Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Que devient le terrorisme jihadiste ?

Un bilan à la fin 2019 après la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi et la persistance de foyers jihadistes[1].

 

Felice Dassetto

25.11.2019

Le clerc combattant Abou Bakr Al Bagdhadi avait lancé un « Califat » islamique (appelé également avec l’acronyme Daesh). Il prétendait ainsi se situer en ligne directe avec la réalité politique et religieuse du Prophète Muhammad. Il avait également fait prendre en 2014 un nouveau tournant au jihadisme radical, à la suite de celui inspiré et programmé par Oussama Ben Laden et ses compères dans les années 2000. Il est mort le 27 octobre dernier. Il a été tué lors d’un raid des forces spéciales américaines. Etonnement, alors qu’on le pensait terré dans des régions désertiques, il vivait depuis quelques mois dans un village près de la ville d’Idleb, au nord- ouest de la Syrie, à quelques kilomètres de la frontière turque, dans une région contrôlée par des groupes islamistes proches d’Al-Qaida (donc opposés à Daesh) et par des postes d’observation de l’armée turque. Cela fait partie des jeux difficiles à comprendre qui se jouent dans la région.

Dans ce texte nous allons d’abord faire un bilan global de la réalité du jihadisme terrorisme en cette fin 2019(1) en différenciant les lieux où le jihadisme est actifs et ceux, comme l’Europe où il semble mis hors-jeu (visible). Ensuite (2) nous allons faire quelques distinctions utiles au sujet des niveaux d’engagement, pour préciser ensuite que le radicalisme jihadiste est une question de relation entre une offre et une demande (3).

En entrant dans le vif du sujet à partir d’une approché générale des vecteurs qui ont fait le succès du jihadisme dans les dernières décennies et pour voir ce qu’il en est aujourd’hui, nous essaierons de regarder ce qu’il en est aujourd’hui des facteurs contextuels sociaux, économiques, politiques sur lesquels des doctrines et des pratiques jihadistes peuvent se greffer (4). On arrive ensuite (5) au point clé : que deviennent aujourd’hui les doctrines radicales-jihadistes-terroristes qui ont alimenté et ont donné du sens, ont construit des motivations (5)  à la lutte armé-terroriste dans les dernières décennies ? Pour voir ensuite ce que deviennent les structures organisées (6) et, brièvement ce que pourrait devenir un réseau virtuel (7). Et, dernier point (8), le jihadisme s’est inscrit et a été instrumentalisé par des intérêts politiques et géopolitiques : que deviennent-ils aujourd’hui ?

Une brève conclusion fait une rapide synthèse, provisoire.

Les étapes du radicalisme jihadiste depuis 40 ans

Regardons brièvement le passé. Lorsque l’on observe sous l’angle d’une sociologie historique le déroulement du scénario jihadiste, on voit cinq grands moments : le moment initial et la première élaboration doctrinale modernisée du jihadisme (années 1970) ; la consolidation, l’expansion des terrains du jihad (années 1980-90) ; l’élargissement des cibles incluant l’Occident et la mondialisation du jihad, avec la doctrine de Oussama Ben Laden et consorts (années 2000) ; le jihad idéalisé et local au début du Printemps arabe (2011-2014) ; la proclamation du Califat voit les autres mouvements islamistes et de régimes comme le saoudien, prendre distance devant les prétentions « califales » que personne, ni le taliban en Afghanistan, ni Ben Laden n’avaient jamais osé. La doctrine millénariste de ce clerc illuminé, sa stratégie mondiale, son exaspération de la vision mortifère se terminent sur le champ de bataille sous le coup de réactions de forces armées multiples (russes, occidentales, kurdes, iraniennes) et dans un jeu ambigu qui a sauvé le régime criminel syrien. C’est une saison de cette violence issue d’une vision politique religieuse radicale qui prend fin (2014-2019). De nombreux leaders et combattants de cette cause sont morts, des structures sont démantelée.

Entrons-nous dans une phase plus apaisée de l’islam sunnite ou quels sont les risques de résurgence de la violence ? La réponse au stade actuel ne peut pas encore être claire, ni dans un sens ni dans l’autre. Un long cheminement est en route.

Précisons : le fait de porter l’attention sur le jihadisme terroriste ne doit pas faire oublier combien la violence continue au Moyen-Orient, en Afrique ou ailleurs par d’autres forces que celles d’inspiration religieuse ou par des actions criminelles ou par des violences « aux gants blancs ». Chacune devant être analysée dans sa spécificité et sa logique d’action.

1. Que devient le terrorisme jihadiste ? Un premier point global de la situation

Le risque jihadiste-terroriste est-il toujours présent ? C’est la question que beaucoup se posent. La réponse est que « potentiellement » le risque est toujours présent. Mais toute la question est de donner un contenu à ce « potentiellement ». Dans le monde le danger est bien concrètement présent dans certaines zones. En Europe le diagnostic est plus difficile[2]

Les agences antiterroristes continueront certainement – cela est indispensable- à traquer le magma de groupes jihadistes d’Al-Qaida, du Califat ou autres, à l’échelle mondiale. La puissance mondiale des Etats-Unis d’Amérique joue un rôle majeur dans la guidance mondiale de l’action contre le terrorisme en raison de son hégémonie technique et militaire. Actuellement, malgré les nombreuses captures ou morts, des noyaux jihadistes terroristes actifs dont on peut en faire une cartographie subsistent, en particulier en Afrique du Nord, en Afrique occidentale et orientale, en Asie, au Moyen-Orient. Dans d’autres régions, des groupes ou individus sont probablement « dormants » pour utiliser le langage des forces de sécurité. D’autres sont en veilleuse ou épuisés. Les forces de sécurité continueront à surveiller également les foyers possibles de résurgence d’un radicalisme jihadiste.

