Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Quarante ans d’islam belge : un bilan qui ne mâche pas ses mots.

Felice Dassetto

9 novembre 2014

 

Prémisse hors texte

J’ai été invité le 9 novembre 2014 à intervenir lors d’une table ronde à la Foire musulmane de Bruxelles. Ce débat portait sur « Quarante ans d’islam belge. Quel bilan ? Quelles perspectives ? ». Participaient à la table ronde le Dr. Yacoub Mahi et M. Mehet Saygin. Devait participer également Nurdine Ismaili, président de l’Exécutif des musulmans de Belgique, mais en dernière minute il a annoncé qu’il ne pouvait pas participer. Je regrette d’avoir dû quitter immédiatement après les trois exposés, à cause d’un autre engagement que j’avais ailleurs et ne pas avoir eu l’occasion de débattre, même brièvement, avec les deux autres intervenants. Je le regrette d’autant plus en raison de la qualité de leurs exposés, tout comme en raison de certaines divergences de point de vue qui me sont apparus lors de leurs exposés et que j’aurais aimé clarifier. Et j’aurais évidemment aimé entendre leurs commentaires aux propos que j’ai tenus. Il y aura peut-être une autre occasion.

Je signale qu’en ce qui concerne ma lecture de l’historique de l’instance représentative de musulmans, dont je n’ai pas voulu parler lors de mon exposé car j’avais pensé qu’il y avait des questions plus urgentes à traiter, j’ai écrit dans le passé pas mal de choses. On peut en trouver une synthèse dans le site web du Cismoc : http://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/espo/documents/Islam_belge_au-dela.

Ceci concerne le passé. Je n’ai rien écrit concernant la mise en place de l’actuel Exécutif.

Le texte ci-dessous reprend le texte que j’ai présenté, en le complétant des passages que j’avais sauté pour abréger mon déjà trop long exposé, compte tenu du temps limité disponible. Je complète aussi à la fin du texte par un retour sur une question qui m’a été posée par l’animatrice de la table ronde.

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Je remercie les organisateurs de la Foire musulmane de Bruxelles pour l’invitation à participer à cette table ronde. Je remercie d’autant plus que je ne suis pratiquement jamais invité à parler par une organisation musulmane. J’ai écrit souvent concernant la réalité de l’islam depuis le début des années 1980, lorsque j’ai publié mon premier livre « L’islam transplanté ». Je me suis toujours tenu le plus possible à une démarche sociologique, c’est-à-dire d’analyse des réalités, en intervenant le moins possible en terme d’évaluation ou en disant les choses à mi-mots.
A quarante ans de distance, depuis que j’ai commencé à suivre le devenir de l’islam belge et européen, mon analyse balance aujourd’hui entre un regard tout compte fait positif sur le passé et un regard plutôt réservé, voire exaspéré. Et j’ai pensé aujourd’hui de faire part de ce qui me frappe et qui m’exaspère, bien entendu dans le respect total pour l’islam et pour les personnes qu’en toute sincérité ont œuvré pour construire sa présence en Belgique.

Dans mon exposé je porterai surtout le regard sur le versant musulman. Je pourrais faire un exposé en portant le regard sur le côté non-musulman. Dans un livre, qui aurait dû être achevé depuis deux mois et qui a été retardé par diverses choses qui m’ont occupé, et dont j’ai formulé le projet en lien avec le double anniversaire de cinquante ans d’immigrations marocaine et turque et des quarante ans de reconnaissance du culte musulmans par l’Etat belge, et que, j’espère sera achevé pour la fin de l’année, je reviens sur ces questions de manière plus globale. Nécessairement dans le temps limité et voulant exposer une réalité très complexe, j’ai été obligé à faire des raccourcis et à abandonner les nuances.

Je pense utile évoquer ici non seulement les 40 ans d’islam belge, mais également les 50 ans et plus de présence de populations immigrées provenant de pays musulmans pour deux raisons. D’abord des référentiels religieux islamiques étaient présents avant la reconnaissance officielle du culte musulman en 1974. Deuxièmement, et surtout, parce que le devenir des populations immigrées de familles originaires d’un pays musulman et le devenir de l’islam s’entrecroisent, tellement la présence des référentiels religieux est devenue prégnante dans le quotidien des populations. Je voudrais organiser cette brève présentation en me positionnement face à deux arguments fréquents.

Islamophobie ?

