Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Envie de rester au courant des derniers articles ?

Abonnez vous au flux Rss

Quarante ans d’islam belge : un bilan qui ne mâche pas ses mots.

Felice Dassetto

9 novembre 2014

 

Prémisse hors texte

J’ai été invité le 9 novembre 2014 à intervenir lors d’une table ronde à la Foire musulmane de Bruxelles. Ce débat portait sur « Quarante ans d’islam belge. Quel bilan ? Quelles perspectives ? ». Participaient à la table ronde le Dr. Yacoub Mahi et M. Mehet Saygin. Devait participer également Nurdine Ismaili, président de l’Exécutif des musulmans de Belgique, mais en dernière minute il a annoncé qu’il ne pouvait pas participer. Je regrette d’avoir dû quitter immédiatement après les trois exposés, à cause d’un autre engagement que j’avais ailleurs et ne pas avoir eu l’occasion de débattre, même brièvement, avec les deux autres intervenants. Je le regrette d’autant plus en raison de la qualité de leurs exposés, tout comme en raison de certaines divergences de point de vue qui me sont apparus lors de leurs exposés et que j’aurais aimé clarifier. Et j’aurais évidemment aimé entendre leurs commentaires aux propos que j’ai tenus. Il y aura peut-être une autre occasion.

Lire la suite...

Djihadisme : déviance ou extrémisation ?

Felice Dassetto

(Une version abrégée de ce texte a été publiée dans Le Soir, version électronique du 23.08.2014)

A chaque flambée des actions djihadistes, depuis l’Egypte des années 1970-80, l’Algérie des années 1990 à celles actuelles de l’Etat islamique en passant par al-Qaida, le groupes di Djihad, le Groupe islamique armé, al-Qaida au Maghreb islamique et bien d’autres on tente d’expliquer les ressorts et les logiques de ces actions et de leur persistance depuis quarante ans. Des groupes djihadistes émergent, sont défaits, resurgissent sous des nouvelles appellations. L’islam contemporain est fortement traversé, gangrené par une courant de pensée  et d'action djihadiste.

Les analyses de l’Etat islamique et groupes semblables

Les catégories classiques d’une politologie « réaliste » sont mobilisées pour analyser groupes et mouvements. Pour les uns, ces mouvements s’expliquent par des logiques d’intérêts et de puissance : accès au pouvoir de groupes marginalisés ou simplement accès à des ressources matérielles, via des pillages ou des trafics de drogue. Pour d’autres c’est le chômage, le manque de ressources qui amène ces gens à ce type d’action : c’est l’argument préféré par des analystes sociaux. Pour d’autres ce sont des manipulations, des combats entre puissances par ces groupes interposés : l’Etat islamique aurait ainsi comme ressort la confrontation entre Arabie Saoudite et Iran comme le disait Olivier Roy dans une interview au Soir (12 août 2014). Dans la même veine, ces groupes seraient pour d’autres des créations des USA et/ou d’Israël afin de déstabiliser toute la région et garantir simultanément la mainmise américaine sur les ressources pétrolières du Moyen Orient ainsi que l’action d’Israël afin d’élargir son territoire. Cette thèse semble avoir particulière audience dans le monde arabe. On peut voir à ce sujet, à titre d’exemple, l’interview de Nabil Naim, ex cadre de al Qaida, transmise par la télévision Mayadeen, basée à Beyrouth. Elle a été publiée et sous-titrée en français dans le site de Tel Quel du 7 août dernier. Pour d’autres encore, dans la veine des post-colonial studies, ces groupes djihadistes ne seraient que le miroir négatif de l’action de l’Occident. On peut voir l’interview de François Burgat dans le Soir du 7 août 2014.

Ces explications ont quelque part une portion de pertinence, même si on souhaiterait voir apparaître des analyses plus documentées et fondées sur les faits dans leur totalités et qui procèdent à une synthèse des différents facteurs qui entrent en jeu pour expliquer des conjonctures particulières. Nécessité d’explication complexe qui s’avère d’autant plus importante si on veut lutter concrètement contre ces groupes et contrer leur multiplication.

Prendre en compte la force des idées

Mais ces niveaux d’explication – logique d’intérêt et de puissance- ne permettent pas de comprendre la permanence longue de ces mouvements, leur multiplication, leur capacité de mobilisation, leur renaissance. Et ne permettent pas non plus de comprendre pourquoi des jeunes, qui n’ont pas d’intérêts en jeu, mais qui ont apparemment tout à perdre, y compris leur vie, partent s’enrôler dans ces mouvements (J'ai traité cette question dans un texte: " Radicalisme et djihadisme. Devenir extrémiste et agir en extrémiste", in CISMOC, Essais et recherches en ligne, juin 2014, 26p.). Il faut pour cela intégrer d’autres niveaux explicatifs et, parmi eux, considérer le fait que ce ne sont pas seulement des intérêts matériel ou de pouvoir qui bougent les gens, mais aussi des idées, des visions du monde. Il faut prendre au sérieux la forces des idées et en particulier des idées religieuses, mais pas seulement : de toutes les idées qui proposent des modèles, des perspectives et des évidences absolues. En général on les sous-estime. 

