Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

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Attentats de Paris du 13 novembre 2015 :

le procès qui ne pourra pas tout expliquer

Felice Dassetto

14 septembre 2021

Le grand procès à l’égard des auteurs des attentats parisiens du 13 novembre 2015 a commencé à Paris.

Il est « hors norme », comme disent les médias soulignant son aspect spectaculaire, donc digne de médiatisation. « Hors norme » par l’ampleur d’action et par le nombre des victimes de cet acte terroriste de masse, par le nombre d’inculpés, par le nombre d’avocats et par sa durée. C’est à l’honneur d’une société démocratique de mettre en place un tel procès, suivant une procédure « dans les normes », refusant ainsi une justice sommaire, expéditive ou vindicative tout en résistant aux éventuelles tentatives de noyer les tragiques réalités des faits dans des procédures dilatoires.

Comme pour tout procès, il s’agira d’établir avec précision la responsabilité des personnes que l’appareil policier et judiciaire inculpent sur base du code pénal en vigueur. Il pourra établir de quels actes et à quel degré ces personnes peuvent être déclarées coupables et les peines qu’elles vont encourir.

Les victimes vivantes et leurs proches pourront savoir de manière spécifique qui sont les auteurs des actes accomplis dans tel ou tel lieu, qui a tué, causé des mutilations.

Les familles des auteurs de ces actes pourront mieux appréhender le profil de leurs proches, dont ils connaîtront peut-être un visage qu’elles ignoraient ou qu’elles ne voulaient pas voir ou que, peut-être, elles continuent à ne pas vouloir voir.

Ce procès ne parviendra à rien dire de plus, bien que les attentes des parties civiles, voire plus largement de l’opinion publique et des médias, soient plus amples car on voudrait essayer de « comprendre » les raisons d’un tel acte, révélateur d’une telle vision de la société et des relations entre humains.

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Que devient le terrorisme jihadiste ?

Un bilan à la fin 2019 après la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi et la persistance de foyers jihadistes[1].

 

Felice Dassetto

25.11.2019

Le clerc combattant Abou Bakr Al Bagdhadi avait lancé un « Califat » islamique (appelé également avec l’acronyme Daesh). Il prétendait ainsi se situer en ligne directe avec la réalité politique et religieuse du Prophète Muhammad. Il avait également fait prendre en 2014 un nouveau tournant au jihadisme radical, à la suite de celui inspiré et programmé par Oussama Ben Laden et ses compères dans les années 2000. Il est mort le 27 octobre dernier. Il a été tué lors d’un raid des forces spéciales américaines. Etonnement, alors qu’on le pensait terré dans des régions désertiques, il vivait depuis quelques mois dans un village près de la ville d’Idleb, au nord- ouest de la Syrie, à quelques kilomètres de la frontière turque, dans une région contrôlée par des groupes islamistes proches d’Al-Qaida (donc opposés à Daesh) et par des postes d’observation de l’armée turque. Cela fait partie des jeux difficiles à comprendre qui se jouent dans la région.

Dans ce texte nous allons d’abord faire un bilan global de la réalité du jihadisme terrorisme en cette fin 2019(1) en différenciant les lieux où le jihadisme est actifs et ceux, comme l’Europe où il semble mis hors-jeu (visible). Ensuite (2) nous allons faire quelques distinctions utiles au sujet des niveaux d’engagement, pour préciser ensuite que le radicalisme jihadiste est une question de relation entre une offre et une demande (3).

En entrant dans le vif du sujet à partir d’une approché générale des vecteurs qui ont fait le succès du jihadisme dans les dernières décennies et pour voir ce qu’il en est aujourd’hui, nous essaierons de regarder ce qu’il en est aujourd’hui des facteurs contextuels sociaux, économiques, politiques sur lesquels des doctrines et des pratiques jihadistes peuvent se greffer (4). On arrive ensuite (5) au point clé : que deviennent aujourd’hui les doctrines radicales-jihadistes-terroristes qui ont alimenté et ont donné du sens, ont construit des motivations (5)  à la lutte armé-terroriste dans les dernières décennies ? Pour voir ensuite ce que deviennent les structures organisées (6) et, brièvement ce que pourrait devenir un réseau virtuel (7). Et, dernier point (8), le jihadisme s’est inscrit et a été instrumentalisé par des intérêts politiques et géopolitiques : que deviennent-ils aujourd’hui ?

Une brève conclusion fait une rapide synthèse, provisoire.

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Le devenir du Moyen-Orient, des pays méditerranéens et de l’islam.

A propos de l’ouvrage de Gilles Kepel, Sortir du chaos. Les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, Paris, Gallimard, octobre 2018, 514p. (avec huit cartes de Fabrice Balanche)

Felice Dassetto

5/11/2018

Le renommé politologue français Gilles Kepel vient de publier un nouvel ouvrage marquant dans lequel il fait le bilan de plusieurs décennies du devenir du monde musulman, à partir des années 1970, et en particulier à la suite du Printemps arabe. Le titre de l’ouvrage est un peu trompeur, car l’auteur analyse avant tout le chaos du Moyen-Orient. Et les dernières pages de l’ouvrage, qui sont annoncées en introduction comme étant destinées à « envisager les voies de sortie qui se dessinent » (p.17), sont maigres. C’est dire la difficulté de tenter de voir ce qui se dessine si même un connaisseur du monde arabo-musulman comme Kepel s’avère dans une relative impasse devant la tentative de profiler des scénarii d’avenir.

