Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Une motion qui interroge, votée au conseil communal de Molenbeek

Felice Dassetto

 

30 septembre 2020

 

Le conseil communal de Molenbeek a approuvé le 31 août dernier, à une large majorité, après un débat qui a duré plus de quatre heures, une motion « relative à une modification du règlement de travail des agents communaux afin d’y ajouter une clause de non-discrimination ». 

Cette motion a été commentée dans la presse notamment pour signaler le tiraillement au sein du PS, l’opposition à cette motion par le MR et la démission éclatante du chef de groupe du parti Ecolo, qui est dans l’opposition, Karim Majoros, en raison du vote de son parti en faveur de cette motion. Cette divergence au sein du groupe Ecolo est d’autant plus remarquée que la coprésidente du parti Ecolo, conseillère communale à Molenbeek, a fortement soutenu, voire a forcé, le vote de ce parti contrairement à la position de la section locale d’Ecolo. 

   Cet épisode de la vie communale de cette commune mérite d’aller au-delà des aspects relatifs aux positionnements politiques en développant, même brièvement, un double regard. D’une part une analyse à propos des contenus mêmes de la motion. Et d’autre part quelques analyses contextuelles, car il est révélateur de diverses dynamiques politiques et idéologiques qui traversent la région bruxelloise ainsi que le monde musulman contemporain.

    En question, dans le fond, il y a la revendication de fractions du monde musulman religieux en faveur du port du voile (et de manière annexe, non dites dans cette motion, mais présentes dans d’autres revendications, d’autres expressions religieuses telle que la prière sur le lieu de travail).

    La revendication du port du voile islamique par les femmes est présente de manière renouvelée dans le monde musulman depuis une bonne cinquantaine d’années, et dans les pays européens depuis la fin des années 1980, provoquant un malaise certain, sans qu’il y ait eu une analyse et un débat approfondi sur le sujet, la polémique et l’affrontement ayant prévalu sur le débat.

 

D’abord : le contenu de cette motion

 

La motion a pour objet une « modification du règlement de travail des agents communaux afin d’y ajouter une clause de non-discrimination ». Elle concerne évidemment uniquement la commune de Molenbeek. (On peut lire le bref texte de la motion dans l’annexe 1 joint, qui reproduit l’extrait du registre aux délibérations du Conseil Communal, publié en français et en flamand sur le site de la commune :

http://www.molenbeek.irisnet.be/nl/bestanden/raad/moties/2019/motion-31-08-2020-ps-sp-a-modification-du.pdfvoir).

 

Voici quelques premiers commentaires au sujet des contenus de cette motion.

La motion énumère en général une série de discriminations que le règlement de travail de la commune devrait éliminer dans ses pratiques d’embauche du personnel communal.

   Ces discriminations peuvent être ramenées à quatre grandes catégories, énoncées dans la motion un peu pêle-mêle:

- des discriminations sur base d’aspects physiques (âge, sexe, état de santé actuel ou futur, handicap, propriétés physiques ou génétiques, ‘race’, couleur de la peau) ; 

- des discriminations sur base d’aspects sociaux, culturels et sociopolitiques (naissance, fortune, ascendance, origine nationale ou ethnique) ;

- des discriminations sur base d’appartenances institutionnelles (affiliation syndicale) ;

des discriminations sur des bases subjectives (orientation sexuelle, convictions religieuses ou philosophiques, convictions politiques).

 

Quelques commentaires généraux.

   Toutes ces discriminations me semblent déjà faire l’objet de législations générales de lutte et de prévention à partir des droits humains et des législations européennes ou belges. On pourrait se demander pourquoi la commune de Molenbeek devait prendre une motion spécifique. On y verra plus clair dans les lignes qui suivent dans lesquelles il apparaîtra que cette énumération est en effet un pré-texte, au sens étymologique du terme, pour un autre développement.

   Concernant cette énumération, je voudrais noter encore quelques aspects un peu étonnants dans leur énonciation. Je ne conduis pas ici une analyse de la cohérence de cette motion avec les règlements de travail qui régissent la fonction publique en général.

    Le texte fait référence à la « naissance » ou à la « nationalité » ou à la « langue » sans autre précision, ce qui rend la motion plutôt imprécise : cela voudrait-il dire, concernant la référence à la nationalité, que, par exemple, un citoyen coréen, né à Séoul et habitant en Belgique, pourrait postuler de plein droit à un emploi à quelque niveau de ce soit dans la commune de Molenbeek ? 

