Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

 

Islamisme modéré. Pour tenter d’y voir clair et savoir de quoi on parle.

 

Felice Dassetto

Une première version a été publiée dans La libre Belgique, 10.12.2011

Le terme d’islamisme « modéré » est devenu courant. Il importe d’en comprendre le sens de l’intérieur du vocabulaire politique musulman, arabe et turc, dont il fait désormais partie et où il est apparu depuis les années 1990.

Ce terme a deux matrices différentes de signification: l’une strictement politique, mais avec des racines religieuse ; l’autre religieuse, mais avec des implications politiques.


Voyons d’abord la première matrice, politico-religieuse. Dans les années 1970, une jeune génération musulmane relance l’idée de bâtir la société et l’Etat à l’enseigne de sa vision de l’islam. Pour eux, l’islam n’est pas seulement foi et dévotion, mais il est aussi engagement social et politique. Ils sont dans le sillage des mouvements nés dans les années 1920 (Frères musulmans, Jama-at i Islami etc.). Ils ont des appellations diverses : « Jihad islamique », « Anathème et retraite » en Egypte, « Jeunesse islamique »  au Maroc et bien d’autres. Certains s’appellent « islamyyun » (terme traduit par « islamistes »), pour signifier qu’ils se considéraient comme des «  vrais musulmans », bien distincts des « musulmans » ordinaires, considérés tièdes et peu engagés. Des mouvements analogues existaient depuis des années en Turquie, où ils se confrontaient à l’Etat kémaliste, laïque à sa manière, et autoritaire.

Ces groupes étaient radicaux, c’est-à-dire qu’ils avaient les traits suivants. Ils visaient une transformation totale de la société et de l’Etat existants qui, selon eux, trahissaient ce que doit être un Etat musulman, selon leur interprétation de l’islam. Deuxièmement, ces groupes étaient enclins à déclencher un processus de transformation révolutionnaire rapide de l’ordre social et politique existants, sans gradualité. Troisièmement, ces groupes, impatients d’atteindre leurs objectifs, ne préconisent pas la démarche parlementaire considérée trop lente et soumise à des compromis. Ils favorisent des actions directes : mobilisations de masse et/ou action armée. Quatrièmement : ces groupes ne pensaient pas l’espace politique en termes pluralistes. Ils pensent qu’ils sont porteurs de « la » vérité qu’ils entendent imposer à l’ensemble. Ils excluent toute collaboration avec d’autres visions de l’islam, avec des agnostiques ou des adeptes d’autres religions.

Ainsi les caractéristiques de ces groupes des années 1980-90 peuvent se résumer : totalisation, non gradualisme, mobilisation directe et action violente, monolithisme politique. On parlera d’ « islamisme radical », même si sous cette appellation globale il y aurait des distinctions à faire. Ce mouvement « radical » trouvait, pendant ces années, un exemple stimulant chez Khomeiny, arrivé au pouvoir en 1979 en Iran. Les Talibans, Daesh et d'autres groupes contemporains prolongent aujourd'hui cette matrice politico-idéologique.

L’action violente et la pensée de ces groupes ont enclenché un débat et ont déchiré le monde musulman, non seulement entre « laïques » et religieux, mais également parmi les religieux, y compris au sein des Frères musulmans.

Emerge ainsi l’idée que face à cet islam exclusiviste, radical, violent (appelé mutatarrif ou radikali), il faut un islam « modéré » (moutadil en arabe ; ilimli en turc) et « participationniste ». Le courant historique des Frères musulmans égyptiens emprunte cette voie « modérée », tout comme l’AKP, arrivé au pouvoir en Turquie en 2007 sous la houlette de son président et premier ministre Erdogan, ou comme le parti Justice et développement marocain, après s’être arraché de sa source radicale.

