Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

A propos de la "nation wallonne": penser la "nation"

Felice Dassetto

Le lent et laborieux processus de réforme, mais en réalité de dislocation de la Belgique, pose des questions au sujet des Etats et des réalités politiques contemporaines qui vont souvent au delà du cas belge. La polémique suscitée par les propos du président de la Région wallonne Rudy Demotte au août 2013 à propos d’un « nationalisme wallon » (positif, ajoute-t-il), prouve la nécessité d’une reflexion de fond.

Les débats, les travaux de politologues ou d’historiens relatifs aux Etats et aux Nations fluctuent souvent entre deux regards extrêmes.

D’une part la nation et l’Etat qui l’accompagne est vue à la manière du regard romantique ou de celui nationaliste, comme une réalité « substantielle », quasi naturelle et qui transcend les vicissitudes du temps. Certains régionalismes d’ailleurs, comme celui flamand, mais aussi ceux catalan ou basque, prolongent également cette idée par rapport à leur région qui aspire à devenir un Etat à part entière et s’affirme comme nation (on pourrait parler de « regio-neonationalistes) et qui se pense par ces catégories substantielles parfois aux teintes quasi-génétiques.

A l’opposé du précédent on pense la nation et l’Etat à partir d’une vision « constructionniste absolue ». La nation et l’Etat ce sont des pures constructions; elles sont donc considérées comme artificielles, comme contingentes ou issues d’une imposition. La logique d’imposition est l’analyse actuelle flamande au sujet de l’imposition de l’Etat belge en 1830 par la bourgoisie francophone (ou « fransquillonne » comme il la surnomment) dominante à l’époque. Cette position est tenue soit par des régio-neonationalistes à l’égard des Etats qu’ils souhaitent délégitimer et dont ils veulent se dégager ou bien par des intellectuels aux teintes postmodernes qui pensent les ensembles sociaux en terme de liquidité, de flux, de contingence. Ce postmodernisme s’applique aux Etats : il est un discours courant chez les intellectuells à propos de l’Etat belge. On se complait à parler de la vacuité de l'identité belge, de sa non-existence. Mais s’applique également aux réalités régionales, notamment en Wallonie. C’est un peu contre cette vision inconsistante de l'identité que le président Demotte à voulu se positionner... Je trouve avec raison. Mais sa position a été très maladroite et revèle, selon moi, d'un manque de réflexion sur les identités collectives.

Ces deux positions -substantialiste et constructionniste- sont présentes dans les controverses belges et de biens d’autres pays, comme en France à l'occsation du mauvais débat sur la nation lancé sous le gouvernement Sarkozy. Aujourd’hui, l’idée substantialiste n’alimente que très peu le regard sur la Belgique, sauf auprès de quelques nostalgiques d’une Belgique du passé. Par contre elle sous-tend les positions flamandes, tout comme celles de certains régionalistes wallons par rapport à leur regio-néonations respectives.

La vision constructiviste extrême alimente assez bien le discours par rapport à la Belgique et alimente aussi des projets de réformes institutionnelles :  selon cette vision un Etat et les populations qui vont avec, peuvent être faites, défaites, agencées à la manière d’un jeu de lego, puisque tout est construction.

Or, ces deux visions ne permettent pas de penser de manière renouvelée le politique et l’articulation entre les institutions publiques et les identités collectives. Ceci vaut pour pas mal de pays et vaut également pour la réalité européenne. Et ceci vaut pour la Belgique de demain issue des réformes institutionnelles : sur base de quoi cette énième Belgique réformée, fédérale ou conféderale qu'elle soit pourra trouver un fondement qui donne une raison positive au vivre-enemble et que par là pourrait fonder la vie commune?

Car comme toute réalité sociale, donc également pour les idées d’Etat, de « nation » (que l'on peut appeler autrement si le terme ne satisfait pas), on est toujours devant un processus qui résulté d’un double vecteur. D’une part réalité déjà-là, une culture, une ou des langues, des institutions, des réseaux, des modes de vie qui ont balisé par les pratiques la vie commune sur un territoire ou qu’il faut construire pour qu’ils balisent cette réalité. D’autre part une vision, un projet issu d’une imposition ou d’un accord à partir duquel s’est construite une réalité nouvelle qui au fil du temps est devenus aussi une réalité déjà-là. C’est en quelque sorte entre tradition et invention, entre déjà-là et innovation.

La Belgique contemporaine, ses intellectuels, ses hommes et femmes politiques enfermés ou dans des logiques substantialistes (à l’égard surtout de leurs régio-néonation respectives) ou dans des logiques constructionnistes (à l’égard de la Belgique) , s’avèrent incapables de penser de manière renouvelée leur propre réalité et leur propre espace sociopolitique autrement que par le biais des mécaniques institutionnelles. Et ne suffira pas le succès de la nationale de foot-ball ou les Stromae et autres chanteurs ou humoristes pour faire avancer la réflexion et le débat.