Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Felice Dassetto

Une instance représentative des musulmans de Belgique :

20 ans d’histoire mouvementée après presque 20 ans d’hésitations

10 février 2014

Des instances musulmanes s’apprêtent à mettre en place, dans un relatif silence à l’intérieur de la communauté musulmane, le prochain organe qui devrait représenter les musulmans de Belgique et qui devrait être mis en place au printemps 2014. Elles espèrent aboutir à une relative stabilisation, après une trentaine d’années d’efforts un peu secoués. Sera-t-il un « printemps » de l’institutionnalisation de l’islam belge ? Ou ce « printemps de l’islam belge » sera le printemps d’un islam d’ailleurs, suivi d’un automne tumultueux ?

Cette question est assez importante pour les musulmans belges et pour l’ensemble de la société, car il s’agit non seulement d’aspects de gestion, mais également d’orientation du devenir de la communauté musulmane.

Sous l’angle sociologique, cette question est particulièrement intéressante, au-delà de la réalité musulmane. Elle pose diverses problématiques : la réinvention d’une forme d’autorité religieuse par rapport à ce qui a cours ans l’islam sunnite (la majorité des musulmans belges) ; le rôle de l’État comme instance dont la loi, qui ne concerne que des aspects de financement, a un effet systémique bien profond sur l’organisation religieuse ; les relations entre réalités locales et réalités extralocales.

1. Une prémisse : la loi belge sur le temporel du culte

L’État belge, sur base de sa loi de 1870, a reconnu en 1974 le fait que l’État finance les bâtiments et le personnel du culte musulman au même titre qu’il le faisait pour les catholiques, anglicans, juifs, protestants. Simultanément aux musulmans ont été aussi reconnues les institutions , dites de la « laïcité organisée », issues de la franc-maçonnerie, agnostiques ou athées, que j’appellerai dans la suite les institutions du Flambeau, ensuite on a reconnu le culte orthodoxe et le bouddhisme. Au niveau fédéral c’est le ministre de la Justice qui est compétent dans les affaires des cultes; au plan régional ce sont les ministres des Affaires intérieurs des communautés et des régions.

Cette loi prévoit ce qu’on appelle en langage administratif le financement du « temporel du culte ». Parallèlement, à travers la loi dite du Pacte scolaire, mais en poursuivant l’esprit d’un financement particulier aux communautés spirituelles (convictionnelle comme on dit maintenant) l’État, via les Communautés, finance également les enseignants de religion de ces différents cultes et les enseignants de morale laïque au sein de l’enseignement officiel. L’État finance également les aumôniers de prison et des hôpitaux. L’islam et les institutions du Flambeau bénéficient d’un privilège par rapport aux autres cultes, car l’État finance également leur organe central de coordination et direction  à savoir: le « Conseil central laïque » et ce qu’on a appelé l’ « Exécutif des musulmans de Belgique ». Un cadeau dont il faudrait comprendre la raison. L’administration du culte musulman est constituée du personnel salarié par ce financement à savoir : le président de l’Exécutif, deux secrétaires généraux, un flamand et un francophone, et quelques administratifs.

Malgré les multiples vicissitudes de l’instance représentative des musulmans, tous ces financements ont été maintenus ce qui a permis une relative continuité de cette instance grâce au personnel administratif affecté.

La législation relative au « temporel du culte » est complexe, dispersée à divers niveaux de pouvoir (fédéral, régions, provinces, communes). Elle est pleine de distinguo, car elle marche sur le fil du rasoir entre la non-ingérence de l’État dans les questions religieuses et le financement de certains cultes. On peut se référer au dossier de Caroline Sägesser et Vincent de Coorbyter, Cultes et laïcité en Belgique (Bruxelles, Dossiers du Crisp, n.51 , février 2000). Les spécialistes du droit des religions ont écrit de nombreux textes sur cette loi ; mais parfois, en jonglant dans les arguties juridiques (et parfois avec les intérêts partisans), on oublie de poser des questions de fond sur le sens de cette loi. Je considère cette loi désuète. On peut lire dans ce blog à la rubrique « Mes publications », onglet « Belgique » un texte que j’avais publié dans Echo Bruxelles Laïque, n.54, 3° trimestre 2006 où j’avance mes arguments en faveur d’une suppression de la loi actuelle et de sa transformation radicale.

