Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Après Daesh, les attentats de Paris : incertitudes et trois mois de déclarations

Felice Dassetto

12 avril 2015

Trois mois sont passés depuis les attentats aux journalistes de Charlie Hebdo et à la supérette casher de Paris. D’autres atrocités ont eu lieu en Europe et surtout au Moyen-Orient et en Afrique par l’action de ces groupes armés qui justifient leur action au nom d’une référence à la doctrine et à la foi musulmane. Dernier en date après les attentats de Copenhague et du musée du Bardo à Tunis, l’assaut à l’université de Garissa au Kenya le 2 avril.

Monde musulman : incertitude et …. absence européenne ?

Il me semble qu’il faut désormais accepter l’idée que la dynamique de violence enclenchée par l’islamisme radical n’est pas proche de se résorber et que l’incertitude au sujet du devenir du Moyen Orient et d’autres pays du monde musulman demeure grande et qu’elle durera encore pas mal d’années. D’autant plus grande que la complexité du nombre d’acteurs du jeu, tant du côté du monde musulman que du monde non-musulman, aux intérêts totalement ou partiellement divergents, ainsi que l’existence de stratégies qui dépassent les conflits locaux ne sont pas faits pour simplifier la donne. On ne voit pas de qui, et pouvant s’appuyer sur quoi, pourraient venir des initiatives pour sortir de cette tragique impasse totale. Une analyse d’autant plus difficile à faire pour un citoyen quelconque, mais, je suppose, également pour les dirigeants politiques, que l’information, la désinformation et l’intox se mêlent souvent. Et que l’action publique, officielle, légale, croise souvent l’action souterraine de services ou agences secrèts de toute sorte. Les analystes politiques et géopolitiques semblent également dépassés ne disposant d’ailleurs que de bribes d’informations.

L’action directe, armée et policière pour contrer le radicalisme islamique et son action armée et terroriste est indispensable. Elle durera encore pas mal de temps, car l’idéologie de l’islam radical est implantée dans des mentalités et que les expériences pratiques, les réseaux et les intérêts concrets se sont installés. Mais cette action directe, seule, n’est pas suffisante pour vaincre définitivement ce radicalisme. Il importe de regarder sur le moyen-long terme et, pour le moment, œuvrer pour préparer ce moyen-long terme… La question est de savoir par qui et dans quels lieux ce moyen-long terme est pensé et préparé. Je suppose que dans des sphères états-uniennes, officielles ou dans l’un ou l’autre des innombrables think tank, il y a des lieux qui pensent à ces questions. Peut-être est-ce le cas dans quelques pays européens. Il ne me semble pas que l’Union européenne soit active dans ce sens, j’espère me tromper. Il me semble manquer la vision, la durée et par conséquent les moyens. Une telle analyse et une telle réflexion pour préparer l’avenir devraient porter sur au moins quatre aspects : a) des aspects géopolitiques généraux en relation au monde musulman, concernant le Moyen-Orient, l’Afrique, l’Asie centrale, l’Extrême orient ; b) des aspects relatifs à la géopolitique interne du monde musulman ; c) des aspects relatifs au devenir des populations musulmanes dans les pays européens ; d) des aspects relatifs au devenir de la pensée musulmane et à sa construction à venir.

De telles questions ne se liquident pas en quelques conférences ou audits, mais demandent un programme de travail de moyen terme. Sans quoi, on continuera à répondre au coup par coup et l’Europe en particulier sera dans l’incapacité de mettre sur pied des stratégies propres pour faire face à ces réalités qui la concernent de près.

La « Déclaration de Bruxelles » : une initiative musulmane significative aux contenus qui laissent perplexes et un article qui cherche un complot

À la suite des attentats de Paris, et à l’initiative de l’association EmBEm (Empowering Belgian Muslim), un nombre important d’associations et de personnes musulmanes ont signé le 22 janvier 2015 la « Déclaration de Bruxelles » : « Convergences musulmanes de Belgique contre la radicalisation et pour la citoyenneté ». On peut lire le texte complet et et prendre connaissance des signataires dans http://convergencemusulmane.wix.com/declaration. C’est un effort considérable et c’est déjà une réussite le fait d’avoir mis autour d’une table et d’avoir rassemblé autour d’un texte autant de personnes. La presse a donné à ce texte pas mal d’écho. Je ne redis pas ici ce que j’ai écrit dans ce blog (cfr. « A propos de la Déclaration de Bruxelles de « Convergences musulmanes de Belgique contre la radicalisation et pour la citoyenneté » du 22 janvier 2015 ».