Le premier est celui qui consiste à analyser la réalité de la présence de l’islam à la lumière de la catégorie de l’islamophobie. Je passe rapidement sur cet aspect. Juste pour dire qu’il me semble que ceux qui considèrent que l’islamophobie est la question centrale, l’obstacle central, la clé principale pour comprendre la présence de l’islam en Belgique, se trompent et mènent les musulmans eux même dans une voie de garage.

Il y a, certes, des questions nombreuses qui sont portées au sujet du devenir de l’islam en Belgique, en Europe et dans le monde. Il faut dire qu’il y a de quoi. Et je pense que beaucoup de musulmans se posent également des questions. Je pense qu’il y a des réticences, mais tout compte fait pas fort différentes de celles à l’égard de toute nouvelle population.

Mais il n’y a pas, au moins dans la partie sensée de la population, une hostilité de principe à l’égard de l’islam qui justifierait le qualificatif d’islamophobie ou de racisme. Certes comme pour tout sujet et comme dans toutes les populations, il y a un certain pourcentage de personnes qui parlent ou agissent par stupidité, par méconnaissance ou par mauvaise intention. Mais on se trompe de vouloir se régler par rapport à ces gens ou à ces actes-là. Certes, il y a même, comme partout des tentatives d’exploitation ou de discrimination contre lesquels réagir.

Mais c’est une erreur majeure de penser la réalité et le devenir de l’islam à l’aune de l’idée que les musulmans sont entourés par une hostilité généralisée, que le monde est hostile à l’islam, que parce que des gens sont réticents face à des pratiques et demandes de musulmans, comme le port du foulard ou l’ouverture d’une mosquée, c’est parce qu’ils sont islamophobes ou veulent porter atteinte à la liberté d’expression des musulmans ou qu’il y a un complot contre l’islam. Certes l’accusation d’islamophobie, de la faute aux autres, permet aux musulmans et à leurs dirigeants d’éviter de s’interroger sur eux-mêmes.

En plus, à part ce qui me semble l’erreur d’analyse de la réalité, je voudrais ajouter que la dénonciation réitérée d’islamophobie, ne sert qu’à envenimer les situations. En face, des positions radicales accuseront à leur tour les musulmans de l’occidentalophobie, d’antisémitisme ou que sais-encore. Chacun en ira de son accusation. Et après, on fait quoi ?

Souvent les arguments sur l’islamophobie sont assortis de l’idée qu’il importe de raisonner la présence de l’islam en termes de minorité, considérée opprimées, et de majorité. Et que donc il faut se positionner en termes de lutte contre l’oppression. Ce regard me semble également trompeur, car dans une société pluraliste comme celle dans laquelle nous visons, tout le monde est une minorité des autres à moins de fantasmer sur un groupe dominant (quoi ? les Occidentaux, les Blancs… ?). Ces catégories de lutte, de domination qui me semblent un recyclage des approches vétéromarxistes, véhiculés par quelques groupes ou individus fort actifs sur le web ou dans la vie sociale, ne me semblent vraiment pas utiles pour l’ensemble de la population et ne servent qu’à alimenter la surenchère des extrémismes réciproques.

Ne me semble pas non plus utile l’attitude de certains qui entendent régler tout à coup d’action judiciaire. On importe là un modèle nord-américain, qui consiste à ramener les relations sociales, les échanges culturels, mais aussi les débats culturels et politiques qui servent à faire mûrir les choses et à tisser des liens, même dans le conflit, en des actions judiciaires : la vie collective, sociale et culturelle ne se ramène pas à l’action judiciaire qu’à mon sens à tout avantage à être utilisée uniquement en tout dernier ressort. Avant cela, il y a tout le travail des relations sociales, d’interconnaissance qui doit entrer en jeu.

 

Echec de l’intégration ?

Deuxième argument : celui de l’échec de l’intégration. Je ne pense pas qu’il y a un échec de l’intégration, comme parfois des politiciens ou des titres de presse le disent.

Entre parenthèse : je pense toutefois qu’au sein d’une partie de populations musulmanes il y a un problème particulier, dans l’éducation notamment d’une partie de la jeunesse masculine. Problème sur lequel les familles, les associations musulmanes, les jeunes devraient davantage s’interroger. Bien entendu, chaque modèle familial est mis en question. Mais il n’empêche que chacun, chaque famille, a avantage à se questionner dans sa particularité.

Pas d’échec d’intégration donc. Mais le fait que, pour les musulmans, comme pour toutes immigrations, il y a eu et il y a un cheminement progressif au sein de la société. Et ce cheminement prend du temps et est souvent parsemé d’obstacles, car pour personne la vie est un « long fleuve tranquille ».

