Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Attentats de Paris du 13 novembre 2015 :

le procès qui ne pourra pas tout expliquer

Felice Dassetto

14 septembre 2021

Le grand procès à l’égard des auteurs des attentats parisiens du 13 novembre 2015 a commencé à Paris.

Il est « hors norme », comme disent les médias soulignant son aspect spectaculaire, donc digne de médiatisation. « Hors norme » par l’ampleur d’action et par le nombre des victimes de cet acte terroriste de masse, par le nombre d’inculpés, par le nombre d’avocats et par sa durée. C’est à l’honneur d’une société démocratique de mettre en place un tel procès, suivant une procédure « dans les normes », refusant ainsi une justice sommaire, expéditive ou vindicative tout en résistant aux éventuelles tentatives de noyer les tragiques réalités des faits dans des procédures dilatoires.

Comme pour tout procès, il s’agira d’établir avec précision la responsabilité des personnes que l’appareil policier et judiciaire inculpent sur base du code pénal en vigueur. Il pourra établir de quels actes et à quel degré ces personnes peuvent être déclarées coupables et les peines qu’elles vont encourir.

Les victimes vivantes et leurs proches pourront savoir de manière spécifique qui sont les auteurs des actes accomplis dans tel ou tel lieu, qui a tué, causé des mutilations.

Les familles des auteurs de ces actes pourront mieux appréhender le profil de leurs proches, dont ils connaîtront peut-être un visage qu’elles ignoraient ou qu’elles ne voulaient pas voir ou que, peut-être, elles continuent à ne pas vouloir voir.

Ce procès ne parviendra à rien dire de plus, bien que les attentes des parties civiles, voire plus largement de l’opinion publique et des médias, soient plus amples car on voudrait essayer de « comprendre » les raisons d’un tel acte, révélateur d’une telle vision de la société et des relations entre humains.

On guettera l’attitude et on décortiquera chaque mots des inculpés pour essayer de les décoder.

Mais très probablement le procès ne parviendra pas à « comprendre » dans sa totalité les raisons d’un tel geste. Et cela pour des multiples raisons.

Discerner les sens des paroles des inculpés

Pour comprendre davantage, il faudra voir et discerner à quoi correspond la parole des inculpés. Adopteront-ils une parole opportuniste consistant à doser et à ajuster leur verbe afin de parvenir à encourir la moindre peine possible ?

Avoueront-ils par tactique ou en vérité leur terrible erreur ? Regarderont-ils cette erreur sous l’angle des conséquences pour eux-mêmes ou par pitié pour les victimes.

Feront-ils preuve d’une repentance, à la manière d’une conversion totale, reniant clairement leur adhésion à la doctrine haineuse et mortifère de l’organisation pour laquelle ils ont commis cet acte et en se dissociant de cette idéologie religieuse-politique ?

Ce faisant, opèreront-ils un retournement par rapport à une vie qui s’est déroulée dans la logique de l’équivoque ? Auront-ils pris conscience du sens de leur geste et auront-ils pris conscience du jeu dans lequel ils ont joué, fantassins d’un monde et parfois de stratégies géopolitiques qui les dépassent complètement ?

Ou bien, apparaîtra une autre posture, comme celle de Salah Abdeslam les premiers jours du procès, lorsqu’il a réitéré celle déjà adoptée lors de son procès bruxellois en février 2018, concernant la fusillade survenue à Forest contre les forces de police en 2016. Il y affirme à haute voix son rejet du jugement de la Cour, car seule la justice d’Allah compte. Allah à l’égard duquel il clame sa fidélité ainsi qu’au Prophète et à l’Etat islamique. Ces paroles sont-elles avant tout des signes d’un cynisme  moral? Sont-elles l’instrumentalisation de la tribune offerte dans ce procès largement médiatisé dans un but de propagande jihadiste ? Ou sont-elles, pour ce soldat qui a en partie, trahi par son ambiguïté ou sa couardise la parole donnée à ses camarades et à son frère en ne se faisant pas exploser, une manière de sauver sa face? Il efface sa faute en se montrant ainsi comme un courageux fidèle de l’islam et adepte de l’Etat islamique, souffrant en plus de la maltraitance en prison de la part des infidèles, souffrant ainsi pour le gloire d’Allah. Ainsi son honneur, son ’ird, est sauf à tout point de vue. Le sien d’abord. Mais également celui de l’opinion publique musulmane, car elle n’aura pas à avoir honte de lui : même s’il a commis un acte que d’aucuns ne considèrent pas bon, il reste un fidèle d’Allah.