Juste un commentaire : au-delà de l’intérêt de l’initiative, ce texte laisse entrevoir une vision de la citoyenneté, dont il parle dans le titre, conçu par le biais d’un pilier musulman renforcé. Ce qui amène une double réflexion. Par rapport au devenir belge des dynamiques des piliers, cette posture pose question. Certes, les logiques des piliers existent toujours en Belgique et on pourrait dès lors dire que l’émergence d’un pilier musulman n’est que la mise en place d’un pilier supplémentaire parmi d’autres. Mais le fait est que, depuis quelques dizaines d’années, les « piliers historiques » tendent à devenir moins rigides et plus poreux et surtout, ils tendent à mettre les logiques sociales-politiques avant les logiques idéologiques-convictionnelles, alors qu’auparavant, c’était plutôt le contraire. Le texte de la Déclaration, qui pense la citoyenneté en mettant en avant l’identité religieuse-idéologique, tend à ramener la vision politique quelques dizaines d’années en arrière par rapport aux dynamiques belges. Et on peut supposer que si cette logique continue, les autres piliers réagiront par un retour ou une surenchère idéologico-convictionnelle. D’ailleurs, la suppression d’une heure de religion, ne peut-elle pas être interprétée comme une réponse à ce qui est perçu comme une surenchère religieuse des musulmans ?

Deuxièmement, le profil de cette déclaration est tout compte fait en continuité avec les trente dernières années du devenir de l’islam : celui d’une construction identitaire et d’une socialisation de la jeunesse à l’intérieur d’un espace intramusulman. La pensée des Frères musulmans et la pensée salafiste sont passées par là : on affirme la nécessité de se vivre à l’intérieur de l’espace de sens et dans un environnement concret musulman, de manière assez exclusive, soit parce que ces espaces sont considérés comme plus moraux ou meilleurs, soit parce qu’on estime que les réalités externes sont hostiles ou condamnables ou méprisables. Il est assez normal que, socialisés dans ce sens, les plus jeunes générations à l’origine de cette Déclaration, restent sur ce terrain.

En parlant de Frères, je ne peux pas ignorer l’article publié par Le Vif-L’Express le 6 mars 2015, sous la plume de Marie-Cécile Royen. Cet article a suscité une levée de boucliers dans des cercles musulmans. Il en a réjoui certains autres. Cet article tente de reconstituer des réseaux de proximité entre des associations musulmanes actives. La journaliste réalise un travail à la manière d’un policier qui veut retracer des connexions entre bandes. Travail assez facile, car les associations dont l’auteure parle agissent publiquement et ont pignon sur rue. Travail qui peut être réalisé en restant dans son bureau, pianotant sur internet et en passant quelques coups de fil.

Selon l’auteure de cet article, ces associations agissent coordonnées et sous la férule des Frères musulmans. Le ton de l’article du Vif-L’express semble guidé par l’identification d’un complot des Frères et par leur dénonciation. Le titre fait un pas de plus en disant : « Comment les Frères musulmans ont pris la Belgique en otage ». Ce titre est non seulement erroné, mais également ridicule : depuis quelques années, Le Vif-l’Express a pris l’habitude, je suppose pour vendre davantage de copies, d’utiliser, en ce qui concerne l’islam, des titres alarmistes et racoleurs.