Les noyaux sont difficiles à démanteler entièrement. Le Califat islamique, dernier avatar émergé du radicalisme jihadiste-terroriste, pensait pouvoir poursuivre son action malgré la défaite. Déjà en novembre 2017, quand Daesh voyait sa fin proche sous les coups des forces armées de différents camps, il avait fait une lecture historique de sa défaite en rappelant que le Prophète aussi avait perdu des batailles, mais que sa persévérance et celle de ses compagnons avaient fini pour emporter la victoire. Y a-t-il des personnes ou des groupes qui nourrissent encore cet espoir ? Difficile à savoir actuellement. Dans un des reportages de personnes emprisonnées en Irak, on a entendu une femme, qui était partie dans les rangs du Califat, dire à des journalistes : « Al-Bagdadi est mort, mais le califat est vivant ». Pour elle, l’idée, l’utopie du Califat continue. Cette idée est-elle généralisée ?

Distinguer deux réalités 

Il faut distinguer deux grandes réalités : celle du monde où le jihadisme est implanté et celle de l’Occident, en particulier européen, tout en sachant, comme le passé récent l’a montré que des connexions peuvent exister entre les deux.

Les régions où le jihadisme est actif

D’abord, les régions où l’action jihadiste-terroriste continue au grand jour. Ce sont quatre grandes régions principalement : l’Afrique occidentale, l’Afrique orientale à partir de la Corne d’Afrique, l’Asie, en particulier le Pakistan et l’Afghanistan, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Il y a d’autres territoires mineurs, tels la Tchétchénie, le Cashmere, les Philippines, l’Indonésie et plus récemment le Sri Lanka. Ce sont des territoires dans lesquels, pour des raisons diverses, les états, comme la Russie en ce qui concerne la Tchétchénie ou d’autres états soutenus ou non par les USA ou la France ou d’autres acteurs mineurs ne sont pas parvenus à bout jusqu’à présent de ces groupes. Dans certains cas, comme en Afrique occidentale on semble même assister à une relance en présence d’Etats faibles qui contrôlent mal des amples territoires et malgré l’assistance de forces externes. C’est dramatique pour ces régions et pour ces populations souvent pauvres. Ajoutons encore que dans les pays des Balkans ayant une consistante, voire majoritaire présence musulmane la situation est plus difficile à dessiner. Ces pays – la Bosnie, le Kossovo, l’Albanie, la Macédoine- ont été investis depuis les années 1990 par le salafisme saoudien qui a profondément transformé l’islam hanéfite ou confrérique traditionnel. Le conflit suivi la scission de la Yougoslavie communiste a fortement attiré des combattants jihadistes. La pacification est précaire et le risque d’un retour combattant à l’aune de surenchères nationalistes peut toujours être présent. Toutefois actuellement les signes sont faibles dans cette direction.

Ces pays sont géographiquement éloignés des réalités européennes, et pourtant les évènements qu’ils vivent ont un impact y compris en Europe, ne fût-ce qu’en terme de mouvements migratoires, car des personnes et des jeunes en particulier cherchent à fuir ces situations en insécurité et pauvreté chronique.

On ne sait pas si dans ces territoires s’abritent des combattants jihadistes-terroristes venus d’ailleurs. S’ils existent, ils sont en nombre fort réduit. On ne sait pas anticiper non plus si à partir de ces zones pouvaient démarrer à tâche d’huile des mouvements jihadistes planétaires. Pour le moment ces mouvements sont ancrés dans des territoires circonscrits, bien que l’on assiste à des diffusions par proximité : l’aire nigérienne d’origine du mouvement Boko Haram, s’est élargie au Mali, au Burkina, au Cameroun voire au Congo ; en Afrique orientale l’action des Shebabs, a déborde sur le Kenya et le Mozambique. Mais ces mouvements ne semblent pas parvenir à devenir « exemplaires » pour d’autres aires géographiques.

Le monde occidental et l’Europe en particulier

Différente est la situation dans le monde occidental et en particulier en Europe. Dans ce cas, l’effort de démantèlement des groupes, réseaux activistes semble avoir réussi à saper les bases de ces mouvements. Comme nous le verrons, ce démantèlement a pu avoir lieu également grâce à une crise du jihadisme, délégitimé sous des formes diverses. Restent les inquiétudes du retour des jihadistes voire même leur emprisonnement en Europe, en raison du fait que nombre d’entre eux manifestent la persistance de leur adhésion aux doctrines de Daesh ou à d’autres groupes. Une « déradicalisation » semble difficile et la crainte est grande au sujet d’effets de contamination. D’autant plus qu’en Europe prévalent des principes de droits et de droits humains, y compris pour des prisonniers, et qu’il est impossible fort heureusement de réaliser des emprisonnements dans le genre d’un Guantanamo américain.

Ces premières observations étant faites, voyons en détail si des vecteurs du jihadisme peuvent se réactiver. À entendre des observateurs, tout semble possible et rien n’est prévisible. On pourrait tenter d’être un peu plus précis en tirant la leçon d’une analyse des facteurs qui ont fait le « succès » des visions et des pratiques combattantes jihadistes depuis cinquante ans au sein du sunnisme (cf. F. Dassetto, Jihad u akbar. Essai de sociologie historique du jihadisme terroriste dans le sunnisme contemporain (1970-2018), Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain, 2018). Est-ce que ces facteurs de succès perdurent en tout ou en partie ? Est-ce que de nouveaux facteurs émergent ?

2. Les niveaux d’engagement

L’analyse a avantage à distinguer divers niveaux d’engagement personnel et d’action comme on l’a pu observer dans les décennies précédentes.

Un premier niveau d’engagement est l’expression d’une « pensée radicale », expression qui désigne une pensée politique, sociale, religieuse qui a une vision absolue de la réalité, en noir et blanc, assortie d’une vision totale sans compromis et d’une vision exclusive et fondamentalement négative de ceux qui ne pensent pas comme soi. C’est le phénomène commun à tout radicalisme. Il est souvent accompagné de l’idée et de l’impatience d’obtenir tout et tout de suite, ou bien ce radicalisme peut rester dans un registre protestataire. S’agissant de pensée, on se situe dans la vision démocratique présente en Europe et dans d’autres pays dans le domaine de la liberté d’expression.