2. Les implications de la loi relative au temporel du culte pour les instances religieuses

Cette loi suppose que les instances publiques (État fédéral, Régions, Provinces) aient un interlocuteur, que la loi appelle « Organe chef de culte ».

Tout se passe assez facilement pour ceux qui ont une hiérarchie unique bien établie, comme le culte catholique, dont le modèle a servi de référence à la loi de 1870. De même pour les anglicans, en petit nombre en Belgique, mais qui ont été reconnus au XIX°s , en hommage peut-être et en compensation à l’ancienne appartenance à l’anglicanisme de Léopold 1°, converti au catholicisme pour pouvoir devenir roi d’un pays de tradition catholique. Dans ces cas, l’autorité religieuse -spirituelle, morale, cultuelle- coïncide avec l’ « Organe chef de culte » prévu par la loi.

Ce n’est pas le cas des cultes qui ne disposent pas d’autorité unique : alors l’ « organe chef de culte » doit être construit pour les besoins de la cause, c’est-à-dire pour se faire financer par les pouvoirs publics. Ainsi les protestants ont constitué l’organe « Église protestante unie de Belgique » qui réunit plusieurs variantes des églises issues de la Réforme protestante.

Plus complexe encore est la réalité des musulmans. En effet dans le cas des musulmans il y a deux niveaux de difficulté. Tout d’abord il y a la majorité sunnite et la minorité chiite, deux fractions de l’islam profondément divisées. À la limite, les chiites pourraient demander une reconnaissance à part. Ils sont certainement plus nombreux que les anglicans. Mais jusqu’à présent au moins, ils se sont insérés à l’intérieur des instances musulmanes dont la toute grande majorité est sunnite.

De son côté, l’islam sunnite ne dispose pas d’une hiérarchie religieuse jouissant d’une légitimité de principe sur l’ensemble musulman. L’unité des croyants n’est donc pas maintenue par une ou des autorités hiérarchiques, mais par la référence au texte et l’unité de culte. En résulte le paradoxe sociologique entre d’une part une profonde unité de foi et de culte et d’autre part un éclatement de courants et de leaderships. Cette situation musulmane sunnite donne à la constitution de l’Organe-chef de culte musulman une portée qui est bien plus ample que celle de la constitution d’une entité administrative destinée à capter l’argent de l’État. On s’attend - du côté musulman et peut-être encore plus du côté non musulman -que cette autorité, constituée par les exigences du financement du culte selon la législation de l’État belge, soit également une autorité spirituelle, morale, cultuelle commune aux musulmans belges.

3. L’organe chef de culte musulman

La constitution de cet « organe chef de culte » musulman s’est avérée particulièrement difficile.

On peut distinguer deux moments, l’actuelle reformulation de la constitution d’un « organe chef de culte » qui devrait aboutir au printemps 2014 constituant un troisième moment, car semble se développer un changement important dans la logique de constitution de ce « chef de culte ».

 

3.1 Premier moment : la phase initiale (1974- 1992)

D’abord, dans la période initiale entre 1974 et le début des années 1980, le Centre islamique et culturel de Belgique, sous hégémonie de l’Arabie saoudite, qui avait pignon sur rue dans la grande mosquée du Cinquantenaire et avait le prestige d’être soutenu par les ambassades de pays musulmans s’était imposé comme interlocuteur de l’État pour le culte et, rapidement pour la désignation des enseignants de religion islamique. Dans un islam en voie de formation c’était la seule instance visible. Les mosquées n’étaient à l’époque qu’une dizaine en Belgique ; il n’y avait pas de figures majeures parmi les leaders musulmans... et l’intérêt pour le religieux parmi les immigrés musulmans arrivés depuis quelques années ou qui venaient d’arriver en Belgique n’était pas aussi important que dans la suite.