Ces associations et les personnes citées sont des citoyens belges, respectables qui agissent dans une finalité qu’ils pensent positive. Je pense que ces personnes procèdent d’une vision que je mettrais en lien avec une culture politico-religieuse cultivée au sein de la large mouvance des Frères musulmans. Ce qui ne veut pas dire réalité organisée et encore moins complot ou danger. Mais cela veut dire que, comme toute vision idéologique, leurs positions peuvent être objet de débat. Mais l’article du Vif-l’Express, ne permet pas d’avancer dans la réflexion et dans le débat, que du contraire : il enferme les gens dans des clichés et force l’émergence de réactions de défense. Pourquoi un hebdomadaire de qualité procède-t-il de la sorte ? Seulement pour des raisons commerciales ? Je ne sais pas.

Une déclaration étonnante : « Musulmans démocrates de tout pays, unissons-nous »

Cette déclaration est cosignée par quatre personnalités. Ghaleb Bencheikh, animateur de l’émission de France2 sur l’islam, le dimanche matin, mais qui signe le texte avec une autre casquette, celle de président de la Conférence mondiale des religions pour la Paix. Le deuxième signataire est Anwar Ibrahim, un homme politique malaisien important, tombé en disgrâce et qui signe ce texte comme président du Forum mondial pour les démocrates musulmans, fondé par lui en novembre 2014. Troisième signataire est Felix Marquardt, homme d’affaires originaire d’une famille aisée parisienne, organisateur de rencontres de haut niveau, activement présent au forum mondial de Davos, fondateur de la Fondation Abd al-Rahaman al Kawakibi et, depuis les attentats du début janvier 2015, d’un mouvement-blog : « Khalass (= çà suffit) le silence ». On peut voir une interview de Felix Marquandt dans http://oummatv.tv/felix-marquardt-pourquoi-je-me-suis-converti-a-lislam en mars 2015. Ce dernier mouvement a été fondé pour pousser les musulmans à prendre plus clairement position face aux évènements de début janvier et à s’engager de manière résolue dans une réforme de l’islam. Le dernier signataire, en ordre alphabétique, est Tariq Ramadan, qui n’est plus à présenter et qui signe ici en tant que professeur d’études islamiques à l’université d’Oxford.

Cette déclaration a été publiée par divers médias nationaux et se trouve aisément sur le web.

Elle commence avec une phrase-choc : « Depuis la fin du XIX° siècle, le mouvement pour une réflexion critique sur les fondements et l’interprétation de l’islam s’est essoufflé, entravé par la prédominance d’un islam arabocentré sclérosé, fondé sur une vision du monde obsolète et souvent méprisante à l’égard des musulmans non arabes». Et les signataires lancent pour début 2016 un grand rassemblement « pour définir les contours d’une interprétation de l’islam fermement ancré dans le XXI°siècle », remettant « en question la doxa historique, romancée et nostalgique, qui prévaut dans les sociétés à majorité musulmane ». Le bref texte continue en appelant à remettre en cause les régimes, surtout arabes, en particulier des pays « politiquement et socialement arriérés » (référence à peine voilée à l’Arabie saoudite), à réfuter la légitimité de ces régimes de « décider ce qui est islamique et ce qui ne l’est pas ».

Cette position montre l’existence d’un débat interne au monde musulman, mais qui ne semble pas encore percoler largement dans des groupes de base. Les signataires sont quatre leaders d’opinion, cosmopolites ou médiatiques. Or les réalités se passent sur les terrains concrets des quartiers, des mosquées et des centres islamiques.

Un communiqué étonnant donc par ces quatre signataires réunis de manière inattendue. Un étonnement supplémentaire concerne un aspect du texte. En effet, les auteurs, pour situer leur démarche intellectuelle et politique, font référence à Malek Bennabi et aux réformateurs du début du XX° siècle : Muhhammad Abduh, Abd al-Rahman al-Kawakibi, Muhhamad Iqbal. Cette référence peut paraître pertinente si elle se réfère à l’intention. Mais quant à la démarche intellectuelle, elle est bien insuffisante : réformer la pensée musulmane réclame bien plus que ce que ces auteurs ont fait à leur époque. Et, de surcroît, concernant les trois derniers, la référence à ces auteurs interpelle, dans la mesure où leur volonté de réforme de l’islam est indissociable d’un projet politique associé à la réforme religieuse ; projet politique qui peut se comprendre d’après la pensée et la situation de l’époque, mais qui pose des questions aujourd’hui, dans des Etats sécularisés, et ceci y compris chez Iqbal, le plus spirituel des trois.