Chercher plus loin pour comprendre

Le procès d’assises donc pourra permettre de comprendre quelque chose concernant les personnalités de ces inculpés et leur évolution. Mais il ne permettra pas de donner toutes les réponses au sens à donner à ce geste. Car de nombreuses logiques et de nombreux acteurs du grand jeu tragique qui est en train de se jouer dans le monde musulman et dans les relations avec l’Occident ne sont pas présents et ne seront probablement pas évoqués dans la salle d’audience.

Je n’utilise pas le mot « comprendre » dans le sens relationnel et psychologique largement utilisé, comme dans la phrase « je te comprends » qui tend à dire : « tu as tes bonnes raisons » et, à la limite « je te justifie ». Rien de tout ça. Ces personnes jugées sont des adultes libres et responsables de leurs actes. Dans la société des humains il ne peuvent qu’être jugés selon la loi.

Mais il s’agit de « comprendre » au sens de « saisir par la connaissance » leur action, dans ses multiples facettes. D’une part, celles factuelles qui aboutissent à accomplir l’acte horrible qui a été commis et que dans le langage judiciaire et policier on appelle le « modus operandi ». Mais d’autre part également, puisqu’il s’agit d’actions humaines et que les humains vivent dans et à travers leurs idées et leurs émotions qui donnent un sens à leurs actions, il s’agit également de cerner comment se forge ce sens, d’où il vient, comment, en l’occurrence, il amène des jeunes à s’embarquer dans de tels parcours de vie. Même si, en définitive, des gestes d’une telle cruauté extrême envers les autres et envers soi-même ont une telle complexité de raisons qu’ils gardent une part de mystère.

Je retiendrai ici trois aspects des sens multiples de ce geste : la force des idées et de certaines idées ; la structure de personnalités qui cherchent un sens qu’elles ne trouvent pas ; le contexte éloigné.

La place et la force des idées : celles qui hégémonisent le monde musulman contemporain

Seront absents de la salle du tribunal les mouvements d’idées, les doctrines et ceux qui en sont les auteurs et les divulgateurs qui, au sein de l’islam sunnite et parallèlement au monde chiite, ont amené depuis 60-70 ans à bâtir une idéologie culturelle-politique de l’islam, devenue une sorte d’ « utopie rétrospective ». Celle-ci trouve sa source dans le moment fondateur de l’islam, il y a plus de 1400 ans, que l’on veut reconstituer aujourd’hui, tel quel (ou plus exactement en imaginant comment il avait été). Cette « utopie rétrospective » donne naissance à une vision totale des sociétés humaines, celle-là même que les Talibans parviennent à nouveau à imposer en Afghanistan. Celle-là même que l’Arabie saoudite a imposé quand la tribu des Saoud a réussi à dominer une grande partie de la péninsule dans les années 1930, à l’enseigne de la variante wahhabite de cette doctrine. Elle se dira fidèle aux « salafs », les anciens pieux fondateurs de l’islam.

Cette doctrine dont elle a alimenté -forte des pétrodollars et de sa position de gardienne des « lieux saints » de l’islam- le projet géopolitique de la dynastie saoudienne de devenir le leader hégémonique du monde musulman. Elle a également affirmé sa volonté de dresser ce monde contre le communisme matérialiste et contre l’Occident, mécréant, infidèle, matérialiste et dominateur. Cette dernière affirmation et son action hostile contre l’Occident s’étant maintenue malgré les multiples accointances économiques et militaires avec ce dernier, suivant un jeu totalement ambigu guidé par des intérêts croisés.

D’autres forces ont véhiculé des idées analogues. Parmi lesquelles les Frères musulmans qui depuis les années 1920, quand commençaient à circuler des idées d’indépendance de la colonisation, avaient compris que les indépendances allaient se faire et aboutirent à la création d’Etats au sens moderne et Occidental du terme. Et qu’il fallait par contre envisager ces Etats comme des « Etats islamiques », un concept inédit, et non pas en tant qu’Etats « laïcs » à la manière des Européens, comme l’avait imposé par la force Mustapha Kemal en Turquie.