Le deuxième niveau est celui du choix de l’« action violente », hors des méthodes ordinaires d’action sociale et politique, considérant que l’action violente est la seule possible (c’est à ce niveau que le modèle paradigmatique prophétique, le contenu même dans le texte coranique, a été utilisé pour légitimer l’adoption de ce niveau).

Le troème niveau est celui du « terrorisme » comme modalité particulière d’action au sens de ne pas se limiter à une action armée contre des ennemis armés ou contre des figures du pouvoir, mais d’agir contre des populations non armées, en étendant ainsi la logique de la guerre. Des passages du texte coranique peuvent servir également de justification.

Le quatrième niveau est celui où l’action armée et terroriste se prolonge vers l’utilisation d’un «suicide » des adeptes comme instrument offensif.

Qu’en est-il aujourd’hui des discours et des pratiques relatifs à ces divers niveaux d’engagement ? C’est ce que nous allons voir.

3. L’offre et la demande radicale-jihadiste

On peut raisonner la question du radicalisme combattant à la manière de l’étude d’un « marché ». C’est la manière de faire de certains sociologues qui s’inspirent de l’économie pour analyser des faits sociaux, y compris religieux. Il est pertinent d’observer qu’à propos du jihadisme terroriste il y a eu une « offre » depuis au moins les années 1990 : Ben Laden en proposant une vision, en organisant et finançant Al-Qaida, a fait une offre.

Mais on peut aussi raisonner en termes de demande. A savoir que si des personnes ont adhéré à cette « offre », ce n’est pas seulement parce qu’ils ont été manipulés ou trompés par des recruteurs, mais c’est aussi et peut être avant tout parce qu’ils étaient « demandeurs » de ce type d’action violente, articulée au religieux.

Autrement dit, le devenir jihadiste radical, comme celui de toute réalité sociale, peut être vu comme une relation plus ou moins vertueuse ou plus ou moins tendue entre une offre et une demande.

Ce qui pose des questions centrales : la vague du radicalisme jihadiste qui s’est développée entre 1970 et aujourd’hui est certainement le résultat d’une offre d’individus, de groupes, voire d’états.

Mais en quoi consistaient les attentes de ceux et celles qui ont adhéré et se sont engagés, parfois jusqu’à en mourir, dans ces mouvements ? Est-ce que les référentiels religieux disaient un mal-être social ou une protestation ? Disaient-ils aussi un mal-être anthropologique plus fondamental, nourri de ressentiments ?

 Ces questions restent sans réponse précise, car on n’a pas réussi, me semble-t-il, malgré les nombreuses analyses qui ont été développées depuis des années, à articuler clairement le lien entre les aspects collectifs de l’offre proposant une action combattante au nom d’Allah, avec toute sa densité historique, culturelle institutionnelle que cela implique et les aspects de la demande et des attentes personnelles de celles et ceux (hommes avant tout, mais également femmes) qui adhèrent à cette offre et qui contribuent à la consolider. Ces derniers aspects étant tout aussi individuels, personnels que socialement construits par des multiples socialisations, familiales ou de proximité ou par des réseaux sociaux.

Gardons au moins ce double aspect de l’offre et de la demande dans les analyses de vont suivre, car elles vont au cœur des projets, des désirs et de leurs constructions[3].

4. Des contextes favorables au surgissement d’une demande radicale

Parmi les facteurs qui sont à la faveur de l‘émergence de discours et pratiques radicaux, on peut commencer par observer deux facteurs contextuels.

D’une part, il y a des contextes immédiats concrètement vécus par les gens. Ce sont des situations socio-économiques désastreuses pour des populations ou des gestions politiques faites à l’enseigne de la violence autoritaire, de la corruption, de l’enrichissement de dirigeants. Il peut s’agir de discriminations lourdement ressenties. Il peut s’agir également d’une spirale endémique de violence, comme celle qui s’est instaurée en Israël-Palestine où une faute originelle de type colonial, à savoir l’imposition par la violence du système politique israélien a été suivie d’une vision viscéralement oppositionnelle des deux parties qui dure depuis des décennies. Ou encore des interventions externes, comme l’invasion soviétique en Afghanistan en 1979 ou celle des Anglo-américains et alliés en Irak en 2003.

Il peut s’agir également d’une répression directe des populations musulmanes, comme c’est le cas des Ouïgours dans le Xinjiang par le régime chinois. Ce régime avait déjà la longue expérience de répression et d’extermination culturelle de la population tibétaine. Cette opération est plus difficile avec les Ouïgours en raison de leur appartenance à la grande famille musulmane. Quoi qu’il en soit, le régime chinois a commencé une vaste campagne de répression après les premiers attentats de 2014. Une pression sans tergiversations est mise en place et se prolonge aujourd’hui par l’organisation massive de camps de rééducation dont le régime a aussi une longue expérience. Prenant le devant, le régime semble orienter sa politique vers une sinisation des populations et du territoire ouïgours, afin de prévenir tout risque de retour de flamme. Evidemment, la volonté d’éradication pourrait donner lieu, à terme, à une réaction, même si la puissance mondiale chinoise rendrait difficile tout soutien en faveur des Ouïgours qui souhaiteraient s’insurger au nom des armes et du jihad, y compris dans le camp musulman.

Ces réalités sont inscrites dans les faits et sont vécues comme extrêmes ; elles causent des déstructurations, des désagrégations ou des déliaisons sociales. Ce sont des situations qui, d’une manière ou d’une autre, mènent à la perte de confiance quant à la possibilité d’un redressement de la situation par des moyens d’action sociale ordinaire. Ces contextes créent les conditions favorables à l’émergence d’acteurs, de groupes qui prônent une action violente comme seul moyen possible pour trouver une issue. Ils considèrent pouvoir apporter une solution positive pour eux-mêmes et pour les personnes qu’ils pensent représenter.