Propos weveriens

Le 23 mars, Bart De Wever, invité à l’émission Ter Zake de la VRT a fait une intervention – je ne sais pas si elle est calculée ou faite à bâton rompu- sur la politique d’immigration, les régularisations en masse, les difficultés d’intégration de certaines communautés, dont les Marocains, et il a mentionné les « Berbères »…. On a largement commenté ces déclarations dans la presse, dans les médias audiovisuels et dans les réseaux sociaux. Des plaintes ont été déposées par le Mouvement X, incarné par Abou Jahja et par la section belge de l’Association marocaine des droits de l’homme contre ces propos. Au-delà du fait de savoir si le propos de Bart de Wever est d’une veine raciste ou pas, il me semble important de noter deux aspects en amont.

Il est rare d’entendre un homme ou une femme politique ou encore moins un bourgmestre parler de citoyens de sa ville avec une telle distance, en les nommant comme si l’auteur parlait de personnes d’une autre planète. C’est peut-être le style De Wever, ou plus en général la rhétorique des politiciens flamands, je ne sais pas. Et il est rare d’entendre un responsable en poste, et non pas le porte-parole d’un groupuscule minoritaire, parler de réalités sociales, humaines avec des propos aussi sommaires, propres d’une conversation de bistrot. Tout ceci me semble symptomatique d’une fracture sociale et mentale qui cultive la distance et la méconnaissance

Le deuxième aspect : De Wever a désigné –grossièrement- certains aspects qu’il dénonce. Je pense qu’il faudrait parvenir à mettre sur la table et débattre de certains aspects liés aux immigrations contemporaines et aux processus d’insertion. Car des individus et des groupes accusent les discriminations, l’islamophobie et le racisme comme principaux responsables de la marginalité sociale d’une partie des populations ainsi que du chômage de jeunes issus des immigrations, et d’autres disent le contraire. Les uns clament la nécessité d’ouvrir les frontières, de sortir de l’ « Europe forteresse », tandis que d’autres affirment la trop grande ouverture européenne. Le tout, le plus souvent, à coup de slogans qui ne servent pas à alimenter des politiques ni à forger une opinion publique. Un débat serein, argumenté serait enfin le bienvenu.

Une carte blanche inutilement provocatrice : « en finir avec le vivre-ensemble »

Le Soir du 27 mars 2015 a publié une « Carte blanche » cosignée par Ismaël Saïdi, écrivain, comédien, créateur de la pièce « Djihad » largement promue et diffusée y compris par les autorités publiques, et par Michael Privot, philosophe, qui signe l’article comme directeur du Réseau européen contre le racisme (ENAR) mais qui est également parli les promoteurs principaux de l’association Empowering Belgian Muslim (EmBeM) ainsi que d’une importante mosquée et centre culturel musulman de Verviers ainsi que d’un centre bruxellois.

Le titre de cette Carte blanche est explicite : « Pour en finir avec le vivre-ensemble ! ».

Ce texte défend l’argument suivant : parler de « vivre ensemble », disent les auteurs, est faire appel à une « incantation », à une « pensée minimaliste », à un « degré zéro de l’imagination politique », à un socle introuvable de valeurs communes. Alors que la question est d’ « agir ensemble », le « peuple » se réappropriant la « projection de son propre futur » : à savoir « une vie meilleure, l’égalité pleine pour tou(te)s, une solidarité effective, une meilleure distribution de richesses, une économie durable respectant l’environnement… ».

Parenthèse : en évoquant le faire ensemble et ce qui ne se fait pas, le texte consacre deux longs paragraphes à la Grèce, démonstration pour les auteurs d’une dérive totalement négative de la société et démonstration de l’abandon de l’idée d’une amélioration sociale. La Grèce est ainsi, selon les auteurs : « martyrisée » et on assiste à la « mise à sac de l’un des berceaux de notre civilisation »… Le discours se fait excessif, je ne sais pas si c’est sous la plume de l’écrivain ou celle du philosophe…. Et quant à la mise à sac de berceaux des civilisations, j’en vois en cours ailleurs qu’en Grèce où d’ailleurs il n’y a aucune mise à sac. A se demander si les auteurs en écrivant cette phrase n’avaient pas perdu quelque peu la boussole de la réalité au nom de la thèse qu’ils voulaient défendre.