Ces idées ont percolé et sont diffusées (et c’est encore le cas) dans le monde musulman, y compris et peut être encore davantage parmi les musulmans émigrés dans les pays occidentaux, notamment en Europe, et, en l’occurrence, à Molenbeek et ailleurs. Elles s’affirmeront comme celles du « vrai islam ».

Ces idées sont dans l’air.

La mondialisation – voyages aériens à bas prix, satellites de communication, télécommunications- qui bat son plein à partir des années 1980 favorise la diffusion de ces idées. Les télévisions satellitaires généralistes ou spécialisées dans les questions morales, théologiques ou exégétiques ainsi que les équivalents sur internet ont contribué largement à leur diffusion. D’autant plus que ces technologies fascinent et leur usage montre la « modernité » de l’islam. Des télé-prêcheurs deviennent célèbres dans le monde entier. Ils circulent et son invités partout, dans l’espace-monde de cet islam qui s’est constitué, des quartiers du Caire à ceux de Karachi, de Marseille, de Birmingham, de Molenbeek, d’Anvers et d’ailleurs. C’est la mondialisation culturelle musulmane qui se fait à l’enseigne de ces doctrines. La langue de ce monde comme des télévisions satellitaires est l’arabe, langue de la révélation, ou d’autres langue d’origine. Des jeunes commencent à traduire en direct ou à faire des résumés pour les auditeurs faiblement arabisants. Mais des cours d’arabe s’organisent de plus en plus à l’enseigne de l’identité culturelle. Ils prolongent le bain culturel d’une première socialisation réalisée par les écoles coraniques, organisées dans toutes les mosquées et qui s’accroissent en nombre.

Que ce soit par pression et par contrôle social, par conformisme, par opportunisme ou par conviction, la vision, la morale, le style de vie des multiples courants « salafistes » ou « des Frères musulmans » saturent l’espace de sens musulman à partir des années 1970. Les villes des pays musulmans se transforment. Les quartiers musulmans des villes européennes également. Les musulmans des pays européens, qui dans les années 1960 avaient adopté un cheminement analogue à celui de tout migration consistant à s’insérer pas à pas dans la société et la culture locale, changent de cap. Il visent à reconstituer en Europe la société islamiquement conforme, tout en ne voyant pas que ce qu’ils visent et ce qui les guide est une version bien particulière de l’islam.

Sur le plan social et des mentalités ces idées arrangent les hommes, se référant aux préceptes de l’islam des « anciens », peuvent rétablir une forme de société patriarcale. Ils peuvent retrouver leur autorité, leur dignité qui commençaient à être sapée par des femmes qui tentaient de manière autonome de s’insérer dans la société, par le travail, par les études, par la connaissance de la langue et qui, notamment en ce qui concerne leur mariage, cherchaient une autonomie et rompaient du même coup avec la logique des alliances matrimoniales des sociétés patriarcales et les équilibres d’échange entre familles et clans.

Dans certains cas ces idées religieuses, relancées dans des mosquées, pénètrent les mentalités et les modes de vie individuels et familiaux. Dans d’autres cas elles deviendront des miroirs réfléchissant la lumière de ce que serait une « véritable » société musulmane.

Leur impact ne concernera pas seulement la vie privée et intime mais aura également des implications politiques, indirectes ou directement visées : le « vrai islam » doit se traduire dans la loi. Et en faisant un pas de plus, on va dénier toute autorité ou légitimité à des Etats qui ne sont pas fondés sur l’islam et donc on défie l’autorité d’Etats des pays mécréants : c’est ce qu’a fait Abdeslam en déclarant l’illégitimité du tribunal qui le juge. Parfois des Etats des autorités des pays d’origine, tels la Turquie d’Erdogan, s’inscrivent dans cette même logique.

On théorise le fait que la société non musulmane est « impure », qu’il importe donc d’appliquer rigoureusement les interdits, d’éviter de la fréquenter et de s’y faire contaminer. Des courants plus rigoristes théoriseront le fait qu’il faut quitter ces sociétés, partir en terre musulmane, faire la hijra, suivant le modèle du prophète qui avait quitté avec ses compagnons la Mecque hostile à son enseignement et était parti dans l’oasis plus accueillante de Médine, pour revenir ensuite victorieux à la Mecque. Certains suivront ce parcours et partiront ensuite au jihad.