D’autre part, d’autres facteurs contextuels peuvent être distants du vécu immédiat, mais sont proches dans les représentations, dans l’imaginaire, dans l’idéologie : comme l’idée de l’oppression des musulmans dans tel ou tel pays ou l’idée de la domination de l’Occident ou des complots contre les musulmans. Ce sont des réalités « distantes », mais vécues comme intolérables, injustes.

Il est clair que ces situations contextuelles potentiellement favorables, proches ou lointaines, continuent à persister dans de nombreux territoires du monde musulman et que des situations difficiles persistent également parmi des musulmans européens.

5. Des situations à l’élaboration intellectuelle : ou le jihadisme comme production de sens.

Mais l’existence de ces situations, à elle seule, ne suffit pas pour expliquer le passage vers des formes de radicalisme et vers l’action armée, voire terroriste. Ce point est un point clé car dans mon analyse le jihadisme ne pourra pas être éradiqué sans une révision fondamentale de ses racines religieuses du système de pensée.

Car ces mobilisations jihadistes dans toutes leurs formes voient le jour seulement s’il existe une élaboration intellectuelle, un discours produisant des motivations qui suscitent l’adhésion et engendrent des mobilisations vers ces types de conduites. Ce sont des discours qui produisent une analyse globale qui radicalise et collectivise les vécus, qui affirme l’urgence de l’action pour en sortir, qui théorise un horizon d’issue (comme un Etat islamique, un Califat, une défaite des ennemis de l’islam, etc.), qui théorise une stratégie de l’action violente et la justifie.

Ces discours sont produits par des figures ou des groupes qui ont accès à la parole et qui s’organisent pour la diffuser. De tout temps, ce phénomène a existé[4]. Dans l’islam contemporain, ce sont les « théoriciens » du radicalisme et du jihad, de Qotb à Faraj, du cheikh Azzam à Zawahiri, à al-Suri et d’autres qui ont affirmé et renouvelé le sens de la lutte armée au nom d’Allah.
Mais dans les sociétés contemporaines apparaît également un phénomène nouveau en raison d’internet. Celui de l’émergence diffuse d’idées et de leur diffusion par les échanges dans le web et dans les « réseaux sociaux », et leur saturation conséquente des espaces de sens. Il est désormais convenu de les appeler des phénomènes « viraux ». Notamment à partir des années 2010, ces phénomènes viraux ont largement contribué à produire du sens, à motiver pour le jihad. En particulier, cette dfusion « virtuelle » de l’idée du jihad a eu un impact sur les jeunes, car ces outils jouent un rôle important dans la culture et les socialisations des jeunes générations.

Souligner ces aspects d’élaboration intellectuelle, c’est donner de l’importance aux dimensions cognitives et motivationnelles culturellement construites à partir des référentiels islamiques. Ce qui n’est pas l’avis de chercheurs qui considèrent qu’il s’agit d’aspects marginaux et qui considèrent que les radicalisations surgissent directement à partir de causes sociales, économiques ou sont le résultat d’un nihilisme violent et destructeur externe à l’islam. Ce qui est possible, mais qui n’explique pas le fait que dans les dernières décennies l’action armée terroriste a surgi au sein et à partir des réalités intra-islamiques qui ont produit ce sens. On objecte que ce sens procédait souvent d’une connaissance superficielle de l’islam et de la doctrine musulmane. Certes, tel est le cas ; mais cette connaissance est souvent manifestement suffisante et fonctionnelle pour l’action[5]. On peut affirmer que sans ces discours, ces théorisations, ces actions combattantes et terroristes n’auraient pas existé.

Le jihadisme comme production de sens aujourd’hui

Ceci étant dit, qu’en est-il aujourd’hui de ces discours qui prônent la lutte armée ?

Dans les groupes actifs que nous avons mentionnés auparavant, la nécessité d’une action armée continue à s’affirmer. Tel est le cas d’une partie des personnes capturées en Syrie, en Irak, en Europe ou ailleurs et qui maintiennent fermement les positions inspirées par le discours de Daesh. On est dans ces cas devant des positions où la force de conviction extrême et l’implication totale rend difficile, voire impossible l’hypothèse d’un changement d’idées. Un véritable processus de « conversion » devrait intervenir[6]. C’est la question difficile à laquelle se heurtent les responsables politiques et les intervenants face à ces prisonniers. Ce sont de situations qui posent des questions philosophiques fondamentales concernant le devenir et le traitement des prisonniers.

Par ailleurs, fait important, ces discours sont aujourd’hui minorisés et marginalisés au sein du monde musulman majoritaire (tout au moins leur rhétorique) de telle sorte qu’on peut faire l’hypothèse que les doctrines du jihad généralisé qui ont alimenté l’action de plusieurs générations jihadistes -et qui continuent à alimenter des groupes qui se réclament de ce passé- sont érodées. La légitimité assez générale que ces doctrines avaient acquise depuis les années 1970, et qui avait amené pour des pans de la population à l’inscrire comme réalité normale au sein de l’islam, semble détériorée. Ce qui est important. Car dans les décennies précédentes, malgré les hésitations dues aux attentats de masse, à commencer de ceux 11 septembre, de Casablanca, Madrid, Londres et ceux qui ont suivi, le discours jihadiste gardait un fond de légitimité, les tenants d’un jihad terroriste, à la manière d’Al-Qaida et surtout de Daesh suscitaient admiration, apparaissaient malgré tout comme des « coreligionnaires » tandis qu’aujourd’hui ils semblent faire plutôt figure de marginaux, en marge et néfastes pour la cause de l’islam (tout en n’étant pas considérés comme « hérétiques »).

Les raisons de ce changement d’attitudes peuvent être nombreuses. Des recherches approfondies pourraient les expliciter. On ne peut au stade actuel que formuler des questions en faisant l’hypothèse que plusieurs raisons convergent.

S’agit-il d’une réaction suite aux outrances de Daesh qui rebutent le sens moral de nombreux musulmans et qui avaient déjà fait réagir par mal de musulmans après l’attentat à grande échelle du 11 septembre ? Dans la même veine, s’agirait-il de la prise de conscience que les discours qui ont légitimé ces actions soient erronés et trompeurs ?