Entre parenthèse : dans cette année de commémoration des 50 ans d’immigration turque et marocaine, je trouve qu’on devrait enseigner aux jeunes l’histoire des immigrations en général, depuis le XIX° siècle, au-delà des commémorations des immigrations musulmanes, marocaines ou turque. Cela permettrait aux jeunes de découvrir la longue et large histoire des migrations, et comprendre que celle de leurs parents ou grands-parents, n’était pas une histoire singulière mais que c’est une historie à comprendre dans toute sa signification sociale et économique et ne pas l’enfermer seulement dans un regard ethno-national, regard qui est facile, mais qui est souvent un repli enfermant.

Le cheminement d’insertion au sein de la société est toujours difficile et parsemé d’obstacles. Dans le cas des populations venant de pays musulmans depuis la fin des années 1950 on peut pointer au moins quatre obstacles et difficultés auxquelles ces populations se sont heurtées.

Première difficulté : celle économique

Les migrations musulmanes ont eu l’avantage de commencer dans les années 1960-70, à savoir d’une part dans une période de succès de l’économie, de travail - on l’a qualifié des golden sixties- et d’autre part de mobilisation sociale qui a favorisé leur accueil. Mais si on regarde avec recul, cette période-là a été –et sera pour l’avenir- une parenthèse qui risque de ne pas se répéter. Il faudrait le dire aussi à ceux qui s’illusionnent de vouloir immigrer en Europe.

Car à partir des années 1980 la crise générale de l’Europe et de la Belgique a accru le chômage pour tout le monde… et cela continue et continuera dans les années à venir. Les jeunes devront être de plus en plus outillés pour décrocher un emploi de plus en plus difficile. Et les allocations sociales seront de plus en plus réduites.

Deuxième difficulté : les réformes institutionnelles de la Belgique

Une deuxième difficulté a été celle des réformes institutionnelles belges. Depuis les années 1970 ce pays a été tiraillé par les tensions communautaires et s’est embarqué dans des processus complexes de réformes institutionnelles et de transfert de compétences, entre autre en matière d’enseignement et des politiques sociales et culturelles. Le tout assorti d’une crise budgétaire de l’Etat. L’attention de la classe politique a été fort accaparée par tout cela, ce qui a empêché d’adopter des politiques cohérentes sur le plan scolaire, du logement, de la formation professionnelle. Malgré tout, par tâtonnements et dans un certain désordre et pragmatisme « à la belge », pas mal de choses ont été faites. Et surtout, les filets sociaux de base de notre société, la santé, la sécurité d’existence, la sécurité sociale ont fonctionné pour toutes les populations. Le monde associatif a également joué un rôle important. Un jour ou l’autre il faudra en faire un bilan. Bien entendu on peut toujours trouver que ce n’est pas assez, mais quand même, beaucoup de choses ont été faites et continuent à l’être.

En ce qui concerne l’islam, l’Etat a assuré malgré tout et malgré les difficultés institutionnelles internes de l’Exécutif, que la reconnaissance du culte aboutisse à des réalisations concrètes. Je ne peux pas m’attarder plus sur la question. Juste pour dire d’abord qu’autant on peut être critique sur le rôle des pouvoir politiques et leurs erreurs, tout autant et encore plus il faut s’interroger sur les difficultés et les erreurs des instances musulmanes, les divisions interne entre leaders et entre groupes nationaux musulmans qu’ont été, selon moi, un obstacle majeur à l’avancement institutionnel de l’islam. Malgré tout, des choses ont été faites.

Je rappelle le financement de l’organe central du culte qui a continué malgré les vicissitudes de l’Exécutif, le financement des mosquées reconnues, des imams, des aumôneries… La mise en place de parcelles musulmanes dans les cimetières. Ou le financement par des communes d’abattoirs lors de l’Aïd, ce à quoi la loi du temporel du culte ne les oblige pas.   A quoi il faut ajouter le financement de plus de 700 enseignants de religion islamique dans le réseau scolaire officiel. Entre parenthèse, la compétence de ce personnel reste fort inégale et les leaders musulmans et leurs instances, qui seuls sont compétentes en la matière, n’ont pas su faire face aux besoins de formation, comprendre les enjeux, s’élever au-dessus de leurs intérêts particuliers au nom d’un intérêt général et n’ont pas su saisir les opportunités qui se présentaient… et qui se présentent.

On peut dire que le culte musulman a été aligné dans les principes et en pratique sur les autres cultes. On peut toujours demander plus, et c’est de bonne guerre. Mais sans oublier que La Belgique est parmi les pays européens celui qui, en raison de sa législation, fait l’effort financier le plus important en matière de financement des cultes et de l’islam.