Toutefois assez vite des musulmans belges, surtout de gauche, ont contesté cet « islam des ambassades ». Parmi les immigrés marocains, la critique portait entre autres sur les Amicales marocaines, relais de cet islam de l’ambassade. Les Amicales étaient des associations de Marocains à l’étranger promues par l’État marocain pour contrôler politiquement les immigrés, surtout de gauche socialiste ou marxiste. La critique contre l’islam des ambassades ne parvenait toutefois pas à formuler une proposition concrète concernant une instance pouvant être interlocuteur de l’État en matière d’islam. La Diyanet turque, organe officiel de l’État turc, a aussi refusé les désignations d’enseignants turcs par le Centre islamique.

Je résume pour la suite ces quelques années très mouvementées. Une source excellente pour cette période se trouve dans le texte publié par Monique Renaerts, » L’historique de l’islam en Belgique et la problématique de sa reconnaissance » in, Cahiers de l’Institut de Philologie et Histoire Orientale, n. 3 (Aspects de l’islam édité par A.-C. Dero), pages 49-61.

C’est en 1989 qu’émerge une proposition : elle consiste à créer un « organe chef de culte » sur base d’élections. Pour les uns (le milieu proche du Commissariat royal à la politique des immigrés) c’est par le biais des mosquées, pour d’autres (notamment un noyau de convertis, soutenu par le Centre islamique dirigé par un rugueux directeur) par élection directe individuelle.

Ces années ne sont pas anodines. Se succèdent des événements qui on secoué la communauté musulmane et on image: certains apparaissent inquiétants comme la découverte de réseaux radicalisés ou une manifestation en 1986 contre les bombardements en Libye ; d’autres sont dramatiques comme l’assassinat, jamais clairement élucidé, en mars 1989 du directeur du Centre islamique et le bibliothécaire ; d’autres font apparaître une identité nouvelle comme la première revendication du port du foulard en 1989 ou réactions au roman de Salman Rushdie, Les versets sataniques,ou lacréation de l’école islamique al Ghazali. D’autres montrent la perplexité ou l’hostilité d’autorités communales, comme le refus de la part du bourgmestre de Schaerbeek, Roger Nols, suivi par le bourgmestre de saint Gilles, Charles Picqué d’organiser des cours de religion islamique.

Vers un premier « Exécutif des musulmans »

Toujours est-il qu’en janvier 1991 à initiative de ce noyau sont organisées de manière impeccable et avec une large participation des élections en vue de constituer une future instance. Qui s’oppose ? L’ambassade du Maroc qui voit les mosquées marocaines qui partagent largement ce projet le risque de voir ces mosquées échapper à son contrôle. Est farouchement opposée la Direction des affaires religieuses de Turquie, émanation de l’État turc en Belgique. À l’époque cet Etat est dans la ligne kémaliste (ce qui n’est plus le cas aujourd’hui). Cette instance voit de mauvais oeil la possibilité d’émergence par le biais du vote de mosquées affiliées aux mouvances islamistes comme les mosquées du mouvement de la droite religieuse Milli Görüs (Voie nationale) ou les Suleymanci. Aujourd’hui les temps ont changé : Dyanet, Milli Görüs, Suleymanci aujourd’hui agissent main dans la main.

Selon le modèle prévu, il y a équilibre selon les régimes linguistiques et selon les compositions sociologiques (marocains, turques, autres...). Est élue d’abord une Assemblée générale. Ensuite les membres de celle-ci élisent une instance de direction appelée l’Exécutif des musulmans de Belgique. C’est le modèle utilisé jusqu’à maintenant et qui semble changer à partir de 2014.

Le gouvernement belge via le ministre de la Justice est également opposé à cette procédure. La méconnaissance de l’islam par le politique est trop grande à l’époque et la méfiance règne bien plus que maintenant. En plus la voie des ambassades se fait sentir. Le ministre de la Justice n’a en principe rien à dire sur l’organisation du culte... mais il a quand même quelque chose à dire : c’est un peu l’ambiguïté de la loi belge des cultes. C’est ainsi que Melchior Wathelet (le père de l’actuel homonyme), ministre de la Justice de l’époque, refuse ce principe d’élection. Il aboutit à faire proposer par le gouvernement d’un « Conseil de sages » qui constituerait un comité technique (appellation utilisée pour dire que ce n’est pas une ingérence dans les affaires du culte) entre autres chargé de la désignation des enseignants. Ces « sages » ne l’étaient pas tellement, car le gouvernement, ne connaissant pas la réalité musulmane, les avait choisis en fonction des appartenances politiques : syndicats, partis politiques ou des membres turcs désignés par la Diyanet.

