Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Le devenir du Moyen-Orient, des pays méditerranéens et de l’islam.

A propos de l’ouvrage de Gilles Kepel, Sortir du chaos. Les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, Paris, Gallimard, octobre 2018, 514p. (avec huit cartes de Fabrice Balanche)

Felice Dassetto

5/11/2018

Le renommé politologue français Gilles Kepel vient de publier un nouvel ouvrage marquant dans lequel il fait le bilan de plusieurs décennies du devenir du monde musulman, à partir des années 1970, et en particulier à la suite du Printemps arabe. Le titre de l’ouvrage est un peu trompeur, car l’auteur analyse avant tout le chaos du Moyen-Orient. Et les dernières pages de l’ouvrage, qui sont annoncées en introduction comme étant destinées à « envisager les voies de sortie qui se dessinent » (p.17), sont maigres. C’est dire la difficulté de tenter de voir ce qui se dessine si même un connaisseur du monde arabo-musulman comme Kepel s’avère dans une relative impasse devant la tentative de profiler des scénarii d’avenir.

Une introduction avec quelques références biographiques fait percevoir le parcours et le développement de la passion mise par cet auteur dans l’effort de comprendre la réalité du monde musulman et du devenir de la religion musulmane contemporaine. Son apport a été majeur.

Dans cette brève introduction, il met aussi en lumière le choc qu’a été pour lui la prise en otage et puis l’assassinat de Michel Seurat, qu’il avait connu lors de ses études à Damas dans les années 1970, par un groupe fumeux piloté par l’Iran et la Syrie. Choc qui fait comprendre un peu mieux le regard désabusé et cynique que l’auteur semble porter parfois sur les réalités du monde et du monde musulman en particulier.

L’organisation de l’ouvrage

L’ouvrage se déploie en trois parties avec une conclusion. La première partie de 130 pages analyse en 4 chapitres l’histoire du monde musulman du Moyen-Orient depuis les années 1970. Kepel synthétise et relit ici ses travaux précédents.

Un premier chapitre du livre montre la monté de l’islamisation dans les années 1970 jusqu’à l’année tournante de 1979 qui voit, au commencement du XV° siècle de l’hégire, la révolution islamique atteindre le pouvoir en Iran et l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS. Un deuxième chapitre couvre la période allant de 1980 à 1997 qui voit la monté du jihadisme « contre l’ennemi proche », à savoir les pouvoirs locaux, en Egypte, en Algérie et en Palestine, sociétés dans lesquelles l’islamisation devient une jihadisation. Pour Kepel, c’est déjà le premier échec du jihadisme, car ces mouvements sont mis à mal ou sont obligés à négocier avec le pouvoir, sans atteindre leur but. Suit la « deuxième phase du jihadisme », des années 1998-2005, dessinées par la stratégie mondialiste d’al-Qaida contre « l’ennemi lointain », à avoir les USA et l’Occident. Les années 1997-98 constituant le tournant de la stratégie jihadiste prônée par al-Qaida et la constitution du Front islamique mondial contre les Juifs et les Chrétiens. Cette période a son point d’orgue avec l’attentat du 11/09, un « cataclysme » qui aura une résonance inouïe, dit l’auteur. Pour aboutir à l’émergence d’une troisième génération jihadiste entre 2005 et 2017. Ce quatrième chapitre introduit la deuxième partie de l’ouvrage qui analyse en plus de 150 pages les Printemps arabes, en distinguant entre ce qu’il appelle les « insurrections de premier type », qui ont lieux en Tunisie, Egypte et Libye et les insurrections de « deuxième type » qui ont eu lieu à Bahreïn, au Yémen et en Syrie. La distinction étant que les insurrections de premier type sont intra-sunnite et aboutissent à faire tomber les régimes respectifs de Ben Ali, Moubarak et Kadhafi, alors que les insurrections de deuxième type se déroulent sur une ligne de fracture entre chiites et sunnites , ce qui exaspère encore davantage leur déroulement et aboutit au chaos, notamment au Yémen et en Syrie.

La troisième partie porte sur « l’après Daech : désagrégations et recompositions ». En une centaine de pages l’auteur tente de dessiner les enjeux contemporains. C’est la partie moins convaincante, même si elle contient des analyses intéressantes. Je reviendrai sur cette partie dans la suite.

Un index des noms de personnes et d'organisations clôture l'ouvrage et permet sa consultation ciblée.