Troisième difficulté : les modèles familiaux

Une troisième difficulté est liée aux soubresauts vécus et qui semblent se poursuivre chez une partie des familles qui continuent à être incertaines quant au modèle familial et éducatif. La transformation interne des familles des populations musulmanes, a engendré, chez une partie d’entre elles une crise : crise d’autorité, incertitude sur les modèles éducatifs, valorisation de modèles patriarcaux ou néo-patriarcaux. Ces crises n’ont pas été sans effets dans le cheminement d’insertion. L’enjeu est de voir comment les familles des générations suivantes œuvreront. Il faudra voir également comment continueront les flux migratoires qui amènent de nouvelles familles à se heurter à la nouveauté du contexte social. Et, parmi ces familles, la persistance de mariages d’immigration, qui se poursuivent au nom d’une soi-disant solidarité familiale, qui prévaut, me semble-t-il, sur certaines règles de loyauté par rapport à la société et à l’Etat au sein duquel on vit.

Quatrième difficulté : la pensée musulmane

Après les aspects économiques, les soubresauts institutionnels et les logiques familiales, j’en viens à ce qui me semble la quatrième difficulté et ambivalence dans le processus d’insertion, de cohabitation. Comme toute religion et conviction, l’islam fonctionne sur base des idées, de la pensée qui orientent les choix des valeurs et des conduites. Je pense que les visions religieuses les plus largement répandues, depuis quarante ans chez les musulmans belges (mais également européens et peut-être du monde) n’aident pas, ou entrent en contradiction avec le devenir des musulmans dans le contexte social où ils vivent. Disons que ces visions ont joué un rôle ambivalent.

Côté positif : Je pense que le développement des appartenances religieuses a contribué, pour celles et ceux qui y adhèrent, à nourrir une identité religieuse, à forger une vie fondée sur des principes moraux, à promouvoir un engagement personnel. C’est le côté positif.

Côté moins positif ou négatif : certains de ces enseignements et de ces doctrines se sont accompagnés par des visions qui n’ont pas favorisé et qui ne favorisent pas le cheminement d’insertion.

Je précise : je ne parle pas de l’islam en soi, je parle de certaines visions de l’islam. Quelles sont ces visions ? Rapidement.

L’islam « politique »

Les visions de l’islam qu’on peut qualifier approximativement d’islam politique, celui issu de la pensée des Frères musulmans ou des Milli Görüs ou de courants semblables, par leur mélange entre vision religieuse et action sociopolitique, par la centration sur des luttes politiques, parfois par l’idéalisation d’une utopie politique islamique rétrospective, introduisent une sorte de malaise ou de non compréhension ou une absence d’intérêt pour la société et les démocraties dont les musulmans font partie.

Le salafisme

Les idées des courants salafistes ont percolé largement dans la vision religieuse générale des musulmans, même sans s’en rendre compte, bien au-delà des appartenances explicites à telle ou telle organisation.

Les idées salafistes, par leur quête d’une société de purs sous l’angle islamique, la culpabilité autour du respect des normes, parfois des normes pour les normes, ont parsemé d’obstacles moraux, personnels le cheminement des musulmans jeunes et moins jeunes… et notamment des jeunes femmes. Ces dernières ont été envoyées au front dans des batailles, comme celle de l’obligation du foulard, qui me semble devoir être raisonnée plus dans le terme de gestion dans les rapports sociaux de genre que dans les termes d’une obligation religieuse. Obligation d’ailleurs qui a été historiquement inventés par les FM dans les années 1930 et reprise ensuite par les salafs, en confirmant ainsi les coutumes patriarcales à l’égard de la femme.

Parenthèse : l’identitarisme

Chez le courant politique et celui des salafs, on assiste à une centration que j’appellerais « identitariste » autour de l’islam, je dis bien identitariste, c’est-à-dire exclusive, où l’identité devient enfermement des horizons sur soi. Cet « identitarisme musulman » a contribué à autofermer les portes, à tisser peu de liens avec le contexte social au sens large et a alimenté l’idée, notamment dans une partie de la jeunesse, que cette société n’est pas tout à fait la leur, bien qu’ils y vivent et qu’ils en soient citoyens ; ou tout au moins qu’il y aurait une autre cité idéale, celle musulmane, utopique qui n’existera jamais et qui n’a probablement jamais existé.

