autre citoyen, même le plus célèbre, ne pourrait appeler les services de sécurité de l’État pour garantir préventivement sa vie privée.

Tout ceci fait qu’une haute autorité de l’État ne peut pas invoquer sa vie privée pour justifier des entorses au contrat qu’il a conclu avec l’État en briguant sa fonction. Car en l’occurrence, il y a eu de la part de Hollande une rupture du contrat moral avec l’État.

Ce monsieur-président avait officialisé et imposé dans l’État un couple présidentiel. En l’occurrence, c’était un couple sans statut juridique, ce qui était, pour lui, encore plus engageant. Il avait dit publiquement : voilà je suis président, voilà celle que j’atteste être ma compagne, même si mon contrat de compagnonnage n’est pas sanctionné selon les normes légales en vigueur dans ce pays. Je vous la propose, je vous l’impose comme « première dame ». Donc j’exige que l’Etat lui donne les honneurs, le statut, les moyens techniques, administratifs et en personnel qui s’imposent. Et les état étrangers devront l’honorer en conséquence.

Voilà que peu de temps après cet engagement, ce président trahit sa compagne, question qu’ils régleront entre eux. Mais il piétine également la parole donnée aux citoyens et à l’État en présentant cette dame comme « la » première dame et en n’annonçant pas qu’il s’agissait probablement de la « première dame du moment », selon sa vision de la vie affective et de la fidélité. Cela montre qu’il ne comprend ou ne veut pas entendre que sa vie privée fait partie de sa fonction publique.

 

Au-delà de ces aspects institutionnels on peut souligner trois questions sociologiques qui semblent apparaître en amont de ce fait tragicomique.

 

Sexualisme individualiste : une convention sociale

La conduite de Hollande montre un comportement affectif/sexuel que l’on qualifie généralement de « libre ». On pourrait dire de manière plus neutre, « flottant », car la notion de liberté présuppose les idées d’autonomie et de rationalité qui seraient à vérifier dans ce cas. Certes, on peut dire que ce comportement affectif/sexuel est libéré des contraintes d’une certaine morale et de certaines conventions sociales et qu’il adopte ainsi d’autres valeurs. Mais cela ne veut pas dire qu’il est « libre » au sens absolu et au sens qu’il exprime une plus grande affirmation d’autonomie personnelle.

Car ce mode de vie sexuelle est en fait « déterminé » par d’autres conventions sociales, par d’autres hiérarchies de valeurs, par d’autres modèles culturels. Ce n’est pas une liberté en absolu. C’est une « liberté » inscrite et déterminée par une culture à la fois individualiste (c’est moi, mon épanouissement avant tout...) et construite autour de la quête de la satisfaction du désir sexuel comme priorité majeure et exclusive de l’existence. C’est une construction sociale comme une autre et devient également une convention sociale au sens d’être ce qui convient. Cette convention organise aussi ses tabous : il est impossible d’interroger cette vision individualiste-sexualiste sans passer pour un ringard réactionnaire.

Cette culture individualiste-sexualiste a son histoire. Elle a émergé dans les milieux intellectuels depuis les années 1970 sous diverses influences et s’est diffusée comme une évidence au sein des faiseurs d’opinions de toute sorte. Elle tend à s’imposer comme une évidence généralisée. Ce qui est faux, car pas mal de personnes et de couples, plus âgés et plus jeunes, vivent dans la clarté des rapports affectifs et sexuels et dans la quête de fidélité. Mais l’évidence de la majorité des faiseurs d’opinions est que ce nouveau modèle culturel fait partie du devenir naturel des sociétés. Il est proposé comme modèle de conduite, si pas comme idéal de vie, ce qui convient d’être et de faire. Pour preuve : regardez, même le président vit selon ce modèle et c’est sa liberté absolue.

 

Identité subjective et identité de rôle

            Sous l’emprise de la culture de la subjectivité, une valeur devenue évidente au point de devenir une exigence morale est celle de l’expression de soi, de sa propre subjectivité. Cette valeur devient un principe général de vie. La subjectivité s’exprime bien entendu dans la vie privée tout comme - et cela n’est pas une nouveauté- dans les moments de loisir.  Mais sous l’emprise de la culture subjectiviste, l’expression de soi, le droit à l’expression de soi, l’exigence à l’expression de soi se manifestent également dans d’autres sphère de l’existence, et notamment dans l’activité professionnelle. En quelque sorte, on s’attend  de pouvoir exprimer sa propre subjectivité totalement dans l’activité et dans le rôle exigé par sa profession. En quelque sorte, on s’attend à ce que l’identité subjective englobe, puisse prévaloir sur l’identité de rôle et de statut inhérents à la profession exercée. Les rôles et les statuts découlent de normes sociales, alors que l’on s’attend à ce que le sujet, autonome, libre puisse s’exprimer avant toute chose.

            François Hollande s’est inscrit en droite ligne dans cette culture du subjectivisme dominant, ou plus exactement, en en appelant à son droit à la vie privée, il a affirmé le droit de faire prévaloir sa subjectivité sur son rôle et sur son statut, ce qui dans son cas, comme chef d’Etat, ce n’est pas rien.

       

Entre parenthèse. La prédominance de l’expression de soi pénètre assez largement dans la culture contemporaine. Ainsi, par exemple, on pourrait se demander si elle ne sous-tend pas les justifications invoquées par des jeunes femmes musulmanes à porter le foulard sur le lieu de travail, dans le secteur privé ou dans la fonction publique. Elles invoquent souvent la liberté religieuse, mais en amont c’est avant tout le droit généralisé à l’expression de soi qui est invoqué. Et le prévaloir de l’identité subjective sur l’identité de statut et de rôle. Tout le débat autour du port du foulard islamique dans l’enseignement ou dans d’autres fonctions publiques tourne autour de ce dilemme : identité de soi ou identité de statut et de rôle ? Ainsi la revendication du voile montre toute sa complexité : car d’une part elle est l’expression d’une construction normative religieuse et d’une normativité sociétale et d’autre part elle se revendique ou est défendue à partir de l’identité subjective.

 

Quand une certaine liberté est un luxe

On pourrait se demander si la construction culturelle individualiste-sexualiste peut être vécue sans trop de conséquences (à part les souffrances et complications individuelles) sans disposer de revenus substantiels et stables. L’accroissement des « pauvres » dans nos sociétés est causé non seulement par le chômage structurel, mais également par des accidents de la vie affective-sexuelle : divorces, pensions alimentaires, mères célibataires. Ou bien par un couplage d’accidents affectifs-sexuels et le chômage structurel, des faillites de petits indépendants. La construction culturelle individualiste-sexualiste est en quelque sorte un luxe de nantis.

 

Venons aux choses sérieuses, pourrait-on dire. Parlons plutôt du pacte national et de la croissance. Certes, mais dans le cas d’un chef d’État ou d’un gouvernant, peut-on vraiment dissocier la prise en compte de sa personnalité et du fait qu’il brigue sa fonction comme personne totale, vu que tout l’appareil de prestige, de statut et d’honneurs la construit comme telle ? Vérité ou comédie du pouvoir ?