Cette hypothèse pourrait être renforcée par le fait que dans l’exposé des motifs le texte dit : « L’accès à la fonction publique est ouvert à tous les citoyen.e.s. Le seul critère pertinent est la compétence des candidat.e.s ». Ce qui pourrait vouloir dire qu’un critère de « nationalité » n’est pas pertinent et que donc le citoyen coréen de mon exemple qui réside en Belgique pourrait postuler à un poste pour lequel il aurait une compétence.

La connaissance de la langue, hormis le fait où elle serait inscrite dans les compétences (comme dans la fonction de secrétaire communal, par exemple), ne serait pas requise (pour un emploi manuel par exemple), ce qui contredirait notamment les politiques prévoyant des parcours d’intégration entre autres par la connaissance de la langue.

   Un peu incompréhensible est la référence à la « fortune » : je ne savais pas qu’il existait encore des pratiques d’ancien régime qui feraient que des emplois publics seraient réservés à des personnes qui détiennent une « fortune » et dont seraient exclues des personnes qui ne détiennent pas une « fortune ». Je savais qu’il existe des pratiques qui privilégient de facto des appartenances politiques (non mentionnées dans la motion), mais pas des situations de « fortune ». A moins que ce soit une situation spécifique de Molenbeek qui mériterait éclaircissement ou que le terme « fortune » désigne par allusion des personnes qui accèdent à des postes par des « pistons » divers.

    Je développerai dans la suite l’aspect relatif aux discriminations plus spécifiques concernant les convictions.

 

La question centrale de la motion : les discriminations en matière de « convictions religieuses et philosophiques » et surtout les implications considérées implicitement conséquentes

L’objet central de la motion 

L’objet centrale de la motion est l’introduction dans le règlement communale d’une clause de « non-discrimination » en matière de convictions religieuses et philosophiques. Tout comme pour les autres discriminations énumérées, l’interdiction de discrimination en matière de conviction, entendue dans le sens d’une liberté de pensée, d’opinion, de conscience mais aussi de culte est largement affirmée dans les législations relatives aux droits humains et dans les législations européennes et belge. Il s’agit d’un pilier de la construction socio-politique des pays européens et les entorses à ces réalités sont fortement critiquées et condamnés dans les cas où elles existent

 

Un pas plus loin : la neutralité pour service rendu

 Mais la présente motion vise un pas plus loin en revendiquant le fait d’afficher les signes distinctifs de la religion, considéré comme conséquence obligatoire du principe de la liberté d’expression religieuse, également lors de l’exercice du rôle professionnel en tant que fonctionnaire de l’Etat.

    La phrase de la motion dit ceci : « La neutralité doit être assurée par les agents communaux dans le service rendu aux citoyen.e.s ».

 Cette phrase est énoncée dans les préalables de la décision, et elle est reprise à l’article 4, en donnant comme acquise que la neutralité soit à voir « dans le service rendu » et en énonçant, comme on peut le lire dans l’article 4 que de manière urgente, avant le 1° janvier 2021, l’administration communale fera un premier rapport au sujet des modalités concrètes de développement d’une « approche ouverte et pratique de la neutralité dans le service rendu aux citoyen.e.s molenbécquois.e.s. ».

    Ce propos qui parle d’une « neutralité pour service rendu » est une manière habile de déplacer l’argumentaire concernant la neutralité de la fonction publique qui fait et faisait obstacle à l’usage de signes religieux, et plus spécifiquement du voile islamique, par des fonctionnaires du service public (enseignantes, fonctionnaire au guichet, policières, etc.). Ce déplacement suscite l’admiration de juristes européens que j’ai pu consulter face à l’imagination dont il fait preuve. L’argument consiste à déplacer le débat de la neutralité et des symboles religieux d’un principe « préalable » en soi et en général ainsi de ce que devrait être l’État face aux citoyens, vers l’action concrète des agents fonctionnaires et de leur pratique.

   En somme, derrière les affirmations générales contenues dans la motion, il y a la question de la revendication formulée depuis quelques décennies de la part de musulmans et de musulmanes du port du « voile islamique ». En concret cela signifie que la motion se fait le relais d’une demande d’exception et de particularité revendiquée en faveur des musulmanes. Il importe de préciser d’emblée que cette revendication s’est formulée explicitement dans la grande vague engendrée par des courants spécifiques de l’islam -à la fois l’islam rigoriste et celui de l’islamisme politique- qui a dominé la scène du monde musulman depuis les années 1960-70 et qui est relayée même au plan international par des par des instances diverses, politiques ou religieuses. Il me semble qu’on ne peut pas dire qu’actuellement ce soit une revendication générale des populations religieuses musulmanes.

