Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

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Sciences sociales et Coronavirus. Ebauche de sociologie d’une pandémie.
Réflexions générales préalables
Felice Dassetto
20 mars 2020
L’évènement de la pandémie du Coronavirus nous immerge dans un fait collectif dramatique
d’ampleur inédite dans l’histoire contemporaine Au fur et à mesure que les jours passent et que
l’épidémie se développe, l’inquiétude s’accroît. L’action concrète, individuelle, collective de
lutte contre ce virus est la priorité absolue.
 
Tenter d’analyser et de comprendre ce qui se passe dans la société et en chacun d’entre nous
peut aussi être utile, pour aujourd’hui et pour l’avenir.
 
C’est ainsi que je voudrais essayer, dans ce texte, de m’interroger sur le fait de savoir ce que
peuvent dire les sciences des sociétés humaines à propos de cet événement particulier et en quoi
elles peuvent nous aider à comprendre ce qui se passe. C'est une ébauche à « chaud » dans une
sorte de « sociologie immédiate » que j'aime bien et qu’Edgard Morin avait espéré implanter.
Les pandémies humaines qui mettent en danger la santé et la vie humaine, tout comme celles
qui frappent le règne animal et végétal, sont évidemment l’objet avant tout des sciences dérivées
de la chimie et de la biologie pour identifier et caractériser l’agent nocif et pour trouver des
médicaments et de vaccins pour l’anéantir. C’est ainsi que les virologues ont rapidement
identifié les caractéristiques de ce virus particulier contre lequel manquent pour le moment des
produits adéquats de lutte, et notamment un vaccin. La recherche dans le domaine est largement
lancée.
 
Les épidémiologistes, spécialistes dans l’étude statistique de la diffusion des maladies et de
leurs causes, décrivent la foudroyante et dramatique propagations de ce virus et analysent les
causes de la diffusion. Ce qui permet de formuler des recommandations précises, à la fois
concernant les conduites individuelles et celles mises en oeuvre par les pouvoirs publics pour
tenter au moins de lutter contre la diffusion, puisque l’on dispose de peu de remèdes
médicamenteux pour lutter directement contre ce virus.
 
Comment peut-on analyser l’action des sociétés humaines et des individus face à la diffusion
de cette maladie ? C’est le but de ce texte écrit à chaud suite au développement épidémique de
ce virus. C’est une ébauche de ce qu’on pourrait appeler une « socio-anthropologie d’une
pandémie ».

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Coronavirus, bifurcations, rassemblements et convictions.

Suspendre volontairement les activités "ludiques" y comprises convictionnelles et religieuses

Felice Dassetto

10 mars 2020

 

Nos sociétés hypermodernes, qui pensaient être à l’abri d’évènements difficiles à contrôler car elles pensaient que les rationalités scientifiques et technologiques anticipaient toute situation imprévue, sont confrontées à un nouveau cas de situation difficile à maîtriser.
On peut parler d’un nouveau cas, car ces dernières années d’autres dynamiques ont échappé à la capacité de contrôle. Les transformations du climat suite à l’action humaine sont un cas de perte de contrôle du devenir. La crise bancaire et l’affolement des marchés boursiers en 2008 en ont été un autre. Les développements chaotiques des migrations humaines en sont un autre. L’enclenchement de spirales de violences armées en sont un autre encore. On peut ajouter l’innovation technologique non maîtrisée et non coordonnée comme celle qui a lieu depuis vingt ou trente ans et qui se poursuit de manière croissante dans une compétition mondiale. Il faudra voir si l’accumulation d’événements où les systèmes sociaux « perdent les pédales » amènera à opérer une véritable bifurcation ou bien si on continuera dans la culture du meilleur des monde.

Actuellement, l’épidémie (ou pandémie) de la maladie à Coronavirus montre comment, malgré des systèmes de santé efficaces, malgré les progrès scientifiques et médicaux et malgré les instances de coordination mondiale, l’événement déborde les capacités de maîtrise. Je ne connais pas ce que prévoient les modèles épidémiologiques de diffusion du Coronavirus. Je suppose qu'ils existent. Ce serait intéressant de les connaïtre. 

Actuellement, on voit que les seules contreoffensives de dissuasion préconisées à l'égard de ce virus relèvent avant tout des comportements individuels dont notamment la réduction d’intensité des contacts, donc de probabilité quantitative des risques d’attraper le virus.

