Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

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Le défi de l'enseignement sécondaire et superieur: présenciel, distantiel...et le "personniel" oublié

 

Felice Dassetto

3 novembre 2020

 

Ce temps de Covid, et l’évènement historique qu’il constitue à plus de cent ans de la « grippe espagnole », aura contribué à ressortir des termes qui n’étaient plus entendus depuis longtemps pour parler de nos sociétés (comme celui de pandémie) ou à forger de nouveaux termes pour décrire les nouvelles situations et solutions de vie (comme celui de « confinement »). Dans le monde de l’entreprise, ce sont les réalités nouvelles qui amènent les termes de « télétravail » ou celui qui est équivalent emprunté à l’anglo-américain de « smart-working ».

Dans le monde de l’enseignement a émergé de la réalité actuelle le nouveau couple de termes : le présentiel et le distanciel. Ils focalisent l’attention au sujet de la gestion possible de l’offre d’enseignement dans ces temps de confinement. Il me semble qu’ils amènent à oublier une réalité fondamentale, depuis toujours, et que la réalité du monde contemporain et la situation du Covid rendent encore plus importante : en écho au couple présentiel-distanciel, appelons là le « personniel ».

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Comment analyser le non-respect  des consignes de sécurité sanitaire face au Covid? A propos de conduites inciviques et criminelles pratiquées par des "honnêtes" et "insouciants" citoyens et citoyennes.

Le Covid, le « je » et « faire la fête »

Felice Dassetto

14 octobre 2020

 

   Une nouvelle phase de la diffusion du Covid reprend de plus belle.

   La première phase, celle de l’hiver-printemps, tout en sachant qu’elle allait arriver, a eu un côté surprenant par le caractère relativement inédit de ce virus. Elle venait de Chine, de loin. On ne pouvait ou l’on ne voulait pas croire à un tel cataclysme. Cette deuxième phase, celle de l’automne, est le résultat volontaire de conduites à risque le plus souvent joyeusement recherchées. C’est un pur produit local. La troisième vague qui viendra sera également locale.

 

   Les gens qui sont malades peuvent bien donc remercier dans certains cas eux-mêmes et dans d’autres cas celles et ceux qui les ont infectés. De même les personnes en maison de retraite qui doivent vivre de nouveau en confinement. De même peuvent les remercier les personnes qui subissent des conséquences économiques de cette nouvelle vague, le personnel de santé qui doit vivre une nouvelle intensification des soins, de même que l’Etat et donc toutes les personnes qui paient des taxes, peuvent remercier pour les nouveaux coûts supplémentaires en dépenses de santé.

Les  gens qui n’ont pas observé des conduites de précaution et qui sont la cause principale de cette relance de l’épidémie ont eu des comportements inciviques, qui manquent de sens civique au sens profond du terme. On pourrait même dire que ces personnes ont un comportement criminel sur le plan moral, à l’instar de quelqu’un qui conduirait une voiture en état d’ivresse. Pourquoi ne pas oser parler dans ces termes, qui correspendent à la réalité?

Ne faut-il pas envisager des mesures d'urgence de lock-out là où c'est possible, à commencer par les universités ? (voir le dernier paragraphe de ce texte  en "post-scriptum" : les unievrsités ne doivent pas se débarasser du problème et regarder seulement ce qui se passe intra-muros.

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Vérité, mémoire, décolonisation

Commentaires en marge de la future commission « Vérité et réconciliation ».

Felice Dassetto

6 juillet 2020 (mis à jour le 6 août 2020, entre autres suite à l'approbation le 17 juillet 2020, par la Chambre des représentants de Belgique, du document concernant la constitution de la Commission spéciale relative à la colonisation belge)

 

Le chantier à propos de la décolonisation est lancé en Belgique. Un nouveau débat s’ouvre. Le parlement met en place une commission « Vérité et réconciliation » en lui conférant des tâches très détaillées dans un calendrier très rapide.

Le roi Philippe, lors de sa lettre au président du Congo le jour du 60° anniversaire de l’indépendance de ce pays, a fait un pas dans le sens d’une ouverture du dossier concernant  la responsabilité historique de la dynastie. Dans la foulée de la repentance, il fait même un pas supplémentaire, un peu abusif sociologiquement, en faisant un lien général entre ce passé et le « racisme » d'aujourd'hui. Il formule des regrets. On attend des excuses.

