Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Le monument manquant de Waterloo

Felice Dassetto

18 mai 2015

Les commémorations du bicentenaire de la bataille de Waterloo approchent à grand pas. Les places pour le grand jeu de reconstitution de la bataille sont vendues. Champagne et diners sous tente agrémenteront le spectacle du public plus fortuné. Les opérateurs touristiques inscrivent les commémorations dans leurs circuits. Les hôteliers se frottent les mains car les touristes sont attendus en nombre. Les investissements publics et privés seront rentabilisés. Le business Waterloo est bien installé.

La presse nous informe ; des inserts spéciaux sont réalisés. Des numéros spéciaux de revues paraissent. Ils annoncent : « Napoléon : le héros absolu ». On saura tout de Napoléon et surtout de ses batailles : Waterloo oblige. Celles gagnées et celles perdues. De Waterloo, on connaitra les détails des forces humaines, du nombre de chevaux en présence. On connaîtra tout sur les armements des camps adverses : les fusils prussiens, les « Brown bess » anglais, les carabines françaises. On saura tout du poids des boulets des canons et du Shrapnel, la nouvelle munition adoptée par les anglais. On connaîtra tout de la stratégie de Wellington et de Napoléon. On pourra suivre le chemin de l’Empereur et de son armée depuis la frontière française: un trekking de guerre. Sur le site, des parcours permettront de cheminer d’un monument à l’autre.

En ce juin 2015, sur le site rénové, que veut-on commémorer au juste ? Certainement une bataille, un fait d’armes. Et on connait la fascination pour les faits d’armes, pour la technologie des armes, pour la mort, pour la mort en masse, pour la stratégie de la guerre.

Et puis on commémore un homme qui presque semble continuer à fasciner. Un homme que l’on célèbre en France avant tout, où il est l’objet d’un culte au point qu’une pièce de deux euros ne pourra pas être frappée en Belgique pour raconter ce fait d’histoire : sa défaite à Waterloo. L’interdiction du gouvernement français  est franchement une sottise. Heureusement que les belges ont assez d’ironie pour ne pas en faire un incident diplomatique. J’espère que l’un ou l’autre chocolatier belge ne se privera pas d’en fabriquer en chocolat.

Etrange adulation pour ce personnage. J’ai quelques difficultés à la comprendre, malgré les codes civil, pénal et malgré ses œuvres urbaines, l’Ecole des Ponts et Chaussées et malgré tout ce qu’on veut. Je pense que l’on peut mettre aussi sur le compte d’un certain nombre de dictateurs pas mal de choses positives. Ils ne restent pas moins des dictateurs.

Car à côté du versant clair de Napoléon, le côté sombre n’est pas rien et ce versant sombre le rapproche plutôt des grands criminels de guerre. Car cet homme n’a pas seulement défendu la France et son idée révolutionnaire, mais il a transformé les idées révolutionnaires en despotisme ; il transformé l’idée républicaine en une monarchie d’opérette, qui était aussi une machine d’enrichissement. Et surtout, il a mis à feu et à sang l’Europe, il a pillé là où il est passé. Il a menti avec des vaines promesses. Et il a amené à la mort, il a fait souffrir, il a rendu invalides des centaines de milliers de personnes. On a beau dire que pour les grognards c’était une belle aventure : mais que d’oppression, de sang et de souffrance.

Ces morts ordinaires, ces souffrances ordinaires, celles d’hommes et de femmes, n’ont pas d’existence dans les monuments de Waterloo. Ils existent, éventuellement, par leur régiment ou leur bataillon, donc par leur statut militaire. Ils existent parce que soi-disant, comme le dit le monument aux Belges, ils sont morts « en défense du drapeau et pour l’honneur des armes ». Quelle rhétorique et quel beau mensonge. Ce monument porte les noms des officiers morts et blessés. Il n’inscrit que le nombre des soldats morts.

Les stèles, qu’une association Franco-Européenne de Waterloo continue à placer ici et là, sont érigées en honneur des faits de guerre de bataillons et des régiments français.

Dans tout le site de Waterloo on commémore avant tout les dirigeants de cette bataille monstrueuse et on commémore avant tout les instances armées, régiments, bataillons et compagnies et leurs faits d’armes. On célèbre l’héroïsme et on oublie de dire comment cet héroïsme était obtenu : par la contrainte, par l’alcool, par un honneur mal placé et par de vaines promesses.


Ne faudrait-il pas une initiative nationale, mieux, européenne, qui collecte des fonds pour ériger sur le site de Waterloo un monument grandiose à la paix. Un monument qui soit également un monuments aux morts anonymes inutiles, aux individus, aux êtres humains, tout simplement, morts et envoyés au massacre à cause de la gloire folle d’un dirigeant exalté et d’une classe dirigeante qui n’a trouvé que dans les armes l’issue d’un rapport de force et, peut-être, la satisfaction de ses intérêts. Leçons d’hier et questions pour aujourd’hui.

Ceci afin que Waterloo devienne un lieu de célébration de la paix et qu’il ne reste pas seulement le lieu du folklore du jeu de la guerre et de la puissance. Certes, le boulet de canon sous le pied du lion en haut de la butte, symbole du Royaume des Pays-Bas unifiés et de son roi victorieux, voulait être un symbole de paix. Mais son sens est restreint et biaisé. Il concerne les Pays-Bas réunifiés, qui d’ailleurs n’existent plus. Il faudrait penser un monument à la paix au sens général, une célébration à l’héroïsme de la paix et la commémoration de ceux et celles qui souffrent de guerres dont ils n’ont rien, mais alors vraiment rien, à gagner. C’est le monument manquant de la plaine de Waterloo.

Peut-être que des artistes, des scénaristes et des chorégraphes inventifs pourront également faire une relecture de Waterloo, n’en restant pas à un spectacle macabre, au demeurant exaltant et fascinant d’un jeu de guerre, pour réaliser une sorte de grande parade d’un Waterloo à l’envers, qui réinvente une symbolique de la paix qui regarde avec courroux, mélancolie et tristesse, ces hommes et ces faits de guerre.

Peut-être que ce monument et ces commémorations à l’enseigne de la paix pourraient s’inscrire au sein de l’idéal européen, pour rappeler qu’il a fallu plus d’un siècle et demi après Waterloo et combien de sang versé pour que l’Europe sorte de la logique de la guerre, et pour rappeler aussi que le marché, idée qui domine et surplombe l’idéal européen, n’est pas automatiquement à lui seul facteur de paix.

Peut-être qu’un tel monument et de telles commémorations à la paix n’attireront point de touristes, car souvent, les hommes surtout, aiment les narrations de guerre, les stratégies militaires, les mouvements de masse des corps armés, les héroïsmes des faits d’armes, les faits sanglants, les clameurs du feu. C’est – ou c’était- le propre de l’identité virile de la guerre. Quoi que je pense que la jeunesse est plus attirée par une culture de la paix que de la guerre. Mais cette culture, il faudra contribuer à la construire, voir ce que cela implique, il faudra en faire la narration et en bâtir l’identité individuelle et collective.