S’agit-il du fait qu’on a pris conscience que ces doctrines et ces actions jihadistes-terroristes-suicidaires font payer en définitive un prix trop lourd aux musulmans qui s’y sont engagés par rapport aux « bénéfices » obtenus ? La réponse à cette question serait intéressante à analyser, car du point de vue d’une théorie de l’action et des groupes de type sectaire, les exigences du groupe, la possibilité d’y faire des expériences religieuses extrêmes sont une des raisons de leur succès[7]. Dans ce cas, l’expérience faite individuellement et collectivement serait-elle considérée comme « trop extrême ».

S’agit-il de la crainte des contrôles et de la surveillance exercée par les autorités et de la peur de la répression ?

S’agit-il d’une révision critique de la pensée musulmane au sujet de la question du jihad  et les questions complémentaires annexes comme la doctrine du martyre?

Révisions et tiraillements au sujet du jihadisme et au martyre : positions incertaines mais tendances au changement notamment concernant la notion de paix

Qu’en est-il des tendances de la pensée par rapports aux divers niveaux d’engagement évoqués aux point 2 ci-dessus en dehors des cercles jihadistes-terroristes combattants ?

En général on observe une prise de distance face au « suicide terroriste » ainsi que face aux « actes terroristes » (mis à part, répétons-le, parmi celles et ceux qui restent dans leur démarche passée). Cette distance est en général argumentée y compris avec des arguments doctrinaux.

Par contre, les positions concernant la légitimité de l’action armée au nom d’Allah et la critique possible de sa formulation historique du concept de jihad restent incertaines[8].

Concernant l’action armée en général, le « jihad », diverses positions semblent se dégager.

Certains passent sous silence la doctrine du jihad telle qu’elle se formule dans les textes fondateurs et dans la doctrine. C’est l’expression d’une posture embarrassée que l’on rencontre auprès de croyants de toute religion confrontée à des textes issus de leurs longues traditions et considérés comme « sacrés ».

D’autres adoptent une position casuistique, disant que cette doctrine fait bien partie du socle doctrinal de l’islam, mais elle n’est pas applicable.

Dans ces deux premiers cas, la doctrine du jihad n’est pas interrogée dans ses fondements. N’est pas proposée et diffusée une critique fondamentale de l’action armée au nom de Dieu, car cela supposerait une démarche critique de l’histoire fondatrice, des textes coraniques et de la doctrine.

Une troisième démarche ne se confronte pas directement à la doctrine du jihad en vigueur, mais cherche une autre voie pour comprendre ce concept central en islam. Cette position est présente et clamée dans le monde soufi, mais elle était peu entendue dans les décennies précédentes. Elle consiste à dire que le jihad doit être entendu au sens d’un effort, et plus précisément d’un effort spirituel sur soi pour réaliser le bien. Le sens donné à cet effort peut d’ailleurs varier : effort pour la prédication, effort moral, effort de respect des normes, effort pour rejoindre un contact avec le divin, etc.

Une dernière démarche consiste à se confronter directement au concept de combat au nom d’Allah tel qu’il est contenu dans les textes fondateurs par une démarche critique et historique qui enracine cette doctrine dans le moment historique, politique et social, du temps du Prophète, lui enlevant donc toute valeur d’universalité et, en définitive, lui enlevant donc toute valeur de parole révélée. Cette posture se rencontre peu dans les instances institutionnelles de l’islam, mais est produite par des figures en marge de celles-ci.

Notons, pour conclure ce point, que le maintien d’une légitimité principielle de la doctrine du jihad pourrait permettre à des groupes radicaux de reformuler des objectifs, des stratégies, des méthodes d’actions nouvelles, des terrains, par rapport à ceux du passé qui ont dérapé et qui ont en partie échoué. Ce serait une réinvention du jihadisme classique. Pour le moment, on ne voit pas de trace de cette réinvention.

Dans une incertitude semblable est la doctrine du « martyre » qui a joué un grand rôle de motivation pour le jihad arméceux, car dans l’islam contemporain a pris un sens politique et a motivé ainsi le jihad sacrificiel du terrorisme islamique sur le plan des choix personnels.

La notion de « paix »

Si les deux notions de « jihad » et de « martyre » semblent être objet d’incertitude et de silence embarrassé, la notion classique et moderne de « paix », qui était vue dans le sens restreint d’une paix issue de la victoire de l’islam, victoire obtenue y compris par l’action violente (par exemple chez Sayyd Qutb) et alimentant une vision géopolitique conflictuelle (terre de l’islam, de la guerre, de la trêve), est aujourd’hui refusée par de nombreuses voix en y opposant une notion de paix ouverte, recherchée entre l’ensemble des différentes visions du monde[9].

Quid de la pensée radicale

Nous avons ainsi vu ce qu’on peut dire aujourd’hui au sujet de la pensée relative au terrorisme, au suicide terroriste et de la pensée relative au jihad. Il nous reste à voir ce qu’il en est de la pensée radicale inspirée dans des référentiels islamiques. Une pensée sociale et politique radicale (on est ici au niveau des opinions) semble se maintenir bien que dans des fractions restreintes de la population et des jeunes tant dans les pays musulmans que parmi les musulmans européens. C’est que les raisons économiques, sociales et politiques restent nombreuses. Aujourd’hui, toutefois, ce radicalisme ne semble plus prendre racine dans des référentiels religieux. Ou ne plus s’y appuyer exclusivement. Peut-être pour les mêmes raisons évoquées précédemment au sujet du terrorisme. Comment un radicalisme se fonderait-il alors en termes de discours, de légitimation ? Plusieurs répertoires radicaux peuvent être disponibles. Comme celui nationaliste, ce qui est une tendance observable dans plusieurs religions, chrétiennes, hindoue, bouddhiste[10] et qui alimente des discours « populistes » comme ressource face à la mondialisation. Ou bien le radicalisme pourrait s’enraciner dans des discours « identitaristes » à savoir des propos très présents aujourd’hui qui, en simplifiant et donc en étant facilement compréhensibles, exaltent les identités ethniques et font des rapports identitaires la clé de voute principale des réalités sociales. Ces identitarismes peuvent d’ailleurs s’articuler à des positionnements de type néomarxiste.