   Si je dis qu’il s’agit d’une revendication d’une fraction de la population musulmane, c’est qu’actuellement, il n’y a pas, à ma connaissance, une revendication dans ce sens d’aspirantes ou aspirants fonctionnaires d’autres convictions ou religions. La raison en est que, sauf exception que j’évoquerai plus bas, il n’y a pas d’autres religions ou philosophies qui ont intégré dans leur doctrine, de manière totalisante pour leurs adeptes (en l’occurrence des femmes) et en l’imposant à l’ensemble de la société, le devoir d’être identifiée de manière spécifique sur le lieu de travail et dans la fonction professionnelle.

   On pourrait rétorquer qu’il y a d’autres types semblables de revendication afin de porter des signes religieux sur le lieux de travail et dans la fonction publique, celui des sikhs et celui des mouvements juifs orthodoxes. Mais ce n’est rien de comparable. Chez les premiers, il y a eu quelques cas individuels au Canada et au Royaume-Uni. Ils concernent des fidèles ayant reçu une initiation particulière et qui « doivent » porter de manière obligatoire cinq attributs (les cinq K) : barbe et cheveux longs, turban, peigne dans les cheveux, poignard recourbé (réel ou symbolique, en plastique ou en tissu), bracelet en fer à quoi s’ajoute dans un courant du sikhisme un sixième élément : des caleçons intimes particuliers. Chacun de ces accessoires a une symbolique particulière. Des adaptations particulières ont été trouvées en ce qui concerne les signes visibles (notamment le poignard et le turban. Quant au monde juif, comme c’est le cas des hassidim d’Anvers, il s’agit de diverses obligations vestimentaires et rituelles qui pourraient amener des demandes analogues à celles qui émergent dans le monde musulman. Mais dans ce cas, la casuistique des rabbins (comme le port d’une perruque par les femmes, en remplacement d’un foulard) a trouvé une solution. Et en plus, en raison de leur profession (notamment des diamantaires) et de leurs perspectives sociales, ces populations religieuses vivent en prenant des distances du contexte (contrairement à d’autres populations de confession juive croyante qui s’insèrent pleinement dans la société de manière pragmatique) de telle sorte qu’elles ne formulent pas des demandes spécifiques et vivent à leur manière et pour ce qui leur est possible dans le cadre en vigueur dans la sociétés belge.

 

Parenthèse: Bref rappel au sujet de la question de l’obligation du foulard féminin dans l’islam sunnite et chiite contemporain et la question sociologique des rôles sociaux

La revendication du port du voile

C’est depuis les années 1930 que dans les temps contemporains l’obligation du port du foulard islamique s’est affirmée parmi des courants de l’islam qui s’enracinent sur des traditions islamiques plus anciennes en leur donnant un nouveau sens. Elle s’est généralisée à partir des années 1970. Elle a rejoint des coutumes des sociétés patriarcales du monde musulman qui en faisaient surtout un fait social, poussé à l’extrême en Afghanistan avec l’obligation faite aux femmes de porter un voile intégral, le tchadri, ayant une forme particulière.

    Cette obligation était traditionnellement avant tout sociétale et hygiénique, bien qu’avec des références aux sources religieuses. Elle était propre à de nombreuses sociétés dont celles méditerranéennes ; elle s’est transformée sous la houlette de ces mouvements en une obligation avant tout religieuse, vigoureusement proclamée à partir des années 1970 par l’œuvre de divers mouvements. D’une part, en Iran, c’est la doctrine politique et sociale de l’imam Khomeiny qui fait du tchador un emblème de la victoire de la révolution islamique. D’autre part, plus anciennement c’est le wahhabisme saoudien et ses dérivés (tels les piétismes de la Jamaat et Tabligh, des courants indiens tels le Ahl i Hadith ou les Déobandi, le néo-salafisme) qui en fait une obligation religieuse absolue couvrant un patriarcalisme dominateur certain sur la femme ; et enfin, dans une forme plus modernisée par les Frères musulmans et leurs dérivés de l’islamisme politique, tels les Milli Görüs turcs érigent aussi le voile comme un signe emblématique féminin de l’islam et sa renaissance.

