Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

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Éric Zemmour, polémiste candidat président (qui entend sécouer la France)

Felice Dassetto

 

1 décembre 2021

 

Après quelques mois de préparation dans des conférences et dans les médias, Éric Zemmour a annoncé sa candidature à la présidence de la République française. Il le fait en se donnant une allure présidentielle particulière, en la construisant de toute pièce après avoir endossé celle du polémiste qui lui est bien plus naturelle.

Si l’on veut contraster ce candidat-là, la plus grosse erreur que l’on puisse faire est de rester dans la polémique. C’est l’erreur qu’à commise le présentateur, et je suppose la rédaction, de TF1 le 30 novembre, celle de rester sur le terrain polémique que Zemmour lui-même est le premier à enclencher et dans lequel il excelle.

Si l’on envisage de le vaincre, il faut se confronter avec lui sur le fond des thèmes privilégiés de sa campagne et sur bien d’autres thèmes, car il a fréquenté largement le monde politique et les réalités politiques pour connaitre la complexité de ce monde. Il saura faire feu de tout bois. Le soir même de son interview du 30 novembre avait lieu la cérémonie de l’entrée au Panthéon de Joséphine Baker, et il peut répondre au président Macron qui, dans son discours, met en valeur l’action positive pour la France menée par cette chanteuse américaine, laquelle a été en effet la championne de l’ « assimilation », ce qu’il défend, dit-il, à l’encontre des dérives contemporaines.

La difficulté est d’avancer dans un débat avec des arguments rationnels et dans un esprit aussi serein que possible, ce qui dans une campagne politique ordinaire n’est pas simple et encore moins dans le style enclenché par Zemmour. Et d’autant moins, qu’au-delà de Zemmour, la

les thématiques dont il traite de manière privilégiée- la France, la nation, l’immigration, l’islam- sont cadrées par tout le monde sous le mode de l’émotionnel, qu’il soit polémique ou guerrier, fraternel ou charitable, accusateur ou justificateur. Et ces polémiques, qui le plus souvent ne sont pas des débats, sont cadrées directement dans des schémas idéologiques : gauche/droite, extrême gauche/extrême droite. Et Zemmour renforce encore ce mode de cadrage de la réalité par sa rhétorique et sa manière de présenter les réalités dont il parle.

Il ne s’agit pas de rêver une vie collective faite uniquement de gens qui discutent poliment entre eux de manière rationnelle. La vie concrète collective est bien rude en raison des jeux d’intérêt, des rationalités limitées, de visions du monde et des gens fragmentées. Mais je pense que le travail démocratique doit consister au moins dans la tentative de tendre à une rationalité d’arguments, à une modalité de débats permettant l’exercice de la démocratie, sans lesquels la démocratie perd son âme. Et je dirais qu’elle perd du crédit auprès des citoyens.

Mon analyse sera probablement incomplète. Je n’ai pas tout lu ni écouté ce dont Zemmour parle[i].

Mais je vais quand même m’essayer à ébaucher quelques aspects.

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Questions et perspectives à propos des Taliban, des combats islamistes et de l’Occident

Felice Dassetto

17 août 2021

Beaucoup de pages seront écrites à propos du succès Taliban, des erreurs de gouvernance lors de la longue occupation par les Américains et les forces de l’OTAN. Je me limite ici à quelques aspects et à situer la victoire des Taliban dans une perspective de long terme.

1. Un mot à propos des Taliban et de l'histoire récente

L’organisation combattante islamiste-salafiste Taliban a remis la main sur l’Afghanistan, un pays de la superficie de la France, peuplé par 38 millions d’habitants dont 25% vivent dans les villes et les autres dans les zones rurales et montagneuses. Cette même organisation avait déjà conquis par les armes ce pays en 1996. Elle y avait fondé l’Emirat islamique d’Afghanistan. C’était dans la foulée des luttes de multiples factions combattantes contre les Soviétiques qui avaient occupé militairement l’Afghanistan 1979. Ces derniers avaient dû le quitter en 1989 sous la pression des groupes armés de toute sorte, tribaux ou islamistes, certains soutenus d’ailleurs par la CIA. C’était le temps de la Guerre froide.

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Ébauche d’une sociologie de la « laïcité » (belge, francophone) et de son monde

Felice Dassetto

9 mai 2021

Introduction

La référence à la « laïcité », à la « neutralité » de l’Etat mobilise largement les débats publics en France. De même en Belgique, que ce soit lors d’initiatives législatives concernant des questions éthiques, ou de l’enseignement ou encore des pratiques revendiquées par les musulmans, en particulier autour de la question du port du voile islamique dans les écoles ou dans la fonction publique. Sur la « laïcité » ont été écrites des milliers de pages.