Dans ces deux cas, les référentiels religieux peuvent devenir un support auxiliaire utile pour alimenter des sentiments identitaires.

6. Adhésions et coalitions

Après avoir parcouru les facteurs contextuels et ceux intellectuels qui ont été des vecteurs du jihadisme dans les décennies précédentes et avoir formulé des hypothèses au sujet de leur devenir aujourd’hui, voyons l’aspect relatif aux recrutements, aux réseaux et aux organisations

Car un vecteur qui explique le succès du jihadisme a résidé dans sa capacité à susciter des adhésions et à donner naissance à des réseaux et à des structures « organisées ». Je mets le terme entre guillemets, car dans l’islam sunnite on constate un paradoxe. D’une part, il y a des structures institutionnelles figées, celles des oulémas officiels, souvent légitimées ou carrément mises en place par des pouvoirs politiques. Ces structures, en raison de leur pouvoir concret, corsètent la pensée et l’ordre moral. Mais d’autre part, puisque dans l’islam sunnite ne s’est pas dégagé un principe institutionnel précis pour définir la détention du pouvoir religieux, l’espace institutionnel s’ouvre, à certaines conditions, à de la souplesse et à du dynamisme. La faiblesse du centralisme permet la démultiplication légitime des leaders, chacun se constituant en « leader d’influence » et dont la légitimité provient de sa capacité de convaincre et de faire adhérer. En découle un foisonnement possible d’initiatives et de visions, toutes légitimes et inscrites dans une unité de foi. En découle aussi la possibilité d’actions et d’initiatives personnelles. C’est cette souplesse et cette libération d’initiatives qui a permis entre autres le grand développement de lieux de culte, d’enseignement et de diffusion parmi les musulmans implantés en Europe et qui ont reconstruit à partir de zéro une trame religieuse. Ce versant souple et dynamique n’agit pas comme une organisation au sens strict, mais agit plutôt comme une réalité qui « tend vers l’organisation » ; on pourrait utiliser un néologisme, un « organisal »[11]. Pour ce faire, il donne naissance à des « coalitions » entendues comme des réunions de personnes et de réseaux dans la poursuite d’un objectif et d’un intérêt commun.

Cette réalité souple, faite de motivations et d’engagements personnels, est ce qui permet de comprendre, sous l’angle organisationnel, le succès du jihadisme et a été – et l’est toujours- un des casse-têtes des services de sécurité désarçonnés face à cette mouvance foisonnante. L’organisation même de réseaux comme ceux d’Al-Qaida ou de Califat procèdent de cette logique tout comme l’organisation des attentats. Le succès a été d’autant plus grand que les visions et les motivations de l’action s’étaient enflammées et s’étaient enrichies sur le plan motivationnel à travers les référentiels religieux. Il en a résulté une force considérable, malgré les bricolages et une action « aux mains nues », malgré les financements obtenus. A la limite, ces financements, tout en permettant de déployer une force de frappe, ont corrompu l’enthousiasme fondateur. Ce foisonnement d’initiatives implique une compétition entre elles et une compétition entre leaders. Parfois, ce sont des affrontements armés entre groupes. Les leaders sont également en compétition. Et pour cela, ils doivent être forts, hautement motivés, car leur légitimité ne provient pas d’une instance bureaucratisée, mais provient de leur capacité de se constituer en modèle. C’est ainsi qu’ils deviennent des figures exemplaires et qui suscitent des adhésions[12].

Que devient aujourd’hui cette dynamique organisationnelle enthousiaste et qui a suscité tant d’adhésions ? Plusieurs issues semblent être en cours.

Des leaders peuvent ne plus trouver d’arguments convaincants -ce qui nous renvoie au point précédent concernant les discours- et ne parviennent plus à devenir des figures de proue, réduisant donc leur capacité de faire émerger des coalitions dans une perspective d’action armée.

D’autre part, au sein des groupes devenus des « professionnels » du jihad, et ce depuis plusieurs décennies, peut s’installer un processus de routinisation sociale et culturelle du jihad, ce qui assure sa reproduction tant idéologique qu’économique (comme on le voit dans les poches existantes d’Al-Qaida, de Daesh), mais étouffe l’enthousiasme. Le jihadisme qui est devenu au fil des années un sous-système dans l’ensemble religieux, est capable de se reproduire en changeant de territoire, en modifiant des alliances, en suscitant de nouveaux leaders, en redéfinissant sa vision, ses objectifs et sa stratégie. Le communiqué laconique de Daesh à la mort de Abou Bakr al Baghdadi est significatif. Il annonçait la mort dans les termes suivants : "Après que le Conseil de la Shura de l'État islamique a confirmé la mort d'Abou Bakr al-Baghdadi, ils ont accepté son testament et ont nommé Abou Ibrahim al-Hashimi al-Qurashi, calife des musulmans". C’est une annonce de succession semblable à celle monarchique : « le roi est mort ; vive le roi ». Et le nouveau « calife », ancien responsable de la sécurité chez Daesh, est présenté aussi comme descendant du Prophète. Comme celle monarchique, la succession routinière jihadiste est (ou semble) assurée.

Dans la logique de la reproduction, il y a aussi celle des « enfants de Daesh ». Cette organisation avait développé une politique nataliste, qui était aussi une politique de gestion sexuelle des combattants jihadistes-terroristes, à l’aide des femmes accourant dans ses rangs. On évoque le chiffre de cent mille enfants de Daesh. Même si le chiffre est excessif et difficile à vérifier, ce sont des dizaines de milliers d’enfants imprégnés depuis leur naissance dans le vase clos de l’idéologie de Daesh.