Je ne sais pas si cette Carte blanche à laquelle le Soir a donné une large place, a été écrite par goût de la provocation ou par une sorte de philosophie de la stimulation du débat. Jean-Pascal Labille et Eric de Beukelaer de la fondation « Ceci n’est pas une crise », ont répondu brièvement à ce texte avec un article (Le Soir, 3/4/2015)  intitulé : « Pour ne pas en finir avec le vivre-ensemble ».

Juste quelques remarques.

Tout d’abord : les deux signataires ne semblent pas vouloir parler uniquement en leur nom ; au nom de qui parlent-ils ? Lorsqu’ ils disent « qu’ils sont forcé(e)s d’abandonner une partie d’eux-mêmes » de qui parlent-ils ? Des Bruxellois ? De Vervietois ? Tout porte à penser, bien que cela ne soit pas dit, qu’ils parlent en tant que musulmans, et donnent l’impression, lorsqu’ils parlent en « nous », de vouloir parler au nom des musulmans.

Deuxième remarque : si nos sociétés sont arrivées à poser le problème au « degré zéro » comme ils disent, à retourner à la « pensée minimaliste » du « vivre ensemble », c’est parce que depuis quelques décennies, des revendications et des choix de groupes musulmans ont poussé à devoir rappeler les fondements de la vie collective, ce socle commun qui, contrairement à ce que disent les auteurs, n’est pas tellement insaisissable et flottant. Comme le fait qu’il y a des droits fondamentaux qui constituent un bloc de référence de principe à concrétiser ; comme le principe général que dans l’Etat la loi civile est la seule légitime et qu’il n’y a pas d’autres sources de droit ; ou bien que la légitimité du pouvoir provient d’élections, alors que, encore récemment, des leaders musulmans prêchaient l’interdiction d’aller voter ou invitaient à voter blanc, car voter c’est donner le pouvoir à un gouvernement de kéfirs ; ou le fait que la femme n’a pas de statut inférieur à l’homme, en général et notamment en matière de droit familial ; le fait que la solution trouvée en Europe, là où nous vivons, et où les musulmans belges vivent, pour pacifier les rapports entre convictions, consiste à modérer l’expression religieuse dans des espaces publiques et notamment étatiques ; le fait que la science a sa logique et que ce n’est pas parce qu’on croit à un Dieu Créateur que pour cela on niera une vérité scientifique comme la théorie de l’évolution, car l’acquis dans les connaissances scientifiques fondamentales est une valeur commune ; le fait que dans nos sociétés on n’utilise pas la violence armée et le meurtre comme moyen d’action et de lutte politique. Certes, comme dans la vie collective concrète, ce socle ne fonctionne pas comme une équation mathématique ou comme dans des énoncés cartésiens, mais il n’empêche que ce socle commun est bien là.

Tout ceci fait partie de ce socle commun. Or, depuis trente, quarante ans, certaines visions de l’islam devenues prédominantes au sein des populations musulmanes, ont remis en question l’un ou l’autre aspect de ce socle et il a fallu recommencer à débattre. Et ce n’est pas fini, car la pensée politique salafiste –majoritaire- mais également celle des Frères musulmans, ne disposent pas d’outil pour penser le politique démocratique dans des sociétés plurielles et dans des Etats sécularisées, même si les Musulmans s’adaptent en pratique à ces réalités.

Les auteurs peuvent qualifier les fondements de degré zéro de l’imagination politique. Pour moi, ce ne l’est pas du tout : et s’ils considèrent que c’est de l’incantation, comme ils le disent, alors, vraiment, il faudrait en débattre.