Dans ce texte, j’envisage d’approcher cette question sous l’angle sociologique, ce qui veut dire analyser comment en Belgique francophone des personnes et des groupes s’organisent pour concrétiser leurs convictions « laïques », comment leurs idées surgissent et comment se constitue un « monde» social et culturel qui entre en relation avec la société et avec l’Etat.

C’est une ébauche qui approche quelques aspects d’une « sociologie du monde de la laïcité ». Il demanderait un long travail d’approfondissement, y compris avec des recherches de terrain.

Ce texte est long, trop long pour un support comme celui-ci. La table des matières insérée quelques pages plus loin peut aider à s’y retrouver.

Que les débats autour de la « laïcité » soient toujours d’actualité cela, est encore apparu en début février 2021, suite à une polémique surgie à partir d’un règlement intérieur de la Haute école Ferrer de Bruxelles, interdisant le port du voile par des étudiantes, suivie d’un avis de la Cour constitutionnelle et en attente d’une décision de justice.

Le Soir du 2 février 2021 publiait un article intitulé : « Un monde laïque divisé autour du voile ? ».

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Une polémique stérile : à propos de la lettre ouverte de Vincent Engel adressée à Sammy Mahdi (publiée dans Le Vif du 29 juin 2021) à propos des politiques migratoires et sociales

Felice Dassetto

2 juillet 2021

L’écrivain (et professeur à l’UCL) Vincent Engel a publié une lettre ouverte dans laquelle il qualifie l’action du Secrétaire d’Etat Sammy Mahdi chargé de l’immigration d’être une « déception absolue », « pire que Francken », d’être une « honte », qui amène les migrants au « suicide ». Il attribuS au secrétaire d’Etat des paroles -je ne sais pas s’il les a tenues-, en faisant un parallèle implicite entre la politique en cours et la « Nuit de Cristal », ou aux arguments de ceux qui sont contre l’avortement (tout y passe) et en suggèrant enfin de regarder la série « The Walking Dead » comme exemple du manque de solidarité comparable à ce que le secrétaire d’Etat Sammy Mahdi est en train de faire.

Vincent Engel, rappelle toutes les fautes de l’Occident, qui continue à dominer les pays d’origine des migrants par les intérêts financiers et politiques, par les illusions médiatiques sur l’Occident, par les besoins de main d’œuvre bon marché, par la « perversion » qui ne consiste plus à capturer « les victimes dans leur terre » mais dont la perversion suprême consiste à les attirer dans nos filets en leur faisant miroiter richesse et liberté ».

Une grève de la faim, un rapport de force

Vincent Engel a été ému par les décisions du gouvernement qui consistent à ne pas faire de régularisation collective, qu’il attribue au seul Secrétaire d’Etat, des personnes qui font la grève de la faim à Bruxelles depuis un mois.

Situation dramatique et conflit extrême. Je ne sais pas comment l’idée est née et a réuni autant de personnes.

Ce type de mouvement et de conflit revient de temps en temps depuis le milieu des années 1970 pour revendiquer des régularisations de masse. Ici c’est la revendication d’un groupe.

Et le conflit émerge entre d’une part l’appel à la loi, à ses règles, à ses procédures et à ses principes, car l’appareil judiciaire chargé des réfugiés a donné certainement à plusieurs reprises un avis défavorable à la demande de chacune de ces personnes pour obtenir leur statut de réfugié ou de résident, alors qu’en même temps à d’autres réfugiés le statut a été accordé. En face, l’appel à la pitié, au soulagement au désespoir de ces personnes, à la durée de la permanence sur le sol belge de beaucoup d’entre eux. Ou l’argument, formulé actuellement, des conséquences des effets Covid pour ces personnes travaillant dans des statuts précaires ou sans statut. Ce qu’en dit long sur la dégradation grandissante du marché du travail.

Conflit avec la dramatisation relative de tout conflit: celle d’une grève de la faim et l’émotion qu’elle suscite est extrême ; celle de la condamnation et du dénigrement de la société non accueillante ou de la « forteresse Europe » ; celle de l’idéalisation de la figure du réfugié ou du migrant. C’est un moyen de personnes qui décident dramatiquement, par leur corps même, de se faire entendue plus fort que d’autres et plier à leur faveur une situation qui leur est défavorable. C’est un rapport de force, à raisonner comme tel. Et à tenter de résoudre, comme tout les conflits, par les moyens de la négociation.

Les parole fortes, voire injurieuses en essayant de délégitimer le Secrétaire d’ Etat ne servent à rien, même pas en pensant soutenir les grévistes de la faim.