Certes, chacun est libre de faire ce qu’il veut et vivre dans un entre-soi s’il le désire. Mais la question est d’en évaluer les conséquences, à tout point de vue, y compris sur le plan de l’emploi. Certes si tout le monde pouvait ouvrir un commerce musulman pour des musulmans ou si tout le monde pouvait faire un travail indépendant, si possible pour des musulmans, ce serait peut-être plus simple. Les juifs héredim d’Anvers, qu’en matière d’inventions d’interdits font encore plus fort que les salafis les plus rigoristes, ont réussi à se créer le commerce de diamants pour vivre dans leur monde à part.

Mais la jeunesse musulmane – hommes et femmes- doit pouvoir vivre, s’employer dans la société au sens large. Or non seulement les interdits, mais plus largement ces visions-là de l’islam assortie d’un enfermement identitariste ont rétréci, ont appauvri le rapport au monde qu’en ont les musulmans européens et la jeunesse musulmane et le sont amenés à tisser peu de liens avec le contexte social, liens déjà difficiles à établir pour tout fils et petit-fils d’immigré.

Or, pour s’insérer dans un travail, un diplôme ne suffit pas. Souvent j’entends des jeunes dire : j’ai un diplôme et je ne trouve pas un emploi. C’est difficile en soi décrocher un emploi, pour tout le monde car le manque d’emploi existe bel et bien et se poursuivra. Mais en plus, un diplôme –encore faut-il qu’il soit un bon diplôme dans des domaines porteurs- ne suffit pas : il faut partager ou au moins connaître de l’intérieur, il faut connaître le tissu social et institutionnel, il faut tisser des relations avec le monde dans lequel on vit et dans lequel on veut travailler. Or, des jeunes que l’on a enfermé dans un univers ethnique-musulman, que l’on a parfois éduqué en leur disant que le monde externe n’est pas fait pour eux ou que c’est impur et dangereux, ne sont pas outillés pour entrer dans le monde professionnel.

Les expressions instituées officielles de l’islam

Obstacle dans la pensée politique de l’islam et dans la pensée salaf. Mais obstacle également par les instances intellectuelles et morales musulmanes instituées ou encore plus, celles des pays d’origine (Turquie et Maroc notamment, en ce qui concerne la Belgique) qui pensent intervenir dans la réalité belge. Toutes ces instances n’ont pas contribué à produire une pensée capable de dire le sens d’être pleinement musulmans et pleinement citoyens et membres d’un contexte social et culturel.

De même pour l’Exécutif, qui se retranche aujourd’hui derrière l’idée qu’il est installé uniquement pour gérer les aspects matériels du culte. C’est un beau tour de passe-passe, ce retranchement formaliste derrière la loi qui cache ou l’incapacité de s’entendre, notamment entre musulmans arabes et turcs, ou bien l’incapacité d’avoir un projet intellectuel, spirituel et moral, pour le devenir des musulmans en Belgique.

C’est voir si au sein de la jeunesse musulmane, de deuxième, de troisième génération, il y aura non seulement la capacité de reconnaître ce qui a été fait de positif dans les générations précédente, y compris pour les non-musulmans, mais également la capacité de sortir des ornières et surtout des ornières relatives à la pensée religieuse : aujourd’hui l’urgence n’est plus de continuer à bâtir des murs de mosquées ou d’obtenir des financements mais celui de rebâtir la pensée musulmane pour contribuer davantage, dans les prochaine quarante années, au devenir des musulmans religieux au sein de l’espace belge.

Conclusions ?

En conclusion de tout ceci, je pense que le bilan des quarante ans et plus de présence de l’islam est ambivalent. Ou plus exactement, il est ambivalent du point de vue de son insertion dans l’espace belge. Si on adopte un autre point de vue, celui guidé avant tout par l’idée d’une expansion de l’islam, le bilan est certainement positif. Mais quel islam ? La question est de savoir si on peut, dans le monde contemporain, puisque nous ne sommes plus au temps du mode d’expansion de l’islam il y a 5 ou 10 siècles, penser l’expansion d’une religion ou d’une idéologie, sans tenir compte du contexte et des relations aux autres et du fait que nécessairement, nous vivons dans un monde pluriel. De ce dernier point de vue, je pense que l’islam, dans les prochaines décennies, devra opérer un tournant majeur, car en cas contraire, hélas, il fera surgir au sein des sociétés, des fractures voire des affrontements. C’est l’heure des choix concernant la vision et les méthodes d’action.