 

L’organisation de cet ouvrage se situe dans la logique d’autres ouvrages déjà publiés et qui ont tenté de faire le bilan des décennies qui ont suivi les années 1960-70. Kepel ne les cite pas, probablement dans le logique intellectuelle parisienne ou française où chacun tend à se positionner comme auteur absolument original se situant en compétition avec les autres plus qu’en coopération scientifique, y compris malgré des éventuelles divergences.

Ceci dit, derrière l’organisation assez prévisible de son texte, l’apport de Kepel se spécifie sous plusieurs angles. D’une part il fait une analyse minutieuse du déroulement de ces années turbulentes du monde musulman. L’auteur est très attentif à la chronologie des évènements et aux liens causaux qui les relient. Deuxièmemen,t en excellent connaisseur de la langue et de la culture arabo-musulmane, il décode des imaginaires et des symboliques qui guident l’agir des groupes. Troisièmement, à côté d’une connaissance documentaire des réalités dont il parle, l’auteur, selon une méthode qui lui est habituelle et qui nourrit ses écrits, procède à des incursions d’éclairage sur divers terrains. Ce qui lui est d’autant plus possible dans ce cas, grâce à sa connaissance du monde et de la langue arabe. Il documente d’ailleurs ses contacts par des références dans le texte et par des photos en deuxième de couverture où il se montre, lors de son voyage en Irak effectué au printemps 2018 à Erbil, à côté du premier ministre du Kurdistan, ou avec le ministre des affaires étrangères irakien et ailleurs encore. De quoi montrer par la même occasion à ses collègues-concurrents de l’Hexagone son avance en connaissance des réalités. Et cette connaissance est certaine. Enfin, Kepel ne se limite pas à faire une chronique des évènements, mais il tente à dégager des logiques politiques et internationales, dans certains cas sociologiques qui sous-tendent les évènements. J’y reviendrai dans la suite.

Un ouvrage important donc, dans un moment où l’interprétation des faits est particulièrement difficile. Un ouvrage aussi de lecture difficile en raison de l’abondance des faits, des lieux, des acteurs, de telle sorte qu’un lecteur qui n’est pas immergé dans ces réalités y perd son latin ou en reste à la surface de l’une ou l’autre conjoncture.

 

Je vais centrer la suite de mon texte sur quelques logiques de fond qui me semblent particulièrement importantes à souligner et qui m’ont particulièrement intéressé en relations d’ailleurs à mes propres travaux (F. Dassetto, Jihad u akbar. Essai de sociologie historique du jihadisme terroriste dans le sunnisme contemporain (1970-2018), Presses universitaires de Louvain, juin 2018), et qui se dégagent de cet ouvrage.

Les logiques saillantes de l’analyse des décennies passées

 

Pour Kepel, au départ du devenir conflictuel du monde musulman, il y a le grand processus d’islamisation qui a eu lieu depuis les années 1970 et qui a été impulsé par une double compétition conflictuelle. Celle entre sunnites et chiites d’une part, conflit fondamental de l’histoire de l’islam, réactivé par le projet saoudien et la victoire de la révolution islamique en Iran. Elle alimente la rivalité contemporaine entre d’une part, l’Arabie saoudite, certains pays du Golfe et d’autres pays sunnites et d’autre part, l’Iran. Le deuxième conflit est celui interne au sunnisme, entre la vision issue des Frères musulmans et celle du salafisme. Ces clés de lecture, qui ont des dimensions religieuses et idéologiques, permettent, selon les analyses de Kepel, de comprendre pas mal de choses du devenir du conflit en Syrie, des tensions et des alliances. Mais ne permettent pas de tout comprendre, car en amont de cette logique de fond, émergent d’autres logiques plus conjoncturelles. Ainsi Kepel n’en reste pas à ce cadre global et il introduit plusieurs autres paliers d’explication.

Celui des diverses scènes politiques qui se dessinent par l’œuvres d’acteurs étatiques, politiques et armés ou d’acteurs –comme les islamistes ou les jihadistes- qui s’imposent par la force des armes ou des mouvements qu’ils engendrent, dans l’espace public. Parmi ceux-ci, le salafisme occupe une place importante, surtout par le biais de l’Etat saoudien qui l’a engendré. Les Frères musulmans sont également évoqués à plusieurs reprises, sans pour autant que l’on parvienne à disposer d’un tableau d’ensemble au sujet de la réalité et du devenir de ce mouvements. On attend une analyse globale à ce sujet.