A terme toutefois, il n’est pas à exclure une évolution possible de l’un ou l’autre mouvement vers une inclusion progressive dans l’espace politique, en mettant ainsi entre parenthèses l’action armée. Cela dépend à la fois du devenir du jihadisme et de la capacité du contexte politique.

Une autre possibilité assortie de circonstances externes, comme les échecs, la lassitude peuvent aboutir à convertir l’expertise dans l’action armée en la constitution de groupes criminels de types mafieux pour engranger des avantages matériels éventuellement coiffés de référentiels religieux.

Ou encore, l’esprit d’engagement pourrait aboutir à façonner une voie rigoriste, de style ancien (comme la voie salafiste, par exemple) ou de type nouveau, en substitution de l’action combattante.

Actuellement, mis à part les groupes actifs dont on a parlé et qui semblent répéter les schémas anciens, on ne voit pas surgir de nouvelles organisations ou coalitions radicales jihadistes.

7. Le jihad virtuel

Dans le monde de Daesh, le « jihad virtuel », était considéré comme « l’autre moitié du jihad ». Ils entendaient par-là surtout l’action de propagande et de recrutement. Des actions de cyberterrorisme n’était pas encore clairement envisagées.

En fin novembre, l’unité spécialisée contre la criminalité informatique d’Europol, en collaboration avec des polices de divers pays a mené une opération d’envergure qui a duré plusieurs années et qui a abouti au démantèlement des réseaux internet de propagande de Daesh en frappant notamment le site en ligne Amaq, la radio al-Bayan, les sites d'information Halumu et Nashir. Il s’agit d’une opération de sabotage importante qui montre la capacité opérationnelle européenne. Elle n’est toutefois pas définitive, entre autres parce que, pour l’information dont on dispose jusqu’à présent, les acteurs humains qui ont mis leurs compétences en œuvre pour construire ce système d’information n’ont pas été appréhendés.

Il n’est par ailleurs pas à exclure des actions directement de l’ordre d’un cyberterrorisme de la part de Daesh. Ne faisant des victimes humaines mais provoquant uniquement des dommages matériels et économiques, ces types d’actions pourraient acquérir une légitimité renouvelée.

8. Les « intérêts » politiques autour du jihad

Voyons encore un autre vecteur du jihadisme dont on a pu voir l’importance dans les décennies passées. Il s’agit de la politique internationale car l’action jihadiste a été nourrie par des instrumentalisations politiques externes : celle de la CIA en Afghanistan pour lutter contre les Soviétiques, celle des pouvoirs saoudien ou koweïtien dans le magma irako-syrien… Il n’est pas à exclure que dans le paysage obscur contemporain des pays ou des forces occultes reprennent ces types d’action et aient avantage à réactiver les énergies du jihad.

Cette éventualité est d’autant plus à envisager que l’on voit les puissances musulmanes, tels l’Arabie saoudite et ses alliés, l’Iran, le Qatar et ses alliés, la Turquie se livrer non seulement à une confrontation géopolitique, mais également, indirectement ou directement, à des confrontations armées. Le conflit exacerbé entre l’Iran chiite et l’Arabie saoudienne et d’autres forces sunnites, avec son exportation au Liban ou au Yémen, favorise la spirale de la tension.

Ces confrontations entre puissances semblent prendre l’allure de tensions internationales classiques et ne semblent pas mobiliser des référentiels religieux (sauf dans la confrontation entre chiisme et sunnisme). Il faudra voir si à l’avenir la référence religieuse pourra émerger, en connotant, par exemple, des conflits nationaux.

9. Un mot de conclusion

En amont de ces analyses reste la question que je posais dans mon ouvrage, Jihad u akbar, cité au début de ce texte. En partant d’un raisonnement fondé sur la théorie des systèmes, je concluais qu’au fur et à mesure de son devenir depuis plusieurs décennies, le jihadisme radical pouvait être pensé comme un véritable sous-système à l’intérieur du système sunnite. En tant que sous-système il s’était forgé des dispositifs de reproduction et de mobilisation de ressources financières, techniques, cognitives et humaines. Il n’est pas encore démontré que, tout en ayant connu l’élimination physique d’un bon nombre de leaders et de membres actifs, tout en ayant connu le démantèlement des organisations et aujourd’hui d’un des réseaux de propagande, le système jihadiste, en tant que système, soit déstructuré. Entre parce que, plus que tout, le système religieux sunnite dont il fait partie, par sa nature organisationnelle et par sa doctrine s’avère en difficulté, voir s’avère incapable et ne disposant pas de la capacité de procéder à une auto-regulation.

Par ailleurs, de manière factuelle, des poches résiduelles du radical jihadisme radical-terroriste restent malgré tout importantes. Les habitants des régions où ces poches persistent vivent un lot de souffrances et d’insécurité considérable. Et actuellement, on ne semble pas en mesure -ni les Etats directement concernés ni des interventions externes (dont notamment les USA, la Russie, la France et l’un ou l’autre pays arabe) - de mettre fin à ces réalités. Pour le moment, ces poches restent régionales, irradient localement, mais ne semblent pas irradier plus largement, comme l’ont fait dans les années passées Al-Qaida et Daesh en commettant des actions armées bien loin hors de leurs implantations territoriales. Elles ne disposent pas d’ailleurs de doctrine stratégique identifiant des objectifs au-delà de leur champ d’action. C’est également le cas des mouvements à plus vaste portée stratégique comme l’ont été Al-Qaida ou Daesh. Un risque est que ces groupes – notamment au Moyen-Orient ou en Asie- ne soit récupéré par des logiques géopolitiques enclenchées par des Etats, ces groupes constituant une force armée subversive potentielle.

Des actions individuelles, ou de petits noyaux, ont eu lieu et peuvent encore être possibles, mais sont devenues isolées et marginales, même si elles ont des conséquences dramatiques pour des personnes.