Par ailleurs, la présence de nouvelles populations – et entre autres de populations porteuses des revendications mentionnées plus haut- assortie des fractures sociales qui n’ont rien à voir avec la présence de ces populations, mais ont à voir avec le mode de développement économique européen et mondial, force à rappeler le fait que les villes, les cités, ne peuvent pas survivre avec de telles fractures, et que la question de la vie commune, celle des relations entre voisins et celle de la solidarité sociale est posée dans des termes nouveaux. Il importe de la redire à tout le monde. C’est d’ailleurs ce que les auteurs de la Carte blanche disent : la vie commune est liée à une solidarité effective, à une meilleure distribution de richesses, développement durable, etc. Bien vieille revendication des mouvements sociaux ! Qu’il importe de redire et c’est cela aussi parler du vivre ensemble qui suppose évidemment de « faire ensemble ». Depuis des décennies des associations, des syndicats, des partis, des institutions sociales vivent et font ensemble avec les musulmans et avec des musulmans qui s’y engagent concrètement. L’opposition entre vivre ensemble et faire ne semble ainsi pas tellement pertinente.

En plus, la majorité des populations musulmanes, celles qui travaillent dans des entreprises, dans des commerces, dans des administrations réalisent leurs activités ensemble avec d’autres. De même les personnes actives dans des associations sociales générales, dans des syndicats, dans des partis. Ce sont peut-être des personnes qui ne vivent que dans l’horizon de leur groupe ethnoreligieux qui ne font pas des choses ensemble avec d’autres. Et là les auteurs de la Carte blanche ont raison : depuis trente ans et plus, l’horizon prôné par les courants dominants de l’islam, le salafisme, les Frères musulmans n’ont pas fort contribué, en multipliant les interdits ou la vision d’un monde hostile, à faire avec d’autres, à agir comme citoyens avec d’autres.

Mais les auteurs, en rejetant la notion de « vivre ensemble » pour lui remplacer celle du « faire ensemble», voulaient poser une autre question. Ils disent : poser la question en termes de vivre ensemble c’est nous contraindre et nous frustrer. En effet ils demandent : « Quels éléments de mon identité, de mes valeurs, de mes convictions, vais-je abandonner pour être autorisé(e) à faire partie du ‘Nous’ ? ». Et ils reposent la question à la fin : « nous (re)connaître sans être forcé(e)s à renoncer à une partie de nous-mêmes ».
Les auteurs ne disent pas à quoi ils ont dû renoncer de la partie d’eux-mêmes, de leurs identités, de leurs valeurs, ou bien s’ils parlent au nom des musulmans, ils devraient dire en quoi les musulmans belges doivent renoncer de leurs identités, de leurs valeurs, de leurs convictions, ou plus exactement, ils devraient dire en quoi ils ont dû renoncer, plus que ne le font les autres citoyens, les athées, les agnostiques, les chrétiens, les juifs, les bouddhistes etc. en vue de tenir compte du point de vue des autres et de trouver un modus vivendi qui cherche une cohabitation pacifiée et pas uniquement à atteindre, tout un chacun et en crescendo, ses objectifs particuliers.

A ce point, le doute vient qu’au fond, la réalité principale dont les auteurs du texte voulaient parler, est celle de l’interdiction du port du foulard par des femmes musulmanes, dans l’enseignement secondaire, parmi le personnel enseignant et dans d’autres fonctions publiques, mais peut être aussi dans les entreprises privées. A la lumière de cela, on peut lire le texte : ne parlons plus de vivre ensemble, disent les auteurs ; « respectons les droits humains de chacun(e) » (le droit à porter le foulard comme droit fondamental) ; permettons à chacun(e) dans un « faire ensemble inclusif » de « négocier ses valeurs, à son rythme ».

Certes, le seul petit problème est qu’en parlant du port du voile, on ne parle pas de rythmes de chacun, comme individu solitaire, mais on parle d’un rythme donné par les orthodoxies des doctrines des Frères musulmans et des Salafistes.

Trois mois de communiqués, de déclarations, d’articles : objets de polémiques, de débats. Il n’y a qu’à se réjouir que cela soit possible dans nos sociétés. Autant en profiter pour en faire des moments d’analyse et d’approfondissement et pas seulement d’échange de slogans, d’accusations et de soupçons. Car les situations sont bien complexes et personne ne dispose de « la » solution tout faite.