 

Ces mesures de réduction de contacts semblent être difficiles à prendre tant politiquement qu’individuellement. Elles ont été prises en Italie et le seront probablement dans d’autres pays seulement en situation extrême, c’est-à-dire en retard. Politiquement l'enjeu est de prendre des mesures situées entre la recherche d'efficacité sur le plan de la propagation du virus et la viabilité de l'économique inévitablement mise en crise. Du point de vu des insidivdus-citoyensn notre vie dans une société de confort dans laquelle nous vivons depuis de nombreuses décennies nous empêche de penser que nous sommes dans une situation d’urgence. Dans l'ensemble, des raisons d’habitudes, d’insouciance, d’organisation sociale, de contraintes économiques à court terme empêchent des décisions rapides et drastiques.

 

Au bout du compte elles seront prises, mais les gouvernants n’osent pas les imposer trop rapidement, tellement l’évidence d’une société qui tourne à toute allure et tout le temps semble intouchable. Même si on ignore que lors des périodes de congé, comme les congés d’été, ceux de fin d’année, les sociétés et l’économie tournent au ralenti. Les citoyens ressentent des frustrations à ne plus pouvoir sortir, se regrouper, aller en boite de nuit, au cinéma, à faire du shopping etc. etc. Et pourtant ils y seront amenés, en retard et avec des coûts économiques et sociaux encore plus lourds.

Des grandes et petites entreprises prévoyantes, malgré les difficultés d’organisation, promeuvent le télétravail pour réduire l’impact de propagation du virus dû au regroupement dans les mêmes locaux de travail. Dans cette situation

 

il serait utile que des instances et des lieux qui agissent dans des domaines qui ne touchent pas à des intérêts économiques contribuent à réduire les risques de propagation. Et par la même occasion donnent l’exemple. Je pense avant tout aux innombrables activités de loisirs et de temps libre, en particulier celles qui se situent dans des espaces clos, tels des salles de gym, salles de spectacles, boites de nuit, salles de conférences. Ou encore le tourisme qu’enfin les autorités ont commencé à déconseiller, hélas tard et en laissant passer les vacances de carnaval vers l’Italie (et réciproquement) avec les conséquences qu’on a pu constater. Des vacances de carnaval qui coûteront bien chèr socialement à des personnes qui ont contracté le virus et à la société dans son ensemble.


Parmi ces associations libres il y a également les rencontres lors des assemblées convictionnelles : loges maçonniques, églises, temples protestants, mosquées, synagogues, temples bouddhistes... Ces lieux qui réunissent parfois des groupes importants, voire des foules et qui concernent souvent des personnes plus âgées, devraient décider de concert d’arrêter tout rassemblement important ou trop dense par rapport à la surface occupée. De limiter les rites et les cultes à des nombres restreints et symboliques.

 

Les médias pourraient se mobiliser rapidement pour diffuser exceptionnellement des cultes et des rites, lorsqu’elles ne le font pas encore, tout au moins pendant quelques semaines. Ce serait dommage qu’à partir d’un rassemblement de catholiques à Banneux ou de fidèles musulmans dans une mosquée du vendredi ou de pentecôtistes en assemblée (comme à Mulhouse), le virus se propage largement. Tout comme serait dommage que lors d’une boum entre copains ou copines ou lors d’une soirée dans une boite le virus se diffuse.

Mais il faut changer de logiciel et se dire que la situation est exceptionnelle, coûteuse et aux accents dramatiques pour certaines concitoyennes et certains concitoyens. Plus on prend le taureau par les cornes rapidement et drastiquement et plus tôt on pourra envisager d’en sortir. Après sera le moment d’un bilan global.

 

Ces derniers temps, des philosophes et des essayistes ont écrit sur la crise des démocraties en invoquant divers arguments. Mais ils ont oublié l’argument centrale : l’utopie démocratique s’est fondée sur l’espoir et l’intention de maîtriser au mieux collectivement l’avenir. C’est plus cela que l’accroissement du PIB. Or, depuis plus de trente ans les démocraties et le personnel politique, nationaux ou européens, maîtrisent de moins en moins l’avenir. Ils sont de plus en plus là pour gérer les dégâts.

La crise du coronavirus sera un test de la capacité des démocraties et de tous les citoyens à agir sur l’avenir, chacun à sa manière. En espérant qu’après, les sociétés démocratiques à l’échelle nationale, européenne, mondiale prendront le temps de se demander comment bifurquer vers une nouvelle manière de construire leur avenir et lutter contre les autres virus qui travaillent et érodent nos démocraties.