    Depuis les années 1970, ces courants se sont diffusé, selon des modalités diverses du port du foulard, dans l’ensemble des populations musulmanes, atteignant son sommet d’obligation et de revendication, y compris dans les pays européens, à partir des années 1990[1].

    C’est certain que cet engouement pour le foulard a des significations religieuses, mais pas seulement : c’est une réaffirmation d’une société patriarcale dans le monde contemporain, une sorte de défense des hommes face au pouvoir féminin croissant ; c’est aussi une tentative de régulation des rapports de genre dans la ville moderne et en dehors des cadres traditionnels d’exercice de cette régulation, en inventant un néo-patriarcalisme de source religieuse, vu que les structures du patriarcalisme ancien se fragilisent ; c’est également une crainte de la dissolution de la famille dans les nouveaux contextes urbains. C’est aussi une réaction contre un modèle familial issu de la modernité (qu’il soit celui importé par la colonisation ou par l’Occident en général ou par le monde communiste) tout comme c’est une affirmation fière d’une identité musulmane face à l‘Occident qui caractérise par ailleurs tout le mouvement civilisationnel (contre-civilisationnel) musulman depuis les années 1960-70.

    En somme, il s’agit d’un faisceau complexe de raisons, religieuses, anthropologiques, sociologiques, politico-civilisationnelles, dont la femme voilée a été l’emblème, le fer de lance et le paratonnerre[2].

  

Obligation des signes et rôles sociaux

Cette question du port de signes distinctifs dans l’exercice d’une fonction publique mériterait d’être regardée dans une perspective de changement social, car cette revendication va à contre-courant d’une tendance générale des sociétés et des individus contemporains. Je me limite à préciser l’aspect suivant.

   Les ensembles humains modernes et contemporains tendent à ne plus constituer un tout à tout point de vue, comme c’était le cas des sociétés prémodernes. Ce sont juste les Etats fascistes ou communistes qui ont voulu, au XX°siècle, faire des ensembles « totaux », à tout point de vue, pour tous et pour toutes les institutions. Les sociétés modernes qui se bâtissent sur les principes d’autonomie, de liberté et d’efficacité ont abouti à d’autres modes de fonctionnement. En effet, celles-ci sont fortement intégrées de manière fonctionnelle : l’économie, l’éducation, le droit, la religion, etc., mais chacun à sa sphère et sa logique propre. Et les individus, tout en essayant de maintenir une continuité identitaire vivent dans des contextes et sont amenés à jouer des rôles différents des rôles différents : un rôle est celui de travailleur, un autre celui de fonctionnaire, un autre de consommateur, un autre d’élève, un autre d’adepte d’une religion, ou encore de membre d’un club de sport, un de conseiller communal, etc., etc. Chaque rôle formule de manière plus ou moins précise ses raisons d’être et chaque rôle a ses propres logiques de fonctionnement et de régulation.

    Dans ce contexte, et parmi d’autres raisons, le concept de «neutralité » va dans le sens d’une différenciation des sphères, en disant que la sphère de l’État à tous ces niveaux est différente de la sphère religieuse et que le citoyen-fonctionnaire (enseignant, assistant social, etc.) est citoyen tout court et non fonctionnaire de telle religion ou philosophie. Ceci comme principe de base. Et certains et certaines de ces agents sont souvent porteurs et porteuses d’un uniforme qui symbolise leur devoir de montrer et de symboliser, dans leur fonction, l’appartenance prioritaire au corps de fonctionnaires de l’État et leur devoir d’agir à l’égard des citoyens et des citoyennes en tant que tel.

    La phrase introduite par la motion met en question le fait que les fonctionnaires publics neutralisent leur rôle en matière d’image de soi lors de l’exercice de leur fonction, au nom de la prééminence de l’image religieuse de soi et dans le but de la rendre visible et de faire juxtaposer l’image privé de soi et l’image au sein de la fonction professionnelle

   Pour traiter de manière plus approfondie cet aspect, il serait utile de développer des axes d’histoire et de sociologie des rapports entre Etats, sociétés et religions, de leurs transformations historiques ainsi que des aspects d’histoire longue des religions.

    J’ajouterai seulement que les sociétés mondiales ont connu autour de ces questions des changements considérables depuis le XIX° siècle qui mériteraient d’être cernés de manière analytique, notamment si l’on veut trouver des solutions et ne pas en rester aux discussions sémantiques-idéologiques.