J’ai évoqué plus haut sa lecture détaillée du déroulement de l’insurrection du Printemps arabes dans trois pays sunnites (Tunisie, Egypte, Lybie) et dans trois pays mixtes (Bahrein, Yémen, Syrie). L’auteur analyse la situation syrienne en attribuant à la dramatique fragmentation communautaire de marque religieuse-ethnique de ce pays (et aux manipulations du pouvoir ainsi qu’à sa répression sanglante) la mise en échec du mouvement d’aspiration à la liberté (pp.280ss). La Syrie d’ailleurs, où convergent des acteurs multiples qui en font « une guerre mondiale postmoderne » (p.279). Pour Kepel, la Tunisie est l’exception dans le monde arabo-musulman. J’avais personnellement vu la spécificité de ce pays par l’existence d’une société civile organisée (op.cit, : 229s). L’auteur considère qu’elle est un pôle de stabilité qu’il importe de soutenir (p.248s). Etrangement, le Maroc n’est pas mentionné et n’entre pas dans le champ de vision de l’auteur, alors qu’il a connu l’amorce d’un Printemps auquel a répondu l’action de contention du Trône et la négociation avec le parti islamiste arrivé au pouvoir par les urnes.

Dans certains cas, comme en Lybie, au Yémen, en Irak, le rôle des tribus, donc de regroupements historiques, est évoqué.

Toutes les actions et interventions de ces acteurs sont inscrites dans le monde virtuel qui exacerbe et amplifie les conflits et les tensions.

Un autre pallier d’explication, analysé de manière fragmentaire mais souvent évoqué est celui de la demande sociale qui légitime des actions et des idéologies : Kepel fait souvent référence à des « classes moyennes pieuses » ou à des populations pauvres et délaissées. On suppose masculines, bien que Kepel ne conduise aucune analyse explicite en termes de genre.

Et enfin, un autre palier important est celui des interventions externes, les ingérences politiques et armées. Elles sont d’acteurs non étatiques, comme les groupes jihadistes ou des financeurs privés. Ou proviennent d’Etats. Ceux du monde musulman, notamment l’Arabie saoudite, le Qatar et aux pays du Golfe et la Turquie. Ou d’Etats occidentaux et plus précisément les Etats-Unis et en positions mineure, le Royaume-Uni et la France . Ou d’autres Etats et notamment la Russie. Le « moment russe » est d’ailleurs largement et précisément analysé ( (pp.419-446).

Les huit cartes riches d’information, introduites hors texte, et réalisées par Fabrice Balanche, géographe et maître de conférences à l’université de Lyon 2, introduisent la dimension spatiale en tant que niveau explicatif à plein titre. Ces cartes permettent de voir le rôle des contraintes, des possibilités, des intérêts liés aux positionnements territoriaux des Etats et des forces de toute origine. L’espace contribue à dessiner les lignes de front et les poussées stratégiques.

 

Le jeu des puissances et relations internationales

 

Depuis le Printemps arabes, les pays du Moyen-Orient et une partie de la Méditerranée ont été le théâtre d’interventions externes de diverses natures. La souveraineté des Etats, qui est à la base en principe des relations internationales, n’a pas été seulement mise en question par le jihadisme international mais également par le jeu de puissances, grandes et moins grandes et d’autres initiatives privées. L’ouvrage de Kepel permet de clarifier, autant que possible, le tableau de ces multiples positionnements et ingérences des pôles musulmans (Arabie saoudite, Qatar, Turquie, Iran), des pôles occidentaux sous la houlette américaine, du pôle israélien, du pôle russe et des républiques d’Asie centrale.

Kepel fait quelque référence à la désolante absence européenne et à son incapacité à intervenir alors qu’il s’agit d’un espace proche, vital pour elle. Cette question mériterait un chapitre en soi.

Au-delà du « chaos » qui suit ces années de soubresauts du monde moyen oriental et méditerranéen, il serait intéressant que l’analyse de Kepel soit relue par des spécialistes de la théorie des relations internationales et que ce « chaos » soit située dans le cadre du mode d’existence des relations internationales contemporaines. On est sorti du monde bipolaire de la guerre froide. On est entrés dans un monde multipolaire. Mais on y entre dans un système ou chaque Etat ou ensemble d’Etats veille à son propre intérêt ou à sa propre sécurité en absence d’un principe de régulation ou d’équilibre global. Le chaos et l’anarchie semblent devenir la règle, avec toutefois un ordonnancement qu’il s’agirait d’analyser, réalisé par la puissance des forces et acteurs de la mondialisation économique, technologique et culturelle qui peuvent à la fois réguler ou instrumentaliser ou utiliser le chaos suivant les intérêts de leur champ propre.