Le coloriage sanglant et le déboulonnage des statues de Léopold II, l’action de groupes militants belges et internationaux et leur action médiatique, le contexte international, ainsi que celui des USA qui a résonné dans le monde des réseaux sociaux, ont reposé de manière accrue la question du passé colonial et des relations sociales qui en découleraient.

Ce retour en arrière n’est pas nouveau. Depuis au moins les années 1970 de nombreux moments de retour sur l’histoire du passé colonial en général et Belge en particulier, se sont succédés. Et c’est normal : l’histoire se revisite et en particulier lorsqu’elle a eu un côté tragique et pour le moins ambivalent.

Maintenant, une nouvelle génération d’historiens veut relire cette histoire, l’approfondir. Des jeunes « afrodescendants » (comme ils s’appellent) et des groupes actifs et militants agissent dans la dénonciation de ce passé considérant qu’il influence le présent des positions sociales des personnes d’origine africaine dans la société belge. Ils entendent également remiser les statues et les symboles afin de « décoloniser l’espace public ».

Dans le fond, ce texte est un plaidoyer pour entrer dans ce débat en utilisant également des catégories de sociologie historique, de sociologie constructiviste des idées, des mentalités et de la connaissance et une sociologie des relations entre groupes sociaux.

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Après Covid : à quelles conditions un « plus jamais comme avant » serait-il possible ?

 

Felice Dassetto

26 août 2020

 

La pandémie, qui perdure en Europe et s’amplifie au plan mondial, continue à maintenir de nombreux pays du monde en état d’alerte. Son impact désorganisant sur le plan social et économique continuera pendant pas mal d’années et continuera à exiger des interventions pour pallier tant bien que mal aux dégâts sociaux.

Comment va-t-on appréhender ce tsunami sociétal déjà en cours et à venir ? Va-t-on le considérer comme une situation transitoire à surmonter à coup d’injection de milliards d’euros, afin que, pense-t-on, tout devienne comme avant ou bien va-t-on considérer la situation actuelle comme la conjonction de réalités qui nécessitent des basculements à tout point de vue ? C’est ce que pense une partie de la population pour laquelle ce temps de pandémie, assorti à celui des transformations climatiques, a été révélateur des nœuds, des contradictions du modèle de société. Pas mal de gens ont pensé et ont dit : « plus jamais comme avant ».

Cette affirmation dictée par l’émotion se traduit-elle dans les faits ? Rien n’est moins sûr.

Faut-il partager le pessimisme de Michel Houellebecq qui écrivait début mai : « Je ne crois pas une demi-seconde aux déclarations du genre : ‘Rien ne sera plus jamais comme avant.’ Au contraire, tout restera exactement pareil… Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même, en un peu pire » ?

Certes, on ne se réveillera pas avec le monde changé d’un coup de baguette magique. Mais que va-t-on construire ? Quel scénario est en train de se préparer ? (Voir dans ce même blog : « Quels scénarios d’après Covid-19 ? », 20 mai 2020)

Qui souhaite quoi ?

Il y a une première question : qui est en attente d’un changement ? Et de quel changement parle-t-on ? Et, question importante : qui accepterait, et dans quelle mesure, des conséquences d’un changement qui ne seraient pas nécessairement toutes avantageuses à court terme et sur tous les aspects ? Dans quelle mesure des parties de populations se mobiliseront-elles pour des objectifs de changement ? Quelles seront les forces de résistance ? Quels seront les relais des leaderships intellectuels et politiques ? Il faudrait une large enquête pour répondre à ces questions et une enquête qui n’en reste pas à un sondage d’opinion, mais qui parvienne à observer le degré d’acceptation des implications pratiques d’un changement.

En tout cas, dans l’urgence de remettre en marche la machine économique, tout semble repartir comme avant ou presque, peut-être même plus vite qu’avant.

Il est clair que la manière de voir le «jamais plus comme avant », même par celles et ceux qui partagent l’idée d’un changement, n’est pas nécessairement la même. Ainsi Giorgio Armani, dans une interview à El Païs (reproduite dans Léna, inséré dans le quotidien Le Soir du 14 juin 2020), disait que « le luxe ne sera plus comme avant », au sens où il devra être plus durable, moins dans un changement frénétique. Tant mieux, mais ce n’est probablement pas le même souci de changement considéré comme importante et prioritaire par une partie de la population. Celle frappée par le chômage et celle mise à l’épreuve du risque dans son travail pour un faible salaire lors de la pandémie auront d’autres priorités. Celle plus sensible à l’environnement en aura une autre.