Cette parenthèse des faux sages dure jusqu’en octobre 1994, date à laquelle, après de nombreuses négociations le gouvernement belge reconnaît l’instance élue. À part le mûrissement normal des choses, les négociations patientes menées par l’exécutif et son premier président Yacine Beyens ainsi que les médiations du Centre pour l’égalité des chances (qui a succédé au Commissariat royal de la politique des immigrés), permettront de faire évoluer les choses. De manière contextuelle d’autres événements se sont passés : de plus en plus de musulmans ont la nationalité belge. En octobre 1994 il y a les élections communales et en 1995 les élections législatives. Les musulmans ne peuvent plus être ignorés ne fut-ce que sur le plan électoral. Ce premier Exécutif a dû tout inventer et tout apprendre : du projet aux relations avec les administrations, de la spécification des objectifs à la création d’une petite administration. Il a commencé surtout à apprendre la difficulté de cohabitation entre musulmans divisés entre tendances et entre groupes nationaux.

3.2 Deuxième moment : vingt ans agités des trois instances représentatives (1994-2014)

Les procédures formelles électorales, respectées par les musulmans n’ont pas empêché des problèmes majeurs dans les années qui ont suivi.

Après le premier exécutif d’une durée de 4 ans, il a fallu procéder à une nouvelle élection en 1998. Une deuxième élection, en 2005, suivie par la démolition de l’Exécutif existant par la ministre de la Justice Laurette Onckelincks qui a abouti à une impasse qui a traîné jusqu’à la situation actuelle.

En résumé :

Deuxième exécutif : 1999- 2005.

Pendant cette période le contexte est agité : les attentats du 11/9, la guerre en Iraq. L’élection se passe correctement, toujours sans la participation des organes officiels turcs (qui ne veulent pas siéger à côté des opposants Milli Görüs et Suleymanci).

Est élu président d’abord un Belge d’origine marocaine, fonctionnaire d’Etat, Nordin Maloujahmoune. À la suite de dissensions internes (nationales et idéologiques) mais également d’une mise en garde de la part de la Sûreté de l’état au sujet de certains élus appartenant, selon elle, à des franges radicales, lui succède, pour une courte période, Mohammed Boulif (2003-2005) qui était président de l’Assemblée. La Diyanet qui n’a pas participé aux élections ne digère pas la situation. Elle prendra la revanche. Mais ce nouvel Exécutif installé en août 2003 ne fera pas long feu. Le gouvernement entendait de toute manière -en débordant largement ses prérogatives concernant les cultes- mettre en place une commission pour préparer des nouvelles élections. A ceci s’ajoute que des dissension internes et des critiques externes (entre autre de la Diyanet) le minent sur ces bases.

La ministre de la Justice intervient de force dans la situation, conseillée par des adversaires des gens en place et par son attaché de cabinet (qu’en l’occurrence est son ex-mari très maladroitement désigné à cette tâche par la ministre non seulement en raison de l’étrange mélange entre vie privée et vie publique, mais également parce qu’il n’a aucune compétence en la matière). Elle entend dissoudre l’actuel Exécutif et organiser de nouvelles élections.

L’Exécutif, Boulif en tête, tente de résister. On accuse alors l’Exécutif de malversations financières et c’est ainsi que la ministre dépose plainte. M. Boulif sera arrêté en janvier 2007 suite à des accusations concernant des malversations financières qu’auraient eu lieu pendant sa Présidence. Il sera relâché après quelque temps de prison et sera entièrement blanchi, le Procureur du roi lui-même admettant que le dossier était « plutôt léger ». Mais Mohammed Boulif paiera un lourd prix moral personnel suite à cette aventure.

Troisième Exécutif  (2005-2014)

En s’appuyant sur des conseillers propres, la ministre organise de nouvelles élections. Une partie des mosquées marocaines qui appuient Boulif et l’Exécutif précédent boycottent ces élections en les considérant illégitimes. La Diyanet y participe en force ; c’est l’occasion rêvée. Les musulmans turcs obtiennent la majorité à l’Exécutif. Et ceci d’autant plus que depuis 2002 arrive au pouvoir en Turquie le parti islamiste dirigé par Recep Erdogân. Dès lors l’alliance avec les islamistes turcs des Milli Görûs et avec les Suleymanci n’est plus exclue : ils marchent de concert. Les musulmans turcs sont gagnants ; une grosse partie des musulmans marocains en dehors de l’Exécutif. La communauté musulmane est encore plus cassée en deux.