Une étape suivante sera franchie et aboutira à légitimer l’usage de la « violence armée », du jihad, de son usage « terroriste » pour atteindre l’objectif de constituer un société et un Etat musulmans. Dans les pays musulmans,, ces idées seront véhiculées dans des groupes minoritaires. Toutefois, peu à peu, l’expérience fondatrice du Prophète qui avait pris les armes pour se défendre et s’imposer face à ceux qui rejetaient ses idées va être fort utile et mobilisatrice. Des jeunes partiront en Afghanistan, en Bosnie, en Syrie et ailleurs dans le chemin du jihad parfois sous les yeux et les non-dits admiratifs de musulmans, y compris de leur famille. Des jeunes femmes suivront pour donner aux combattants réconfort matériel, moral et sexuel et donner naissance à la génération à venir.

Ceci sous le regard d’autorités musulmanes ronronnantes, apparemment apathiques ou incapables de produire un sens renouvelé d’être musulmans dans le XXI° siècle, mais parfois partageant ces idées d’un ordre moral islamique à conserver, en ignorant ou en sous-estimant les implications politiques et en termes de droits de l’homme et de géopolitiques que cet « ordre » implique.

En somme pour « comprendre », il faudrait que dans la salle du tribunal soient convoquées aussi ces idées, non pas pour accuser et trouver des coupables, mais pour se rendre compte de la place et de la force des idées dans la vie collective, religieuses ou non, notamment lorsqu’elles prennent une dimension de totalité, d’absolu et d’éternité. Et pour « comprendre » aussi les malentendus et les incompréhensions que les idées peuvent engendrer, dont la spirale de violence qui s’est enclenchée et s’est exaspérée depuis le 11 septembre 2001.

Dans ce vingtième anniversaire du 11 septembre et de la victoire des Talibans, politiciens et politiciennes, journalistes et commentateurs ou commentatrices se questionnent et évoquent l’échec de la guerre au terrorisme. On s’émeut de la victoire des Talibans et de leur idéologie et de la défaite des armées occidentales.

Et l’on continue à ne pas vouloir mettre à sa juste place et à son juste rôle, la forces des idées religieuses. On continue à les regarder avec les yeux de bons rationalistes sécularisés qui ont déclaré que les religions sont en dehors des sociétés et de l’histoire, car désormais la religion serait devenue une affaire privée, à la limite avec quelque valeur symbolique mais sans plus. Qu’elle ne serait que l’expression d’une dysfonction sociétale ou économique ou politique de telle sorte que l’on n’aurait qu’à réduire ces dysfonctions (en payant de l’argent notamment, langage et action que l’Occident comprend facilement) coulerait de source. C’est la belle histoire que les Occidentaux se sont racontée et qu’ils ont tenté de faire croire à tout le monde, en Afghanistan entre autres.

D’autres idées à l’œuvre : le patriarcalisme

Une autre scène devrait être présente dans la salle du tribunal parisien si l’on veut « comprendre » les raisons de cet acte terrible. Elle se juxtapose à la scène religieuse islamique. Elle nous amènerait à cerner les biographies chaotiques de ces jeunes gens, le plus souvent des « mauvais garçons », faisant partie de la clique à l’origine de l’attentat.

Comment comprendre ces parcours de vie ?

La lecture courante consiste à souligner les milieux défavorisés, ou les discriminations et l’exclusion sociale dont ces jeunes auraient été victimes. Cette cause sociale expliquerait le glissement vers la déviance.

On pourrait invoquer un autre aspect que tout le monde s’obstine à taire. C’est le fait que la socialisation que ces jeunes reçoivent dans leurs familles et ensuite dans le quartier reste débitrice d’une culture patriarcale-endogame. Elle forge des jeunes hommes mal adaptés à cohabiter avec d’autres qui ne font pas partie du « nous », à accepter la concurrence avec d’autres, à repenser leur relation aux femmes autrement que par la démonstration de leur virilité et de leur capacité de domination. Dans la société contemporaine qui est concurrentielle, ces jeunes acceptent avec difficulté le fait de ne pas être dominants et le risque de perdre. Plutôt que d’échouer (à l’école, dans la recherche d’emploi, dans leur ostentation de succès, ou ailleurs), ils préfèrent choisir eux-mêmes d’échouer se repliant dans leur niche. D’un coup ils sont frustrés de ne pas pouvoir exercer leur autorité partout, de ne pas être reconnus. Un film sorti en 2008, Les Barons, du cinéaste Nabil Ben Yadir avait pointé avec humour cette inadaptation, tout en ne voyant pas ses racines fondamentales.