Comment ces axes de changement pourront-ils converger pour aboutir à ce que souhaite une partie de la population qui veut aller plus loin et changer le mode d’organisation sociale-économique en ce moment critique, sanitaire, social, économique qui révèle, selon elle, des contradictions fondamentales qu’il faudrait dépasser. Car il y a une autre partie de la population qui ne souhaite que revenir à comme c’était avant, faire du Covid une parenthèse embêtante. C’est quasi certainement dans la partie la plus nantie de la population, celle qui a tout à gagner dans la situation d’avant, que l’on trouvera une majorité pour cette option, mais probablement aussi dans d’autres milieux, en raison de la crainte de l’incertitude de l’inconnu ou en raison des avantages que l’on considère avoir dans la situation actuelle.

Sur base d’idées forgées dans le monde de la gestion du personnel et de la publicité, on dit que les générations Y-Z, celles nées après 1980, à l’ère d’internet d’abord et des réseaux sociaux ensuite, seraient plus prêtes au changement. Ce n’est pas aussi évident et aussi général : de qui s’agit-il et de quel changement on parle ? Parle-t-on des élites technologiques et économiques, de celles culturelles ou plus, en général ? S’agit-il de quelques cas ou d’un mouvement généralisé ? C’est avant tout une perspective de changement technique ou du management d’entreprise ou bien d’un changement global de la société ?

Par exemple, cette génération Y-Z, née et grandie dans l’aisance économique et dans une culture de l’abondance, serait-elle prête à céder un peu de sa richesse à l’avantage du collectif et dans une plus juste redistribution des revenus ? Certains d’entre elles et d’entre eux probablement oui, mais peut-on généraliser ? Non ! Et ceci vaut pour toutes les générations.

Entre l’optimisme formulé par pas mal de monde et le scepticisme total de l’écrivain français, on peut se demander quelles sont les conditions d’un changement possible.

En tout cas, un débat de fond au sujet de la vision globale du changement souhaitable dans le moyen long terme serait nécessaire dans chaque pays et en Europe pour voir dans quel scénario on veut se situer. En sachant aussi que si dans des pays d’Europe occidentale cette question pourrait être posée et entendue par une partie au moins de la population, il n’est pas sûr que dans de nombreux autres pays l’idée d’un changement de modèle pourrait être autre chose que l’idée d’une fraction marginale de la population.

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Le « plan Sophia » et le « Plan de sortie de crise » :

Deux plans avec des propositions pour l’après Covid. Commentaires.

 

Felice Dassetto

5 juin 2020

Les sociétés européennes sortent lentement du danger de la propagation du virus et de l’émergence sanitaire.

Le « moment épidémique » a fonctionné à certains égards et dans une partie de la population comme un analyseur et un révélateur de dysfonctions diverses produites et vécues dans nos sociétés. La menace de maladie et de mort qui a mis en question la tranquillité sécurisée de nos sociétés, la situation de confinement, les différences d’exposition au risque, les différences de conditions sociales, de cadre de vie et d’avenir économique, le chômage et les risques de faillite ont donné à une partie de la population l’impression d’un monde qui avance en marchant sur une corde tendue au-dessus d’un précipice sans bien savoir vers où elle mène ni si les ancrages de la corde sont bien solides.

Des voix se sont levées pour dire leur souhait d’un changement fondamental de modes de vie et de structuration des sociétés. Maintenant que l’émergence exceptionnelle semble être derrière nous, des propositions concrètes sont formulées, des plans d’ensemble sont élaborés, des efforts de synthèse sont faits malgré le fait que pointent des priorités et des stratégies dictées par les visions, les philosophies et les théorisations économiques et sociales dont chacun dispose et suivant les intérêts des groupes qu’il entend défendre. Comme dans toutes les phases de changement se croisent des idées du temps d’avant et des idées nouvelles.

C’est le cas de deux plans dont j’analyserai ici quelques aspects parus dans le courant du mois de mai 2020. Il s’agit du « Plan de sortie de crise » pensé en France et du « Plan Sophia », élaboré en Belgique.

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