J'ajouterais en plus que nous vivons dans un monde où les enjeux globaux sont majeurs: environnement, justice sociale, pauvreté, développement, paix, nouvelles relations mondiales. Ces enjeux qui concernent tout le monde, en appellent au travail, aux activités de toutes les forces jeunes et moins jeunes, motivées, de toute conviction. Face à cela, il est désolant que des jeunesses musulmanes se braquent dans un horizon limité, dans un cadrage identitariste du monde qui les enferme dans une vision de l'histoire, dans une vision de leur personnalité cadenassé par des interdits, individuellement et collectivement, ce cadrage que depuis plusieurs décennies est devenu dominant et a appauvri le monde musulman.

Postscriptum : liberté d’expression ?

Après les exposés et au début des échanges entre intervenants lors de cette table ronde à la Foire musulmane, au moment où je quittais, car j’avais d’autres engagements ailleurs, l’animatrice du débat m’a posé la question de savoir ce que je pensais des événements liés à l’interdiction par les pouvoirs publics de la venue du conférencier Suwaidan à la Foire et si cela est un signe de la volonté des pouvoirs publics de limiter la liberté d’expression des musulmans.
Pris par le temps, j’ai improvisé une brève réponse, que je voudrais étayer ici.

Je rappelle sommairement les faits pour des lecteurs qui n’auraient pas suivi ce qui s’est passé.

Les organisateurs de la Foire musulmane de Bruxelles avaient programmé la venue de Tareq al Suwaidan un homme d’affaires koweitien, qui a fait des études de management aux USA, et qui est devenu un conférencier assez connu par les musulmans arabes, car il tient régulièrement des émissions dans des télévisions satellitaires arabes. Les organisateurs le présentaient dans le programme comme « prédicateur, penseur, conférencier ». Suwaidan a publié de nombreux livres. Il devait tenir à la Foire deux conférences portant sur « Comment préparer la jeunesse musulmane au leadership ». Il est membres des Frères musulmans koweitiens et très proche du Hamas.

Il paraît qu’il est considéré par les USA comme un « islamiste modéré ». Ce qui est certain, c’est qu’il est radicalement anti-israélien. Suwaidan a tenu une conférence le 14 juillet dernier, lors de la dernière guerre de Gaza en juillet 2014, guerre issue d’une énième escalade réciproque de violence et aboutissant à un bombardement total de Gaza de la part d’Israël. Outré par les bombardements de Gaza, Suwaidan refuse le cessez-le-feu qui était intervenu, appelle à la poursuite du lancement des roquettes sur Israël. Suwaidan a tenu des propos sans rémission sur le fond et la forme contre Israël parlant d’une destruction et anéantissement total de ce pays et en appelant les musulmans du monde à en faire leur combat. Dans la foulée et dans la rhétorique de son langage il parle de destruction des « enfants de Sion », il en appelle au martyre, il appelle les mères à élever leurs enfants dans la haine des « enfants de Sion ». Il en appelle également au « jihad électronique » contre Israël. Les propos de ce monsieur sont inacceptables. S’agit-il d’un dérapage émotionnel comme il le prétend dans son communique ou d’une pensée non seulement anti-israélienne mais également antisémite ? De toute manière : ces excès langagiers, dans le fond et dans la forme, sont possibles dans les pays du Golfe ou dans une partie du monde arabe, mais sont inacceptables dans le contexte européen. Et les musulmans européens vivent en Europe.

Un montage d’extraits de cette conférence a été diffusé et sous-titré en anglais par le MEMRI (Middle East Media Research Institute), une télévision et centre de recherche pro israélien basés à Washington, qui fait un travail d’information et de diffusion sur le Moyen Orient, visant à informer et influencer la politique des USA du point de vue israélien. Le MEMRI porte une attention particulière au radicalisme musulman. Les extraits de la conférence de Suwaidan diffusés par le MEMRI sont disponibles sur le Web (https://www.youtube.com/watch?v=zbCMZv-fHSQ). Il faudrait pouvoir écouter la conférence en entier ; je suis toujours prudent quant aux productions du MEMRI, compte tenu de de la vision politique de ce centre.

Des instances belges de lutte contre l’antisémitisme et pro-israeliennes se sont opposées à la venue de Suwaidan à Bruxelles. Les JT des télévisions nationales ont diffusé des extraits de la séquence diffusée par le MEMRI, en suscitant des émotions parmi les journalistes, dans la classe politique et dans les citoyens : la virulence des propos de Suwaidan et la rhétorique avec laquelle ils sont énoncés sont en décalage avec ce à quoi on est en général habitués, même dans les situations les plus conflictuelles. Tout ceci a amené le gouvernement belge à annuler le visa d’entrée en Belgique qu’il avait déjà délivré. Sans connaître le fin fond de ce qui s’est passé, il me semble qu’il y a eu un peu de cafouillage du côté des pouvoirs publics. L’ambassade belge au Koweït n’est-elle pas au courant des réalités de ce pays ? A-t-il fallu un patchwork réalisé par le MEMRI et la réaction de groupes belges pour éveiller l’attention ? Le visa a-t-il été supprimé en raison des propos tenus par Suwaidan ou bien par crainte de problèmes d’ordre public ?