Ceux qui leur promettent richesse ou gloire, occasion de bravoure et de virilité, que ce soit par des larcins de toute sorte ou de combat pour l’islam sont accueillis comme proposant des parcours de vie possibles et attrayants. Ils le sont d’autant plus qu’ils font la nique à une société dont ils ne se considèrent pas entièrement membres, et qu’ils considèrent antinomique à leur être « hommes ». Ceux qui proposent le jihad ont en plus l’avantage d’apaiser les consciences et de proposer une trajectoire de vie considérée « noble » par excellence.

Les familles, les éducateurs et éducatrices, les commentateurs continuent à taire cet aspect.

On continuera à accuser le contexte sans se demander comment il se fait que de nombreux jeunes dans les mêmes conditions sociales et territoriales, cheminent dans la société et que des familles évoluent dans leurs mentalités. Avec difficulté, certes, car la condition sociale de populations moins nanties et immigrées est moins facile que pour d’autres.

On n’osera pas regarder la réalité de certaines familles. On exaltera l’ambiance « chaleureuse » de ce village urbain ; on ne regardera pas les conséquences de la clôture de la société patriarcale-endogame et le rétrécissement des relations sociales qu’elle engendre, ni ses rivalités internes, l’enfermement des femmes, l’exaltation de la valeur d’hommes, ceux que l’ethnologue française, Germaine Tillion, dans son ouvrage Le harem et les cousins (1956) avait qualifié des « mâles insoumis ».

Cette société et la vision néoconservatrice de l’islam se confirment réciproquement d’autant plus que la morale islamique et sa rigueur est reconnue comme la seule pouvant apaiser, en les canalisant, les ardeurs de ces « mâles insoumis ».

La violence et les fautes d’un certain Occident

Et enfin, seront également absents de la salle du tribunal, des acteurs et des causes plus éloignées. A commencer par l’idéologie coloniale qui avait cru légitime de conquérir le monde et le monde musulman pour leur « apporter la civilisation », et en justifiant par là son exploitation. En écrasant cette civilisation millénaire, embourbée dans son passé et incapable de se repenser dans le monde nouveau de l’industrie, des sciences et du capitalisme. Mais capable de formuler une idéologie d’opposition à cet Occident et à son idéologie qui mélange matérialisme, volonté de domination, idéologie de progrès et salut chrétien.

Actuellement, le rapport du monde musulman à l’Occident est fait de fascination mais aussi de révolte profonde, parfois de rejet et de haine. C’est un des nombreux ajustements en cour dans le monde contemporain.

Mais un contexte qui sera absent de la salle du tribunal est plus proche. C’est que l’acmé des idées religieuses et politiques de l’islam évoquées plus haut, et qui précède immédiatement l’acte du 13 novembre et des attentats qui suivront est dû à la guerre d’Irak déclenchée en 2003 par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et leurs alliés. Si la guerre d’Afghanistan et la traque d’al Qaida pouvait trouver une justification partielle, bien que conduite déjà comme une expédition collective punitive, la guerre d’Irak de 2003 a été totalement inique et injustifié, dictée par la vindicte (et peut être par de plus sombres intentions de la part de ceux de l’establishment américain qui l’ont déclenchée). L’Irak du dictateur Saddam Hussein avait beaucoup de torts, mais il n’avait pas celui d’y être pour quelque chose dans l’attentat du 11 septembre ni de préparer un attentat dans ce genre.

C’est avec tristesse que j’ai vu les jours derniers l’ancien président George W. Bush présider une des cérémonies en mémoire des morts du 11 septembre, car la guerre qu’il a enclenché qui a causé autant de morts et qui a déstructuré une société entière, voire une partie du Moyen Orient a été un véritable « crime de guerre ». Bush et Tony Blair en sont les premiers responsables, fondant un acte de guerre aussi lourd sur des mensonges. De là sont nées, au départ d’une résistance légitime à ces envahisseurs, des organisations combattantes, mais se sont renforcées des doctrines jihadistes, véhiculant des projets millénaristes d’un califat islamique venant juger le monde.

Le deuxième fait proche, absent du tribunal parisien est celui du dictateur Bachar el-Assad qui, avec un cynisme et une cruauté sans bornes, a sacrifié un peuple pour continuer à asseoir la dictature fondée par son père. S’est forgé ainsi un autre moment déstructurant de la région, dont la prise du pouvoir d'une partie de la région par Daesh.