Ce texte sous une forme un peu différente a été publié dans Le soir, du 10.09.2019 (https://plus.lesoir.be/246750/article/2019-09-10/migrations-un-regard-analytique-sortir-des-emotions-et-des-ideologies)

 

 

Migrations : à quand un regard analytique pour sortir des émotions et des idéologies?

 

Felice Dassetto

Septembre 2019

 

Depuis pas mal de temps je suis mal à l’aise au sujet des débats et de l’action concernant les migrations. Les politiques me semblent paralysés et polémiques entre les « pour » et les « contre » ne servent pas à avancer des pistes valables. Il me semble qu’au départ, il y a une question d’analyse des réalités. C’est peut-être mon travers de chercheur, mais il me semble que passer par les analyses conduites «  à tête froide » et qui regardent les réalités en face peut être utile avant de faire parler les émotions, les colères ou les bons sentiments. Ce texte est un résumé d’un texte plus long publié le 13 septembre dans la revue électronique : La Thérésienne (peut être consultée dans https://popups.uliege.be/2593-4228/index.php). Malgré le fait que ce texte traite d'un sujet brulant, J'espère que les lecteurs de ce texte auront la patience de le lire jusqu'au bout, sans me qualifier tout de suite dans l'une ou l'autre catégorie en cours dans les polémiques idéologiques. 

 

Migrations : cadrages insuffisant depuis 30 ans, polémiques et quelques débats

Les déplacements par migration sont un fait planétaire croissant. Ce qui devrait être questionné sous l’angle du développement du monde contemporain. On est entré dans une phase nouvelle de redistribution mondiale des populations et d’interpénétrations entre des cultures et des civilisations[i].

Ces flux semblent ingérables. Les états et l’Union européenne semblent incapables d’y faire face ; le thème devient objet de choix électoraux. En général, les pouvoirs publiques se limitent à tenter de réguler les flux, à essayer de les stopper, à chercher de distribuer ces populations nouvelles, arrivées par pression de masse, entre les pays européens et, parfois, à poser la question du développement économique des pays pour essayer de voir comment éliminer les causes.

Ce cadrage, qui a été repris également par Ursula von der Leyen, la nouvelle présidente de la Commission européenne dans le cadre de son intervention devant le Parlement européen en juillet 2019[ii] est le même depuis trente ou quarante ans. Il n’est pas suffisant. Son échec est évident.

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Nouvelles « lois de la vie »

 

Felice Dassetto

19 décembre 2019

Les sociétés contemporaines ont élevé en idéal la figure de l’individu, du sujet, des choix personnels. C’est une clé majeure de la culture contemporaine et de nos identités. Mais sommes-nous réellement les maîtres absolus de notre devenir ? Tel est le cas dans certains domaines. Mais dans beaucoup d’autres, il n’en est pas ainsi.

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En amont des élections : les transformations sociales et l’urgence d’y faire face avec sagesse

Felice Dassetto

7 juin 2019

Les élections européennes, fédérales, régionales ont eu lieu. Maintenant, c’est le moment des négociations plus ou moins laborieuses et plus ou moins polémiques en vue de l’élaboration des programmes du gouvernement aux divers niveaux de pouvoir et de compétences, sur base des rapports de force qui se sont établis entre les divers partis politiques. L’attention des acteurs et des observateurs politiques portera sur ces aspects.

Ces élections ont fait émerger quelques thèmes majeurs que les accords en cours de négociations devront voir comment parvenir à gérer. Ces thèmes ont été nombreux. Certains sont absents. D’autres ont été mis en sourdine dans le débat public (comme celui de la question structurelle du budget des pouvoirs publics, de son financement et des dépenses publiques). D’autres, pour la Wallonie et pour Bruxelles tout au moins, comme le thème de l’emploi, ne sont plus traités tellement sont évidents mais avec une solution difficile. Il s’agirait de comprendre pourquoi par une analyse de l’offre et de la demande de travail dans tous leurs aspects.

Ce texte a été amené par le sentiment de l’urgence d’agir, mais également par la difficulté d’agir, en raison de la profondeur, de la complexité des changements encours et la nécessité de prendre à bras le corps les défis qu’ils posent. Défis qui concernent non seulement les gouvernants mais également l’ensemble de la société civile, des entreprises aux citoyens et à toutes leurs organisations.

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