Suwaidan, dans un long et complexe communiqué intéressant à lire et qu’il faudrait creuser pour comprendre jusqu’à quel point il est de sa plume, a reconnu l’excès de ses propos mais cela n’a pas suffi pour que l’interdiction à sa venue soit levée.

En plus, le 7 novembre, le bourgmestre de Bruxelles, Yvan Mayeur, en tant que responsable de l’ordre public à Bruxelles, a émis un décret contenant deux articles : le premier interdit aux organisateurs de diffuser à distance, par téléconférence ou par d’autre moyen une conférence de ce monsieur lors de la Foire. Le deuxième article de ce décret Mayeur, concerne un autre aspect. Je le cite in extenso  : « Il est fait interdiction, entre le 7 novembre 2014 et le 10 novembre 2014 sur le territoire de la ville de Bruxelles, de manifester publiquement, de quelque manière que ce soit, son soutien ou sa réprobation à l’égard de Monsieur Tareq Suwaidan ou de sa présence réelle ou supposée sur le territoire sans avoir sollicité et obtenu préalablement l’autorisation ». Je reviendrai sur ces articles dans la suite.

Un commentaire général d’abord : l’invitation à Suwaidan.

Bien avant cette incident et sans connaître grande chose de Tareq Suweidan, lorsque les organisateurs m’avaient envoyé le programme provisoire de la Foire avec l’agenda des intervenants, en voyant le nom de ce monsieur venant du Koweït, invité à tenir deux conférences sur un sujet aussi centrale, la jeunesse et le leadership musulman, je m’étais demandé –comme je me le demandais lors d’autres cas dans les Foires précédentes ou dans d’autres situations : « Mais pourquoi ces organisateurs, qui veulent œuvrer pour une présence de l’islam belge invitent des personnages qui sont tellement distants des réalités de ce pays et de l’Europe qu’ils ne peuvent rien apporter d’informé voire de positif à la réflexion. Le recours à ces conférenciers venant d’ailleurs, ne fait-il pas partie des logiques « identitaristes » dont j’ai parlé précédemment ? Il m’est arrivé d’écouter des prédicateurs égyptiens ou d’autres pays en Belgique et chaque fois je me demandais pourquoi on continue avec ces invitations. Vraiment on considère ces gens porteurs de sens ? Pourquoi ? Ou bien on partage leur point de vue ? Ou bien est-ce seulement parce qu’ils sont médiatiquement connus et on veut remplir la salle ? Même dans ce cas, si ces gens sont connus, la question est interpellante : de quoi se nourrissent, à quoi aspirent-ils les musulmans belges en s’abreuvant aux télévisions satellitaires arabes ou turques ? 

Quoi penser de cet épisode ? Veut-on museler la liberté d’expression des musulmans ?

Prenons la question par étapes.

D’abord : la légitimité de l’interdiction d’entrée dans le territoire. Je l’ai dit : je manie mal les aspects juridiques qui autoriseraient ou pas une entrée sur le territoire. Si l’argument est celui de l’antisémitisme, je me demande s ‘il s’appliquait dans ce cas et s’il n’y a pas confusion entre opposition à Israël et antisémitisme. Je ne sais pas non plus si, des propos aussi virulents que ceux tenus par Suwaidan, sont tels à justifier, en termes de droit, une interdiction d ‘entrée, même s’ils sont moralement et politiquement inacceptables. Je penserais que ce qui a prévalu est l’argument relatif à l’ordre public. Car on peut penser qu’il y aurait eu des inquiétudes à avoir dans ce sens. La venue de ce monsieur n’était pas anodine.

Evidemment, si on s’appuie sur la virulence des propos contre l’Etat d’Israël ou sur le risque pour l’ordre public, alors il faudrait voir s’il y a une cohérence de l’Etat au sujet d’autres cas. Je ne suis pas de près ces questions et je n’ai de souvenirs d’autres cas à ce sujet. Bien entendu en sachant que dans ces questions on est toujours sur le fil du rasoir. Je ne sais pas non plus si un autre gouvernement ou un autre ministre de l’Intérieur serait arrivé à la même conclusion.