Ces actes et ces personnes ne seront pas présents dans la salle du tribunal parisien tout comme ne sera pas présent le Califat islamique et ses artisans directs et indirects.

Restent ces personnes inculpées, entièrement responsables de leurs actes en tant qu’adultes et libres, mais en définitive des marionnettes d’un jeu aux dimensions multiples qui n’ont pas su comprendre, comme ils n’ont pas su comprendre le sens de leur existence. Et ce jeu, n’était pas un jeu du tout, ni un jeu vidéo, mais une tragique réalité néfaste qu’eux-mêmes ont fabriquée.

Pour conclure : des changements ?

Pour espérer de « comprendre », il faudra convoquer tous ces aspects. Ils concernent les dynamiques en cours entre 1990 et la fin des années 2010. Les actes jugés à Paris, comme ceux qui suivront jusqu’en 2018 ont constitué le point culminant d’un long cheminement.

Mais quelques changements semblent se dessiner.

Les dérives jihadistes, celles du Califat islamique semblent avoir provoqué un choc, tout au moins après d’une majorité de musulmans, entre-autres européens, et semble avoir marqué le début d’un tournant à l’intérieur du monde musulman sunnite.

Il importe donc de ne pas figer le regard sur les réalités contemporaines de l’islam à la lumière de ce passé récent, tout comme il importe de ne pas l’oublier et de ne pas ignorer qu’il continue à alimenter des visions chez certains et dans certaines parties du monde, comme chez les Talibans aujourd’hui. Le monde musulman reste toujours traversé par des courants divers.

Par ailleurs, la succession des générations adultes en Belgique et en Europe (et, peut-être dans le monde musulman) semble infléchir lentement la place qu’occupait le patriarcalisme dans le devenir social. On voit en effet émerger la quête d’un modèle familial de transition entre les formes patriarcales traditionnelles et de nouvelles formes de familles qui tentent de sauvegarder la force et la chaleur des liens traditionnels, tout en corrigeant les travers du patriarcalisme historique. Il faudra du temps. Tout en sachant que les nouvelles immigrations amènent de nouvelles cultures patriarcales. Et en voyant également que des nouvelles formes d’identités fières apparaissent. Elles lient les identités ethniques à des identités plus amples, « raciales », culturelles, civilisationnelles. Elles sont fortement réactives à l’Occident.

Dans un cas comme dans l’autre se vit une sorte d’entre-deux qui n’est pas linéaire mais qui laisse entrevoir un moment de recherche de dynamiques nouvelles, tout au moins en Europe.

Incertain est le devenir des jeux des puissances en général et des puissances occidentales en particulier. Si les USA ne se feront peut-être plus prendre par le « vertige de la puissance », comme Philippe-Droz-Vincent qualifiait le « moment américain au Moyen-Orient » dans son livre publié en 2007, il n’empêche que l’actuelle rééquilibrage et l’actuelle compétition entre puissances rend la situation mondiale instable et les équilibres fragiles. L’Europe ayant sa fragilité interne due à son incapacité à se constituer comme puissance à la hauteur des valeurs qu’elle se vante de défendre.

Quoi qu’il en soi, en Europe, tant les non musulmans que les musulmans, tant la société civile que l’action publique auront avantage à se questionner lucidement sur leur passé commun, celui des cinquante ans 1970-2020, individuellement et dans leur relations réciproques pour tenter de clarifier ce qui s’est passé et tirer les leçons des ratés comme des réussites. Et surtout pour penser les actions à venir. Car l’avenir peut encore amener de lourds nuages, surtout si on n’opère pas rapidement des retours critiques et des actions volontaires.

J’écrivais déjà dans des termes analogues à la fin des années 2000, lorsque les émotions et les promesses surgies au lendemain du 11 septembre n’aboutissaient pas à des avancées concrètes. Je voyais que les forces de la fracture et de la tension étaient de retour, surtout en absence d’actions positives. Et ce qui s’est passé dans les années 2011 et suivantes a dépassé tout ce que je pouvais imaginer.

Si l’on ne fait rien ou si l’on se limite à des initiatives partielles, démonstratives ou farfelues comme on l’a fait dans la décennie 2000, on risque d’assister à de nouveaux scénarios tragiques.