Une parenthèse : le regard complexe sur le Moyen orient

Les analyses sur la question du djihadisme, et en particulier au sujet de la Syrie et de l’Iraq, auraient avantage à porter sur l’ensemble des acteurs en présence. Il faut espérer que des spécialistes documentés parviendront à produire un état de connaissance des quinze dernières années, portant certes sur le djihadisme (mais sur ce sujet il y a pas mal de travaux, même s’il y a peu de travaux de première main), mais également portant sur la politique américaine et britannique (et des autres pays occidentaux), sur celle russe, sur celle israélienne ; ainsi que sur les intérêts économiques en jeu ; mais également sur les logiques des puissances locales arabes et celle iranienne, de même que sur les logiques des entités tribales et enfin portant sur les visions des populations (hommes et femmes) et leurs leaders formels et informels. Ce volcan en ébullition du Moyen orient ne me semble pas pouvoir se comprendre sans une analyse globale mais qui doit être documentée. En attendant, voici quelques réflexions sur le djihadisme et ces matrices.

Les deux matrices diffuses de la pensée djihadiste

Il est important d’abord de comprendre l’émergence, les filiations de ces idées. L’idée du djihad est ancienne et dans les temps modernes, ce concept clé qui véhicule l’idée une idée spirituelle, mais qui véhicule également l’idée d’un combat mené et justifié au nom d’une obligation religieuse était la hantise des colonisateurs : le Mahdi donna du fil à retordre aux armées britanniques qui occupaient le Soudan et différents djihad ont fortement inquiétés les français dans la Haute Volta. Mais dans la formulation contemporaine, les spécialistes de l’islam ont montré suffisamment la double matrice de ces idées.

On connaît assez bien l’histoire des idées, des acteurs, des leaders et des groupes djihadistes contemporains. Mais en amont de ces analyses spécifiques, il importe de se demander si ces djihadismes émergent à partir de rien ou bien s’ils ont une racine dans les dynamiques plus larges de l’islam contemporain. C’est faux de dire que le djihadisme , y compris dans ses formes extrêmes, n’a rien à voir avec l’islam contemporain : le djihadisme a bien naissance dans une double matrice de l’islam contemporain.

La première matrice est celle associé à une vision « politique » de l’islam. Elle est née dans les années 1920, issue du triple contexte : la fin du Califat ottoman qui symbolisait une sorte d’unité musulmane, la colonisation et l’aspiration aux indépendances et enfin les idéologies étatiques (fascistes ou communistes mais également des démocraties occidentales de cette période) qui donnaient grand valeur à la puissance de l’Etat. Parmi les Frères musulmans égyptiens, chez Maulana Mawdoudi en Inde et ensuite au Pakistan se formule le concept d’ «  Etat islamique » comme actualisation moderne de l’expérience prophétique qui, à Médine, a donné naissance à une société qu’il a gouverné.

D’autre part, une deuxième filiation vise plutôt, par un processus social qu’on retrouve dans d’autres courants religieux, à revigorer la religion par un renforcement du respect des rites et des normes morales (notamment en matière de gestions de la sexualité), par un respect à la lettre des préceptes fondateurs contenus dans les textes (le Coran, la Sunna en l’occurrence) et dans l’exemple du premiers temps de l’islam. Par ce biais naîtrait une société musulmane pure qui serait nécessairement gouvernée par des gouvernants purifiés. Ce sont divers courants comme les mouvements des Déobandi, des Ahl i hadith en Inde, ou le wahhabisme saoudite qui a évolué vers une forme renouvelé qui s’est auto-appelé la voie salafyya : le salafisme C’est un courant globale qu’on pourrait qualifier de piétiste-normatif-littéraliste.

La version politique aboutit en ligne directe au djihadisme, car il s’agit d’une pensée directement immergée dans le politique. Dans le cas de la matrice normative-littéraliste cette filiation est indirecte mais existante. Précisons : ces deux grandes matrices ne prêchent pas dans leur ensemble le djihadisme ; ce sont des fractions minoritaires de ces mouvements qui dérivent vers le djihadisme. Mais par leur pensée, ces deux mouvements alimentent le terreau des idées favorable à l’éclosion d’idées djihadistes.

Ces deux courants de l’islam, celui politique et celui normatif, colorient de leur empreinte l’islam contemporain. Depuis les années 1970, ils se sont imposés comme étant eux l’expression de ce qu’est l’islam. Les jeunes générations ont été socialisées à cet islam-là et pensent que cet islam-là est l’islam tout cour. On a beau dire que, par exemple l’islam marocain est un islam modéré, porteur d’un autre islam. Ce discours ne s’avère pas crédible. Le cas de la Turquie qui évolue par des procédures démocratiques, certes, vers un islamisme politique est exemplaire du fait que cet islam-là, issu de la pensée politique islamiste est l’islam tout cour.