La logique des armes et la spirale de la violence

Selon Kepel, les dynamiques engendrées par l’islamisation et par le jihadisme ont abouti à des échecs. C’est l’échec de la première phase du jihadisme de la décennie 1990 et c’est l’échec de la phase issue du Printemps arabe, dont la chute de Daesh, la mise au pas des autres mouvements jihadistes est emblématique. L’auteur semble ainsi reformuler avec nuance la thèse qu’il avait déjà soutenue dans Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme (2000 et rééditée et mise à jour). Je pense qu’on pourrait adopter aussi un autre point de vue, en faisant l’histoire du succès du jihadisme, même au-delà des échecs partiels. J’avais adopté cet angle d’analyse dans un article antérieur en faisant le commentaire de l’ouvrage de Kepel (et d’Olivier Roy) car selon moi, malgré des défaites et des échecs dans la marche vers le pouvoir jamais atteint, l’islamisme a réalisé ses objectifs en parvenant à les imposer à l’agenda du monde contemporain (F. Dassetto, « Quel islamisme et quel déclin ? », in Recherches sociologiques, 3, 2000 : 133-138).

Gilles Kepel semble – prudemment- espérer que la dynamique en cours en Arabie saoudite et inaugurée par Mohammed ben Salman, qui tendrait à dissocier le clergé wahhabite de l’exercice du pouvoir, puisse avoir des effets. Si tel est le cas, le chemin est encore long et l’auteur en est bien conscient. Il espère aussi que la baisse de la rente pétrolière réduira les financements aux mouvements radicaux. A voir.

De toute manière, pour conclure en général aux commencements d’une transformation de la doctrine islamique devenue hégémonique sous l’égide des Frères Musulmans et du Salafisme, il faudrait élargir le regard et ne pas se limiter aux Proche-Orient et à la Méditerranée. Car on a vu comment la dynamique de l’islam est mondialisée. Il s’agirait alors de voir ce qui est en train de se passer en Extrême-Orient, en Afghanistan et au Pakistan ou au Bengladesh, en Asie centrale ou en Afrique. Partout les foyers d’islamisation sont bien actifs. Il s’agira de suivre leur devenir.

En tout cas, l’analyse de Kepel, qui fait une analyse précise des enchainements, montre deux choses. L’une est l’importance de l’action armée non seulement comme instrument et prolongement de la politique, suivant l’analyse de Von Clausewitz, mais comme premier moyen politique. C’est la dramatique « spirale de la violence » que je voyais dans mon ouvrage cité.

L’autre constat que l’auteur fait montre comment l’intensification de la violence est liée aux moyens disponibles pour la violence. Ce sont les milliards, disponibles grâce à la rente pétrolière, déversés par des régimes ou des privés aux jihadistes pour l’achat des armes. C’est le financement de la CIA ou des autres occidentaux pour l’achat des armes afin de conduire leur guerre par des armées interposées. C’est l’achat d’armes par Daesh, rendue possible par la prise des puits de pétrole, revendu clandestinement avec la complicité de la Turquie. C’est le pillage des stocks américains d’armement par Daesh. En somme, à côté de la mise en évidence d’un régime nouveau et encore mal nommé des relations internationales, l’auteur met également en évidence l’existence d’une économie de la violence armée et de la mort, qui influence aussi les positionnements politiques. Ainsi, les positions américaines et européennes concernant l’Arabie saoudite sont dictées aussi par les ventes d’armes à ce pays et aux autres pétromonarchies. Kepel note aussi comment l’intervention russe en Syrie a été une démonstration de la qualité excellente des missiles anti-aériens S400, déjà achetés aujourd’hui par le Qatar.

 

Conclusion : quelle sortie du chaos ?

Je disais que la dernière partie de l’ouvrage qui devrait dessiner les contours d’une sortie du chaos laisse sur sa faim. Dire cela, ce n’est pas une critique faite à l’auteur, mais c’est la difficulté d’y voir clair, surtout si l’on en reste au prisme moyen oriental. Les situations conflictuelles sont nombreuses. Les stratégies des acteurs étatiques et paraétatiques sont sujettes à des virages inattendus, loin de garantir un tableau quelque peu stable. Les incertitudes sur le devenir des idéologies islamistes et jihadistes restent bien présentes. Il faudra parvenir à dessiner d’urgence les axes d’une stratégie pour préparer un après Daech. Un gros travail reste à faire.

Quoi qu’il en soit, ce nouvel ouvrage de Gille Kepel est passionnant. Il documente avec précision la complexité de l’histoire des dernières décennies. Il vient a point nommé avec d’autres ouvrages pour faire le bilan du mouvement de l’histoire et des logiques du devenir passé récent. Surtout parce qu’il est nécessaire de tenter de cerner ce qui est possible de faire pour l’avenir.