Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Envie de rester au courant des derniers articles ?

Abonnez vous au flux Rss

Le Centre islamique du Cinquantenaire en attente d’un cap  

Felice Dassetto

19 mars 2019

L’imposant bâtiment du Centre islamique situé dans le parc du Cinquantenaire en plein cœur de Bruxelles, au sein du quartier européen, va être dégagé de son utilisation par la Ligue Islamique mondiale, expression et instrument du wahhabo-salafisme. Elle l’a occupée pendant quarante ans. Ainsi l’a voulu la Commission parlementaire sur le terrorisme. C’est bien ainsi car non seulement ce Centre peut avoir contribué par son enseignement à la radicalisation de jeunes, mais bien plus largement, parce que cet enseignement a été source de non intégration d’au moins trois générations musulmanes, hommes et femmes, au sein de la société. Alors que, malgré toutes les critiques (faciles après coup) qu’on peut faire à la cession par l’Etat belge de l’usage de ce bâtiment à la fin des années 1960 à la Ligue islamique mondiale, le but fondamental était de concéder ce bâtiment dans l’objectif de favoriser l’insertion harmonieuse des musulmans, qui commençaient alors à s’implanter, au sein de la société belge. Ce but a été trahi par la Ligue islamique mondial et la propagation de sa doctrine.

Maintenant, il s’agit pour les musulmans de savoir quoi faire et comment gérer ce bâtiment. C’est un enjeu majeur. Il risque d’être un boulet au pied, dont la gestion coutera assez chère aux pouvoirs publics et aux fidèles musulmans, mais qui risque de se limiter à un statu quo, précaire et illusoire actuel, révélateur des carences et des grippages du monde musulman bruxellois et belge, alors qu’il pourrait être une source de dépassement.

La décision de rompre l’accord d’utilisation du bâtiment du Cinquantenaire avec la Ligue islamique mondiale date de plus d’un an. Le défi était pour les musulmans de penser et finaliser l’usage de ce bâtiment et s’organiser pour le gérer. Car il s’agit d’un lieu qu’en raison de sa localisation, de son ampleur, de son histoire, de sa symbolique est un haut lieu de l’islam belge, a une dimension qui dépasse les réalités « nationales d’origine » et en fait proprement un lieu de l’ « islam belge ». En plus en fait un lieu transnational, donc fondamentalement propre à un « islam belge ». Ce lieu –et ceci est important- n’est pas assimilable à une mosquée ou à un centre islamique de quartier et ne peut pas être marqué par des appartenances nationales d’origine comme le sont la majorité des mosquées. Le centre du Cinquantenaire a une symbolique et peut avoir des fonctions plus amples.

J’avais attiré l’attention sur le défi que pose aux musulmans et à leurs responsables de penser sous quel angle ce Centre pourrait être envisagé, dans un texte publié dans ce blog (Le Centre islamique et culturel de Belgique quitte le Cinquantenaire: Un tournant ? Lequel ?,13 mars 2018). Question d’autant plus importante à ce moment tournant dans l’histoire de l’islam mondial, européen, belge après les vicissitudes liées à la vague jihadiste-terroriste des années 2000-2010, point culminant de l’hégémonie exercée depuis cinquante ans par les visions de l’islam politique et de l’islam wahhabo-salafiste. Avec l’emprise que tout cela a exercé sur la jeunesse musulmane européenne et en particulier belge, et avec l’émergence maintenant de nouvelles générations musulmans ainsi que l’arrivé de nouveaux musulmans comme réfugiés politiques ou comme migrants.

Force est de constater que pas grande chose n’a été fait pour préparer la transition dans ce bâtiment prestigieux en terme de finalisation d’objectifs, de construction de consensus, de préparation d’une équipe, d’implication large des forces vives, jeunes et moins jeunes, à la hauteur des enjeux liés à ce bâtiment.

Lire la suite...

Le devenir du Moyen-Orient, des pays méditerranéens et de l’islam.