Ensuite : concernant le décret du bourgmestre Mayeur, qui a suscité beaucoup d’émotion parmi les musulmans. C’est surtout le deuxième article que j’ai cité in extenso qui a suscité de l’émotion.

Je pense que l’expression de l’article 2 du décret qui dit qu’il est interdit de « manifester publiquement de quelque manière que ce soit » a été mal interprétée par des musulmans. On a compris que c’était une interdiction d’en parler. D’où l’idée qu’il y a eu une volonté de museler la liberté d’expression des musulmans. Je pense qu’il y a erreur ; il me semble que l’expression utilisée signifie l’interdiction de tenir une manifestation de rue, dans une place,etc. de quelque manière que ce soit et non pas de ne pas en parler, de ne pas en débattre. Et on oublie de dire que le décret fait interdiction « de manifester publiquement, de quelque manière que ce soit, son soutien ou sa réprobation »  concernant al Suwaidan. Si c’était question de museler une liberté d’expression, cela ne concernait pas seulement les musulmans mais aussi la liberté de parole de ceux qui s’opposent à la venue de Suwaidan. Sans compter qu’il y avait probablement également des musulmans qui n’étaient pas en faveur de la venue de ce monsieur.

Ceci dit, on ne peut pas soupçonner le bourgmestre Mayeur d’une hostilité envers les musulmans ou de vouloir museler leur liberté d’expression. Comme la plupart des hommes et femmes politiques, il ne connait peut-être pas très bien la réalité de l’islam, mais certainement il ne veut pas museler les musulmans. D’autre part, il faut situer les choses dans leur contexte. En l’occurrence, Yvan Mayeur venait d’être confronté à la grande manifestation syndicale et à ce qui a suivi en terme de casse et en terme aussi d’accusation à son égard. En se mettant un instant dans sa peau, il me semble qu’on peut comprendre son souci d’éviter de devoir gérer une nouvelle manifestation, qu’on pouvait craindre plutôt chaude, et qui aurait opposé ceux qui étaient opposés à la venue de Suwaidan et les gens qui auraient été favorables.

En conclusion 

Cet épisode est certainement malheureux à divers point de vue et continue à contenir des ambivalences, mais je ne pense vraiment pas qu’il faille le mettre en compte d’une volonté de museler la liberté de parole des musulmans.

De toute manière, liberté de parole, ne veut pas dire liberté de n’importe quelle parole ! Et ceci pour tout le monde. A cet égard au moins officiellement, les organisateurs de la Foire ont géré cette situation avec prudence : c’est vrai qu’il en allait de la réussite ou non de cette Foire… et d’ailleurs la polémique que cet épisode a engendré a fonctionné à l’avantage de la Foire car le public a été me semble-t-il encore plus nombreux que d’habitude.

Une association musulmane a publié une carte blanche pour dire que la venue du Sudaiwan aurait été salutaire car elle aurait permis un débat parmi les musulmans. Peut-être, mais en disant cela on se place uniquement du point de vue des musulmans, dans une logique identitariste. Les pouvoirs publics ont nécessairement et doivent avoir un regard plus large. Quoi qu’il en soit, rien n’empêche les musulmans de commencer un débat entre eux sur base des propos tenus par Suwaidan.

Mais au-delà de la question de la liberté d’expression, que peut nous dire cet épisode notamment au sujet du mode de présence des musulmans de Belgique ?

Cet épisode révèle des malentendus, des points de vue opposés. Certains pensent dans ces cas accroître le niveau de confrontation, accentuer les polémiques, aller en justice. On pourrait plutôt se demander s’il n’est pas important d’accroître la capacité de communication, d’échange et de débat le plus possible serein. On peut accuser le lobby juifs, mais on recevra en retour l’accusation contre le lobby musulman qui empêche de parle des questions brulantes. On peut crier à l’atteinte à la liberté d’expression on recevra en retour que cette liberté ne manque pas et qu’elle est certainement plus grande que dans beaucoup de pays musulmans. Certes, en po d’(indignation et d’accusationussant des cris on aura satisfait son esprit de protestation, mais cela ne servira pas à grande chose pour le devenir de la communauté musulmane et la recherche d’une cohabitation.

Il importe développer beaucoup de sagesse et beaucoup de travail de débat et d’argumentation réciproque. Entre autre, un des nœuds majeurs, la question palestinienne-israélienne, mériterait de poursuivre des larges débats de fond et pas seulement l’affrontement de positions toute faites, pour ou contre.