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Est élu président Coskun Beyazgül (2005-2008), jeune diplômé de l'enseignement religieux turc officiel (Imam hatip) et de l’ULB. Il est fonctionnaire de la Diyanet. Son inexpérience, son manque de charisme et d’autorité font en sorte que l’Exécutif bat de l’aile. En 2008 il y aura encore des parfums de scandales surtout financiers. L’abondante dotation dont la ministre a doté « son » Exécutif pour assurer sa réussite engendre l’effet pervers d’attirer des convoitises ou d’effectuer des dépenses bien inutiles. En février 2008, suite à des inculpations de faux et usage de faux le président, le vice-président, et le trésorier de l’Exécutif doivent démissionner. L’Assemblé élit un nouvel Exécutif, dont le président sera Semsettin Ugurlu, lui aussi fonctionnaire de la Diyanet. Le nouveau responsable de la Diyanet avait donné ordre de vote en sa faveur auprès de la majorité turque de l’Assemblée. Il travaillera tant bien que mal pour maintenir la barque à flot (et pour préparer la suite). A l’actif de cette période est la reconnaissance de mosquées, qui sont peut-être plutôt le résultat du travail du noyau administratif. L’Assemblée générale et l’Exécutif sont bloqués par les divisions internes ; la prédominance exorbitante turque délégitime, aux yeux des musulmans d’origine marocaine, toute l’institution.

Entre temps du côté marocain, on ne digère pas la dominance turque et l’exclusion partiale de l’Exécutif. Ils tirent la leçon des effets en leur défaveur de leur boycott des élections précédentes. Des musulmans marocains tentent alors de créer des instances pouvant à terme faire de contrepoids à la Diyanet. Les unes viennent directement du Maroc et c’est la création de l’association des « Ulémas marocains à l’étranger », dotée par l’État marocain de pas mal de moyens sans pour autant avoir un impact réel. L’autre est la création d’une asbl, le « Rassemblement des musulmans de Belgique », en partie fictive, animée et présidée par un des inspecteurs de religion islamique de la Communauté française. Se mélangent ainsi statut professionnel et projet politico-religieux personnel.

En manoeuvrant de manière habile, profitant du vide organisationnel des mosquées musulmanes et utilisant son poids comme fonctionnaire, il parvient à s’imposer comme pendant de la Diyanet turque et entrer en négociation directe y compris avec les autorités de l’État pour préparer le futur Exécutif. Le tout durera pas mal d’années et c’est seulement en janvier 2014 (juste avant les élections législatives) qu’une proposition semble aboutir. La ministre Annemie Turtelboom, tirant les conséquences des gaffes interventionnistes des ministres précédents tout en dépassant un peu l’immobilisme du ministre CVP Stefaan Declerck, reste en spectatrice, tout en avalisant le processus qui se dessine et en espérant de pouvoir montrer des résultats avant les élections.

4. Un bilan de ces trente ans

 

Ces trente ans de vicissitudes pendant lesquelles pas mal de gens de bonne volonté se sont brûlé les doigts et ont été déçus montrent toute la difficulté d’aboutir, dans l’islam sunnite et dans un contexte de séparation entre État et religion (ce qui n’est pas le cas dans les pays musulmans) à créer une instance spirituelle et morale. Les musulmans sunnites doivent réinventer dans ce contexte la ou les figures d’autorité au niveau de l’ensemble social. Il y a certainement des figures d’autorités sectorielles ou locales, mais on voit qu’elles ne suffisent pas sur le plan d’un pays.