Une introduction avec quelques références biographiques fait percevoir le parcours et le développement de la passion mise par cet auteur dans l’effort de comprendre la réalité du monde musulman et du devenir de la religion musulmane contemporaine. Son apport a été majeur.

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Le Centre islamique du Cinquantenaire en attente d’un cap  

Felice Dassetto

19 mars 2019

L’imposant bâtiment du Centre islamique situé dans le parc du Cinquantenaire en plein cœur de Bruxelles, au sein du quartier européen, va être dégagé de son utilisation par la Ligue Islamique mondiale, expression et instrument du wahhabo-salafisme. Elle l’a occupée pendant quarante ans. Ainsi l’a voulu la Commission parlementaire sur le terrorisme. C’est bien ainsi car non seulement ce Centre peut avoir contribué par son enseignement à la radicalisation de jeunes, mais bien plus largement, parce que cet enseignement a été source de non intégration d’au moins trois générations musulmanes, hommes et femmes, au sein de la société. Alors que, malgré toutes les critiques (faciles après coup) qu’on peut faire à la cession par l’Etat belge de l’usage de ce bâtiment à la fin des années 1960 à la Ligue islamique mondiale, le but fondamental était de concéder ce bâtiment dans l’objectif de favoriser l’insertion harmonieuse des musulmans, qui commençaient alors à s’implanter, au sein de la société belge. Ce but a été trahi par la Ligue islamique mondial et la propagation de sa doctrine.

Maintenant, il s’agit pour les musulmans de savoir quoi faire et comment gérer ce bâtiment. C’est un enjeu majeur. Il risque d’être un boulet au pied, dont la gestion coutera assez chère aux pouvoirs publics et aux fidèles musulmans, mais qui risque de se limiter à un statu quo, précaire et illusoire actuel, révélateur des carences et des grippages du monde musulman bruxellois et belge, alors qu’il pourrait être une source de dépassement.

La décision de rompre l’accord d’utilisation du bâtiment du Cinquantenaire avec la Ligue islamique mondiale date de plus d’un an. Le défi était pour les musulmans de penser et finaliser l’usage de ce bâtiment et s’organiser pour le gérer. Car il s’agit d’un lieu qu’en raison de sa localisation, de son ampleur, de son histoire, de sa symbolique est un haut lieu de l’islam belge, a une dimension qui dépasse les réalités « nationales d’origine » et en fait proprement un lieu de l’ « islam belge ». En plus en fait un lieu transnational, donc fondamentalement propre à un « islam belge ». Ce lieu –et ceci est important- n’est pas assimilable à une mosquée ou à un centre islamique de quartier et ne peut pas être marqué par des appartenances nationales d’origine comme le sont la majorité des mosquées. Le centre du Cinquantenaire a une symbolique et peut avoir des fonctions plus amples.

J’avais attiré l’attention sur le défi que pose aux musulmans et à leurs responsables de penser sous quel angle ce Centre pourrait être envisagé, dans un texte publié dans ce blog (Le Centre islamique et culturel de Belgique quitte le Cinquantenaire: Un tournant ? Lequel ?,13 mars 2018). Question d’autant plus importante à ce moment tournant dans l’histoire de l’islam mondial, européen, belge après les vicissitudes liées à la vague jihadiste-terroriste des années 2000-2010, point culminant de l’hégémonie exercée depuis cinquante ans par les visions de l’islam politique et de l’islam wahhabo-salafiste. Avec l’emprise que tout cela a exercé sur la jeunesse musulmane européenne et en particulier belge, et avec l’émergence maintenant de nouvelles générations musulmans ainsi que l’arrivé de nouveaux musulmans comme réfugiés politiques ou comme migrants.

Force est de constater que pas grande chose n’a été fait pour préparer la transition dans ce bâtiment prestigieux en terme de finalisation d’objectifs, de construction de consensus, de préparation d’une équipe, d’implication large des forces vives, jeunes et moins jeunes, à la hauteur des enjeux liés à ce bâtiment.

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Le Centre islamique et culturel de Belgique quitte le Cinquantenaire: Un tournant ? Lequel ?[1]

Felice Dassetto

13 mars 2018

Le ministre Didier Reynders a annoncé le 15 janvier dernier, lors d’une rencontre avec son homologue saoudien, Adel al-Jubeir,  en visite officielle en Belgique, qu’un accord avait été conclu « pour dire que la Belgique peut reprendre en main la gestion de cette grande mosquée et la confier à une autorité locale, une autorité du culte musulman. Probablement l’Exécutif des musulmans de Belgique ». La grande mosquée dont parle le Ministre est celle gérée par le Centre islamique et culturel de Belgique, située au parc du Cinquantenaire à Bruxelles. Mais le fait est que ce lieu, comme nous le verrons, ne remplit pas seulement des fonctions cultuelles. Ce qui rend la question plus complexe.

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