Peu importe, c’est le droit de chacun. Car au-delà de ce moment dur des relations sociales, la question importantes de la mise en œuvre concrète d’une tentative de politique migratoire reste

Un débat impossible, boiteux concernant les politiques migratoires

En se plaçant du point de vue d’une politique générale et pas seulement d’un groupe spécifique qui cherche à obtenir gain de cause, ce q’ili importe de noter selon moi, c’ est que ces paroles et cette lettre ouverte sont révélatrices de l’impasse du débat en Belgique -et pas seulement en Belgique- autour des questions sociales et sociétales des migrations.

Impasse surplombée et souvent bloquée par des arguments exprimant des sentiments « premiers » de la part de ceux et celles qui sont « pour » les migrants et de leur équivalent antagoniste de celles et de ceux qui sont « contre ».

De telle sorte qu’il n’y pas de débat si l’on entend par « débat » un échange rationnellement argumenté, fondé tant empiriquement que théoriquement et précédé d’une réflexion épistémologique. Et, en l’occurrence, destiné à mettre en place une action politique et pas seulement à dénoncer en général des situations. Comme il devient impossible même de poser des questions et de ,s’accorder sur une tables des matières à traiter.

Mais pour cela un peu de sérénité et de distance par rapport aux pressions immédiates est nécessaire. Certes,, il il y a urgence. Depuis trente quarante ans cette urgence est bien là.

Pour cela ne suffit pas de réunir une commission parlementaire, car le gros problème c’est que ce fait majeur des sociétés, qui a de multiples facettes, connait à mes yeux des lacunes flagrantes d’analyses tant factuelles que théoriques. Il faudra au préalable un temps relativement long, en avançant probablement par étapes concrètes pour ne pas en rester à ne rien faire. En espérant que la connaissance scientifique de ce fait social majeur que sont les migrations humaines au XXI° siècle se renouvelle complètement non seulement dans la perspective d’être en faveur de l’un ou de l’autre, et censément des migrants ou du marché du travail mais qu’elle soit d’un apport éclairant et utile pour une « action politique migratoire globale ».

La même insuffisant se constate aussi dans l’Union européennes. Elle m’était déjà apparue dans le programme inaugural de Mme Ursula von der Leyen. Elle me semble persister, y compris dans d’autres instances internationales.

C’est cette carence qui, à mon sens, fait que depuis toutes ces décennies ()trente quarante ans cette question est dans l’impasse. Ou tout au moins dans l’impasse pour celles et ceux qui s’interrogent sur un développement équilibré d’une réalité aux multiples facettes. Tout ceci en disant et en étant bien conscient que les pressions des intérêts divers, les transformations des marchés du travail qui tendent à trouver de nouvelles formes d’exploitations massives (mais ceci est aussi à analyser), les changements culturels construits et spontanés et d’autres facteurs encore font que le phénomène échappera en partie à la capacité de maîtrise d’une politique. Mais qu’au moins, cette partie de maîtrise recherchée, soit davantage lucide et raisonnée.

Je ne peux pas développer davantage ici ces multiples aspects ; je me permets de renvoyer les lectrices et les lecteurs à un article que s’ai publié dans la revue La thérésienne, titre bizarre d’un périodique,intitulé : « Migrations : un regard analytique pour sortir des émotions et des idéologies » (2019 / 1 ). J’aurais dû écrire : « pour tenter de sortir ».

J’y fait une sorte d’inventaire avec quelques hypothèses au départ des questionnements et des analyses de clarification qu’ il serait utile de conduire, selon moi, si l’on veut tenter de fonder une politique migratoire avec un peu plus de rationalité. Car, hélas, la question n’est pas simple et, en plus, elle n’est pas tout en noir et tout en blanc.

Cinq ans après les attentats bruxellois de 2016 : entre passé et avenir.

Ou le parcours inquiet et troublé de l'islam sunnite contemporain et la rencontre réciproque, difficile et ambivalente, entre l'islam et l'Europe... y comprise la Belgique. 

Felice Dassetto

21 mars 2021

Il y a cinq ans avaient lieu les dramatiques attentats de Zaventem et de Maalbeek. C’était hier.

C’est loin. La pandémie Covid 19 a forcé tout le monde à penser à autre chose et presque à oublier celles et ceux qui souffrent encore dans leur chair de cet attentat, en raison de la perte d’un membre de la famille, d’un ou d’une amie ou en raison de blessures physiques et psychiques dont elles et ils souffrent toujours.

 

L’attentat à l’acmé d’un long processus

Cet attentat est un dernier moment d’une trajectoire née au sein du monde musulman sunnite depuis les années 1970-80 sur un fond plus éloigné.

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