La pesante influence des États et des modèles d’origine

Ces années ont montré le partage entre musulmans d’origine turque, marocaine, etc. Séparation née de l’histoire religieuse (juridiction hanéfite, malékite etc), mais aussi politique (empire ottoman, dynastie marocaine...) et culturelle. Paradoxalement alors qu’on s’attendrait qu’au fil du temps les musulmans s’engagent à faire émerger un « islam belge », comme ils s’affichent volontiers ainsi, on assiste à une persistance des clivages nationaux. Et ces clivages sont loin de se réduire à cause d’un triple impact. L’impact des pays et des instances d’origine : emblématique parmi toute est la Diyanet turque. Son action sert de modèle, de contre-poussoir du côté marocain en provoquant ainsi une spirale de surenchère étatico-nationale. Les télévisions satellitaires et internet accentuent ce processus. Contribue aussi le financement de l’État belge des mosquées, qui reconnaît sans objection des mosquées nationales turques, marocaines en leur donnant donc des moyens, alors qu’il pourrait exiger de reconnaître des mosquées à condition qu’elles soient tout simplement belges, de quartier, pour répondre aux demandes des fidèles belges ...... et non pas des Turco-Belges, des Belgo-Marocains, des Rwandais, des Albanais, des Pakistanais, etc.

Le manque de leadership

Ces années ont aussi montré la carence du leadership musulman. Pas mal de leaders locaux, organisateurs, prédicateur ont animé la réalité musulmane et l’ont organisée. Rares ont été les leaders intellectuels et spirituels. Et encore moins ou presque absents les leaders qui ont sur s’élever au-delà du particulier et du local pour devenir des références dans les communautés nationales respectives et, au-delà de celles-ci, pour parler à l’ensemble des musulmans. Un leadership intellectuel et spirituel ne s’improvise pas. Il est en partie insuffisant aussi dans les pays musulmans, malgré le nombre de prédicateurs et moralistes. C’est peut-être un des drames de l’islam contemporain : celui de voler à la recherche de puissance, mais dans une très grande faiblesse spirituelle.

Et c’est aussi la situation européenne et belge. D’où le paradoxe : le décalage entre le poids institutionnel et le poids et l’influence intellectuelle, morale, spirituelle, symbolique au sein de la communauté musulmane et notamment au sein de la jeunesse.

Dans la question du leadership les relations entre flamands et francophones se posent. Jusqu’à présent aucun président de l’Exécutif ne parlait le flamand. Il a fallu créer (et payer) deux secrétaires généraux, l’un néerlandophone et l’un francophone. Les musulmans suivant la logique de l’Etat belge : chemineront-ils vers un islam flamand, et un bruxello-wallon, ou un islam bruxellois et un autre wallon ?

Le présupposé de la démocratie individuelle

Dès 1999 l’idée de créer une instance représentative des musulmans sur base d’élections a séduit tout le monde. Elle a séduit le Commissariat royal à la politique des immigrés, les instances gouvernementales, la presse... et aussi les musulmans qui pensaient ainsi donner un gage de leur bonne foi. La future autorité musulmane aura une légitimité démocratique On transfère en somme ainsi dans le champ religieux l’idée de démocratie et des procédures démocratiques venant du champ politique. L’idée qu’une instance religieuse est légitime parce que démocratique à l’instar des réalités politiques est plutôt erronée. Dans ce sens les autorités catholiques, orthodoxes, anglicanes ne seraient pas légitimes. Or, des religions sont des associations privées qui ont leurs logiques et auxquelles les membres peuvent adhérer ou pas et leur légitimité vient de l’adhésion des membres peut importe si la désignation de l’autorité est démocratique ou pas.

En plus, les défenseurs des élections individuelles démocratiques oublient quelques aspects. La démocratie individuelle directe fonctionne rarement. Pou qu’une démocratie fonctionne sont nécessaires des médiations, comme les partis, qui ont la fonction de filtrer, de medier, de constituer les préalables à l’exercice démocratique. Dans le cas de l’islam, rien de tel n’existait ; c’était une démocratie directe d’individus, ce qui permettra à des personnes pas nécessairement recommandables ou à l’un ou l’autre groupe plus organisé de se propulser sur le devant de la scène.