A propos de l’ouvrage de Gilles Kepel, Sortir du chaos. Les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, Paris, Gallimard, octobre 2018, 514p. (avec huit cartes de Fabrice Balanche)

Felice Dassetto

5/11/2018

Le renommé politologue français Gilles Kepel vient de publier un nouvel ouvrage marquant dans lequel il fait le bilan de plusieurs décennies du devenir du monde musulman, à partir des années 1970, et en particulier à la suite du Printemps arabe. Le titre de l’ouvrage est un peu trompeur, car l’auteur analyse avant tout le chaos du Moyen-Orient. Et les dernières pages de l’ouvrage, qui sont annoncées en introduction comme étant destinées à « envisager les voies de sortie qui se dessinent » (p.17), sont maigres. C’est dire la difficulté de tenter de voir ce qui se dessine si même un connaisseur du monde arabo-musulman comme Kepel s’avère dans une relative impasse devant la tentative de profiler des scénarii d’avenir.

Une introduction avec quelques références biographiques fait percevoir le parcours et le développement de la passion mise par cet auteur dans l’effort de comprendre la réalité du monde musulman et du devenir de la religion musulmane contemporaine. Son apport a été majeur.

Lire la suite...

Le devenir de l’islam sunnite et radicalisme.

Pour une interprétation de moyen-long terme et quelques questions

Felice Dassetto

4 juin 2017

Depuis plus de quarante ans, le monde musulman chiite et sunnite, vit une phase intense        de son bouillonnement interne et de ses relations avec le reste du monde. Une spirale négative s’est engendrée dans les relations entre musulmans et non musulmans qui aboutit à des points dramatiques d’actions armées. Le monde musulman lui-même est tragiquement secoué par des luttes armées internes.

Les attentats de Londres, Manchester, Bagdad posent la question de savoir s’ils sont l’œuvre du dernier coup de queue du dragon ou s’ils annoncent une phase nouvelle, celle de l’après Daesh.

Quoi qu’il en soit, il est important de tenter de regarder les événements actuels dans la suite de leur déroulement historique de moyen-long terme, pour voir toute la profondeur des enjeux qui se jouent au sein du monde musulman et dans les relations entre monde musulman et le reste du monde.

Lire la suite...

Le Centre islamique et culturel de Belgique quitte le Cinquantenaire: Un tournant ? Lequel ?[1]

Felice Dassetto

13 mars 2018

Le ministre Didier Reynders a annoncé le 15 janvier dernier, lors d’une rencontre avec son homologue saoudien, Adel al-Jubeir,  en visite officielle en Belgique, qu’un accord avait été conclu « pour dire que la Belgique peut reprendre en main la gestion de cette grande mosquée et la confier à une autorité locale, une autorité du culte musulman. Probablement l’Exécutif des musulmans de Belgique ». La grande mosquée dont parle le Ministre est celle gérée par le Centre islamique et culturel de Belgique, située au parc du Cinquantenaire à Bruxelles. Mais le fait est que ce lieu, comme nous le verrons, ne remplit pas seulement des fonctions cultuelles. Ce qui rend la question plus complexe.

Lire la suite...

Interprétations du radicalisme jihadiste et terroriste.

A propos d’une polémique bien peu utile : Kepel vs Roy vs Burgat

 

Felice Dassetto

13 novembre 2016

 

On commémore le premier anniversaire des attentats du 13 novembre 2015 à Paris.

On continue à se demander comment expliquer le fait qu’au sein de l’islam sunnite, des fractions de population, jeunes et moins jeunes, hommes, mais également des femmes, enfourchent le chemin du radicalisme jihadiste, voire, plus difficile à comprendre encore, celui du terrorisme et du suicide à finalité terroriste.
En France et dans le contexte belge francophone a été largement diffusée une polémique assez virulente, par médias ou publications interposés, entre trois scientifiques, Gilles Kepel, Olivier Roy et François Burgat, concernant l’explication à donner au passage à ce radicalisme extrême. Chacun de ces trois auteurs mettant en avant, contre les autres, la valeur de son interprétation. Le Soir du 11 novembre dernier a laissé large espace, et ce n’est pas la première fois, à des interviews de Kepel et Roy, mettant en scène ce débat polémique.

Cette polémique est bien inutile et contre-productive. Notamment parce que, en focalisant toute l’attention analytique (largement diffusé par les médias) au sujet de ces positions on s’empêche de regarder plus loin et autrement cette question. La réflexion et l’analyse, bien difficiles concernant un tel sujet, sont ainsi figées et restent enfermées dans ces positions polémiques alors qu’elles sont toutes des positions partielles, valables en partie, mais en partie seulement. Pour résumer : chacun des trois a un peu de raison, mais leur argumentation reste partielle et nécessite de nombreux approfondissements et consolidations. Ce qui est normal dans le travail scientifique.

Lire la suite...