La deuxième matrice de l’idée de « modération » est liée à l’apparition des groupes dits « salafites ». Depuis les années 1970 en effet, dans le contexte saoudien, marqué par l’islam littéraliste, piétiste, rigoriste wahhabite, a pris naissance une action méthodique de rajeunissement du wahhabisme. Le but est, entre autre, de contrer l’islam politique du style des Frères musulmans, qui risque de mettre en danger le régime autocratique saoudien. La doctrine reste substantiellement celle wahhabite. Le rajeunissement concerne le mode d’argumentation, qui prend une tournure plus « scientifique » et écrite, et les techniques de propagande à l’aide des nouvelles technologies de communication. Cette pensée religieuse salafite, partie à la conquête du monde musulman, n’est pas directement politique, mais peut l’être indirectement par sa distance méfiante à l’égard du monde « non salaf ». De ce point de vue, le passage au politique du salafisme en Egypte lors des élections qui viennent d’avoir lieu, est une nouveauté dans la courte histoire de ce mouvement.

Les accents piétistes et rigoristes du salafisme ont été considérés excessifs par des musulmans, sur base d’une mise en garde prophétique contre l’« exagération ». On prône alors un islam du « juste milieu » (al wassatyya), qui veut s’opposer à toute exagération dans la piété et dans la doctrine, mais qui invite aussi à ne pas négliger les prescriptions divines. « Juste milieu » n’est donc pas synonyme de tiédeur religieuse. Et toute la question sera dans la manière d’interpréter les prescriptions divines et leur portée.

Derrière l’idée de modération il y a donc deux racines, l’une plus politique et l’autre plus piétiste et doctrinale. Elles se juxtaposent.

Pour en venir aux partis « islamistes modérés », dont l'AKP turc: à l’aune de quels critères estimer leur modération ?

L’islamisme dit modéré a renoncé à l’action armée comme méthode de prise du pouvoir. Il continue à utiliser l’action de masse. C’est le cas des partis des pays du Printemps arabe et de la Turquie. Ces partis ont également adopté un relatif gradualisme. Ce qui les amène à la participation au jeu électoral.

Les partis actuels affirment une conception pluraliste du jeu politique et ont dit ne pas vouloir s’enfermer dans le monolithisme politique. Mais des questions pourront émerger. Ces partis accepteront-ils de réaliser des coalitions avec des partis laïques ou bien feront-ils exclusivement des alliances entre partis religieux ? Accepteront-ils l’alternance, le jour où éventuellement ils n’auront plus la majorité ? Autant d’épreuves quant à leur capacité de se situer dans un jeu politique ouvert.

La question probablement plus complexe est celle de la « modération » en matière religieuse. On verra alors ce qu’il faut entendre par « juste milieu ». Quelle dépendance auront la production législative de l’Etat et l’organisation sociale de la norme religieuse ? Et si on fera référence à la norme religieuse, comment sera-t-elle formulée? Par une lecture littérale des textes fondateurs ou par une démarche renouvelée d’interprétation ? De la réponse à ces questions dépendra le devenir de ces pays. Les réponses ne semblent pas trop claires jusqu’à présent.

En effet l’islam modéré a avancé pragmatiquement. Il faudra voir en concret le sens que l’on donnera au « juste milieu ». Il s’agira de voir, par exemple, la position du premier ministre marocain Abdelillah Benkirane et de son parti, Justice et développement, par rapport au code du statut de la famille, que le Maroc a promulgué en 2004 et qui chemine vers une plus grande égalité entre hommes et femmes en matière de droit familial. Ce parti s’était farouchement opposé à ce nouveau code. Que fera-t-il maintenant ? Il sera aussi intéressant de voir comment ces partis se positionnent sur la question des libertés d’expression et des libertés religieuses réelles et concrètes, ou comment se fera la gestion de l’espace public lors du jeune du Ramadan ou dans les rapports de genre.

Confronté à ces questions, l’islamisme modéré ne pourra avancer dans un sens démocratique sans une vision théologico-politique renouvelée et refondatrice de la pensée politique classique de l’islam ou des théories modernes de l’Etat islamique. Une pensée capable d’allier une affirmation de la foi articulée aux valeurs fondamentales de toute démocratie, que sont l’autonomie de l’Etat, le pluralisme politique et la sécularisation relative mais indispensable de l’organisation sociale