Les effets systémiques un peu pervers de l’État belge

L’État belge avec son mode financement qui implique l’obligation d’une instance chef de culte, force les musulmans à créer une instance commune. On pourrait imaginer une instance purement administrative, destinée à gérer le la manne du financement des cultes et des désignations d’enseignants de religion islamique. Mais en même temps l’Etat ne se suffit pas de cela  et s’attend à l’existence d’une autorité morale. Par exemple lors des départs des jeunes en Syrie, la ministère de l’Intérieur a sollicité l’Exécutif, de simas de prendre publiquement position contre ces départs. Dans la partie non turque de la communauté, on s’attend également à une autorité morale, spirituelle, intellectuelle. Au stade actuel, du côté turc tout arrive formaté de Turquie. La Diyanet étant avant tout une instance gestionnaire-bureaucratique plus qu’une instance spirituelle et morale.    

En somme l’État semble exiger l’impossible. Et ce faisant, objectivement, il contribue aveuglement, préoccupé de solution de court terme à engranger dans la prochaine campagne électorale des ministres respectifs de la justice, à l’effet pervers de retarder, voire empêcher l’émergence d’un islam belge.

5. Et à partir de 2014 ?

Des forces politiques et sociales ont voulu tourner la page de la procédure électorale en vigueur depuis presque quarante ans et entendent faire naître un nouveau système. Les instances élues n’ont pas été tellement consultées. C’est entre quelques acteurs que tout semble s’être joué. L’idée est de refonder tout le système électif à partir des mosquées. Celles-ci envoient des délégués qui élisent un Exécutif et, celui-ci, un Président. Les choses semblent plus claires, car l’étape initiale, fondée sur les mosquées, semble moins imprévisible que des élections sur base d’individus.

Reste l’inconnue du rapport entre factions nationales, notamment celle turque et celle marocaine. La question sera de voir si elles trouveront les accords nécessaires pour se partager le pouvoir et le gâteau.

Reste aussi à savoir si ces représentants de mosquées belges, dont une partie d’entre elles, des imams, ainsi que les aumôniers sont financée par l’Etat belge ainsi que les imams, accepteront de continuer à être pilotés par l’extérieur ou bien s’il se demanderont si le temps n’est pas venu d’une certaine émancipation par rapport à des influences musulmanes externes, y comprise de celles des pays d’origine. Reste à savoir s’ils resteront enfermés dans leurs cloisonnements nationaux, tant dans les mosquées que dans l’action même de l’Exécutif. Comme pour le passé, pour mettre en place cette instance dirigeante, on s’est moins préoccupés de construire une base commune, une conscience commune, une culture commune et encore moins de chercher les voies intellectuelles et morales communes. On semble être préoccupés avant tout à gérer des rapports de force, à prendre le pouvoir et à se partager le gâteau de l’État. Le tout sous l’influence forte d’un islam non belge.

Reste la question aussi de savoir si les représentants des mosquées sont conscients et parviendront à prendre en charge l’ampleur des enjeux liés à la création d’une instance directrice et orientatrice des musulmans belges. Car qu’on le veuille ou pas, l’Exécutif ne sera jamais une simple instance gestionnaire de dossiers administratifs et de flux d’argent. Les instances dirigeantes musulmanes seront appelées, par les musulmans eux-mêmes, à donner une réponse aux questions existentielles des musulmans belges, des jeunes surtout. Elles n’auront pas seulement à s’occuper de culte et éventuellement des briques de nouvelles mosquées, mais auront à penser à former des têtes. Elles auront à s’occuper à fond de l’enseignement de la religion islamique. Elles devront tenir compte aussi du monde associatif musulman hors des mosquées. Elles devront se demander comment préparer les futures générations de leaders et de fidèles et être à la hauteur des questions que la société pose.

Reste à savoir enfin si ces responsables sont conscients de la nécessaire transition des générations et s’ils laissent une place aux jeunes, hommes et femmes, qui souhaitent s’engager en fidélité à leur religion. Il sera intéressant de voir quelle est la proportion (hommes et femmes) de personnes de première, deuxième, troisième génération parmi les délégués des mosquées au Conseil général et parmi les futurs membres de l’Exécutif.

            L’année 2014 marquera-t-elle un tournant non seulement dans l’émergence d’une nouvelle instance administrativement efficace et interlocutrice correcte de l’État afin de canaliser et à bien utiliser les moyens publics ou parviendra-t-elle à être aussi une instance intellectuelle, spirituelle et morale des musulmans belges?