Dans ce cadre comme penser le djihadisme par rapport à l’ensemble de l’islam contemporain : déviance ou extrémisation ?

Pour les musulmans ordinaires, les djihadismes sont une déviance de l’islam : pour eux il s'agit d'une dérive qui n’a rien à voir avec l’islam : « ce n’est pas l’islam » disent souvent les musulmans interrogés sur ces questions. C’est, évidemment, ce que démentent les djihadistes en question qui prétendent agir au nom de cette religion.

La question est : en disant qu’il s’agit d’une déviance, donc de quelque chose d’externe à l’islam contemporain, d’une dérive qui n’a rien à voir avec l’islam, n’évite-t-on pas de poser quelques questions et notamment celle de savoir si le djihadisme n'a pas ces racines dans l'islam contemporain et n’est pas tout compte fait le prolongement extrême qui a comme soubassement le deux matrices dominantes de la pensée musulmane contemporaine, celle de l’islam politique et celle de l’islam normatif ?

La première, posant l’exigence d’un Etat islamique sans s’interroger plus loin, est incapable de penser les réalités contemporaines, celles du pluralisme des sociétés et donc l’indispensable définition de l’Etat à partir de catégories universelles, celles d’individu et de citoyen et non pas celles découlant du religieux. La deuxième, par ses exigences normatives relatives au rite et à la norme morale ne fait que poser les prémisses d’une société oure qui n’est viable que si elle est conforme à ces exigences.

               Ces deux matrices sont des « utopies rétrospectives » : elles pensent les sociétés d’aujourd’hui et de l’avenir comme une répétition de ce qu’ils pensent avoir été la société du temps du Prophète. Incapables de se penser dans une société en changement, elles ne peuvent penser qu’en imposant le modèle de leur utopie passée.

Ces deux visions sont devenues majoritaires dans le monde musulman ; elles ont saturé l’espace de sens musulman. Leurs idées ont largement débordé les organisations spécifiques de ces deux mouvements. Il n’est en quelque sorte pas étonnant, contrairement à ce que pensent et disent des musulmans qui y adhèrent concrètement, parfois sans s’en rendre compte et en pensant que c’est cela l’islam, que ces deux visions de l’islam aboutissent aux expressions radicalisées du djihadisme.

Avenir

Jusqu’à quand les musulmans ne se secoueront pas de cette double chape de plomb culturel qui pèse sur l’islam contemporain en faisant un travail profond de réflexion sur leurs catégories interprétatives des textes et de l’histoire fondatrice, et jusqu’à quand ils éviteront de se poser ces questions en continuant à dire que ce n’est pas l’islam, sans s’interroger plus loin et parfois en se réfugiant de manière défensive dans l’idée d’un complot contre les musulmans, le djihadisme continuera à s’alimenter dans le monde musulman contemporain et finira par traîner définitivement dans la boue l’islam lui-même. Certes, cela n’est pas l’islam ; l’islam peut être autre chose. Mais cet islam-là est celui qui est devenu dominant dans le monde musulman en engluant ainsi les musulmans d’aujourd’hui.

Quand les musulmans, et en particulier les jeunes musulmans européens, parviendront à se secouer et feront entendre avec vigueur d’autres voix de l’islam et deviendront  capables de sortir de la langue de bois terne qui évite de regarder les réalités en face ?

Felice Dassetto et Albert Bastenier, L'islam transplanté. Vie et organisation des minorités musulmanes en Belgique, Bruxelles, EPO, 1984, 203 p.

La première enquête réalisée en Belgique et une des premières en Europe au début des années 1980. On y parle d'un islam tel qu'il apparaissait à l'époque, à peine au début de sa "transplantation" en Belgique (et en Europe), construit avant tout par des primo-migrants qui commencent à s'implanter définitivement dans le pays. Trente ans après les logiques et les forces sociales à l'oeuvre restent assez semblables et croisent des logiques nouvelles introduites par les jeunes générations.

Felice Dassetto

Une instance représentative des musulmans de Belgique :

20 ans d’histoire mouvementée après presque 20 ans d’hésitations

10 février 2014

Des instances musulmanes s’apprêtent à mettre en place, dans un relatif silence à l’intérieur de la communauté musulmane, le prochain organe qui devrait représenter les musulmans de Belgique et qui devrait être mis en place au printemps 2014. Elles espèrent aboutir à une relative stabilisation, après une trentaine d’années d’efforts un peu secoués. Sera-t-il un « printemps » de l’institutionnalisation de l’islam belge ? Ou ce « printemps de l’islam belge » sera le printemps d’un islam d’ailleurs, suivi d’un automne tumultueux ?

Lire la suite...