En général, dans les pays occidentaux et en Europe, le risque immédiat d’actions jihadistes-terroristes est minime. L’investissement fait dans le domaine semble avoir anéanti des possibilités d’action armée.

Pour l’avenir et la résurgence de formes nouvelles de jihadisme, il n’y a pas, actuellement, d’indicateurs allant dans ce sens. Le jihadisme actuelle est nourrie par les formulations stratégies et les modalités d’action formulées dans les décennies précédentes et qui avaient innové la doctrine, la stratégie, les motivations.

Ils restent des faits qui pourraient être de facteurs d’un nouveau surgissement. D’abord un fait qui joue par son absence, à savoir qu’au sein du monde musulman sunnite et de ses leaders, même s’il y a certainement une prise de distance à l’égard du jihadisme, il manque une critique fondamentale de la légitimité religieuse de l’action armée au nom d’Allah, en absence d’un retour critique sur les textes et la tradition fondatrice. Ce positionnement plus que prudent des establishments religieux contraste avec la position des populations musulmanes religieuses qui semblent prendre distance vigoureusement et en large partie avec les narrations jihadistes des décennies précédentes. Dans leur prise de distance, elles sont embarrassées par les textes fondateurs et elles pourraient peut-être, à nouveau, ne pas savoir comment réagir ou pourraient se laisser capter par de nouvelles narrations qui pourraient émerger.

Ensuite subsistent des conditions sociales, économiques et plus encore politiques pouvant constituer un potentiel nouveau terreau favorable, si de nouvelles narrations justifiaient une nouvelle entrée dans la lutte armée.
Sur le plan européen, des conditions sociales défavorables, des discours aveuglément hostiles, des actions violentes contre des musulmans, même s’il s’agit de phénomènes minoritaires ou marginaux, peuvent être l’occasion de relancer une spirale de violence. En plus, la puissance des changements systémiques, des dominations économiques et culturelles, peut faire surgir des réactions de violence indépendamment des référentiels qui les motivent. C’est la puissance du système actuel qu’Antony Giddens avait appelé jadis du terme de jaggernaut (dans son ouvrage Conséquences de la modernité).Ce terme, entré dans le vocabulaire anglais, désigne à l’origine les processions de chars qui transportent une statue de Krisna « seigneur de l’univers » et restitue presque sa force créatrice déchainée. Ces processions entourées de foules n’hésitaient pas à écraser des gens pour avancer, presque emblématiques de la puissance du Dieu : c’est un rouleau compresseur, un camion devenu « fou furieux » : il peut susciter des violences en réaction à sa propre violence. Il peut continuer à alimenter une posture radicale oppositionnelle, en particulier à l’égard de l’Occident. Ce qui serait une interpellation au jaggernaut afin qu’il s’interroge sur lui-même. Mais il est trop aveuglé par sa propre puissance.

 


[1] Une première version de ce texte a été publiée dans Dassetto F., « Bilan du devenir du jihadisme radical-terroriste en fin 2019 après la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi, la vitalité de foyers radicaux jihadistes et le désordre au nord de la Syrie », Cismoc,Louvain-la-Neuve, Essais et Recherches en ligne, 14 novembre 2019, 14 p.

[2] Le rapport d’Europol : European Union. Situation and trend report 2019 note la baisse du jihadisme en Europe. Globalement le nombre de combattants en armes encore actifs est difficile à connaître. Le Center for Strategic and International Studies de Washington a avancé le chiffre entre 100.000 et 230.000 personnes. Ce qui semble largement excessif, par exemple à l’analystes de l’International crisis group, Sam Heller, dans son article « Rightsizing the Transnational Jihadist Threat », 12 décembre 2018.

[3] Un large retour sur les publications relatives aux analyses des processus de radicalisation, aurait avantage à être conduit pour tenter de cerner plus clairement les affirmations théoriques relatives aux articulations entre collectif et offre d’une part et choix subjectifs et dimensions anthropologiques d’autre part, ainsi que pour expliciter les paradigmes interprétatifs adoptés.

[4] Cette question est à situer à la fois dans l’histoire de la fonction des intellectuels et des « leaders de l’esprit », et plus spécifiquement dans celle des « autorités religieuses » et de leur mode de formation et de positionnement au sein de l’islam sunnite.

[5] Un aspect à creuser ici est celui du rapport entre connaissance et action. Une connaissance fondatrice d’une action idéologiquement finalisée n’est pas comparable à une connaissance nécessaire pour un fonctionnement d’un système technique, comme celui d’un avion, d’une voiture, d’une centrale nucléaire. Dans le cas d’une action dans le système social et culturel la connaissance est celle utile au regard des attentes et capable de fournir un ensemble plausible de motivations et de justification de l’action.

[6] Il me semble qu’il faudrait creuser davantage l’analyse des multiples facettes cognitives et émotionnelles de processus de conversion « forte », à la manière de la démarche de H. Gardner, Changing mind. The art and science of changing our own and other people’s mind, 2004

[7] Cf. F. Dassetto, «Radicalisme et jihadisme. Devenir extrémiste et agir en extrémiste »,

Cismoc, Essais et recherches en ligne, juin 2014, 26 pages. 

[8]Voir à ce sujet dans A. Belhaj, La pensée évidente. Etude des notions fondamentales de la pensée musulmane contemporaine, Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain, 2018 ; plus spécifiquement l’article Djihad : pp. 89-98.

[9] Voir A.Belhaj, ibid. : pp.99-101 et 103-110.

[10] Voir O. Da Lage (sous la direction de), L’essor des nationalismes religieux, Paris, Demopolis, 2018.

[11]J’avais introduit ce néologisme dans La construction de l’islam européen, Paris, L’Harmattan, 1996 : 95 et plus largement pp.83-95.

[12] Cf. F. Dassetto, « Radicalisme et jihadisme… », art.cit. ; voir également F. Dassetto, Les attentats du 13 novembre à Paris. Esquisse d’une sociologie d’un acte jihadiste à finalité terroriste de grande ampleur, dans www.felicedassetto.eu , 9 janvier 2016.