 

Retour à la motion: des déplacements des argumentaires en faveur du port du foulard en général et de manière spécifique dans l’emploi dans la fonction publique

    J’ai évoqué plus haut que des mouvements religieux ont avancé l’argument doctrinal pour justifier l’obligation faite aux femmes de porter le voile islamique. Mais pendant les 40 dernières années, dans le contexte européen et belge, divers arguments se sont succédé. Parcourir brièvement cet historique permet, me semble-t-il, de situer l’actuel positionnement de la motion qui nous occupe ici.

   Au début des années 1970, le port du foulard était rare et utilisé de manière traditionnelle par les femmes plus âgées.

Une des premièrs  textes publiés en Belgique au sujet de l'obligation du port du foulard est une publication éditée par le Centre islamique et culturel de Belgique. Malgré l’obéissance wahhabite de ce centre, cette brochure publiée par le jeune imam marocain et conseiller pédagogique de ce centre, Mohamed Saghir avec son épouse Sultane[3], avance comme argument de l’opportunité du port du foulard et d’un habillement « protecteur » de la femme, celui de prévenir les appétits sexuels masculins. Dans une société patriarcale et machiste où l’homme doit s’affirmer comme « conquérant » des femmes, ces précautions sont considérées comme indispensables. L’argument relatif au port du foulard est donc ici avant tout social.

    Les choses changent au début des années 1980. La révolution iranienne de 1979 aboutit à la constitution de la République islamique d’Iran, et dans le monde musulman des mouvements de l’islamisme politique ou du rigorisme religieux affirment des positions qui énoncent l’obligation religieuse absolue du port du foulard en raison de sa révélation dans le texte coranique.

    Ils en sont d’abord porteurs des mouvements piétistes comme les Jamaat at Tabligh ou les Suleymanci ou les wahhabites. Ce sont les pères de famille adhérant au Tabligh qui en 1989, tant en France qu’en Belgique, dans ce cas à l’école Edmond Machtens à Molenbeek, chercheront à introduire le port du foulard par des jeunes filles de cette école, commençant ainsi la judiciarisation du débat.

   L’idée de « l’obligation divine » du foulard continuera à prendre de l’ampleur accompagnant l’émergence de la deuxième génération et servant ainsi à réguler la sortie des filles dans l’espace de la cité et des quartiers de la part de la société masculine des pères, des frères et des cousins (Dassetto, La construction,..1996).

    En 2003, le théologien belgo-tunisien Hassan Amdouni, auteur de plusieurs ouvrages théologiques, mais également portant sur la famille, l’éducation des jeunes et les obligations des musulmans, codifiera dans un ouvrage ( Le hijab de la femme musulmane : vêtements et toilette, Ennour, 2003), ce que doit être le port du voile suivant la tradition prophétique. Tariq Ramadan fera du port du voile un signe religieux, mais contribuera aussi à en transformer le sens. On peut faire une analyse des diverses positions et argumentaires exégétiques et théologiques[4]

   L’argument de l’obligation religieuse du port du voile issue du Coran commencera à être mis en question par de rares penseurs musulmans. La perception d’une relative « fragilité coranique » de cette obligation va amener alors un glissement dans les argumentations qui revendiquent l’obligation et le droit de porter le foulard islamique par les femmes.

   Une argumentation relève des droits humains non seulement comme droit à l’expression religieuse dans le cadre du culte et de la société, mais dans la totalité de toutes les formes de la vie collective.

   Un autre argument relève de l’affirmation d’une identité sociale, voire politique. Cette affirmation prend une forme oppositionnelle, face au contexte social opposé au port du foulard. Dans une logique que l’on va qualifier d’intersectionnalité va s’y ajouter une dimension anticoloniale, antiraciste et féministe. Ainsi une pancarte lors de la manifestation des femmes à Bruxelles le 5 juillet dernier contre l’arrêt de la Cour constitutionnelle à propos du règlement pris par l’école Francisco Ferrer, dont nous parlerons plus loin, portait l’écrit : « Muslim ; Feminism ; Antiracism ; Decolonial ».

   Un troisième registre d’argumentation, avancé depuis les années 2000, fait référence à l’identité subjective, mais surtout au vécu et au ressenti des femmes et en particulier des jeunes femmes musulmanes. Il s’agit de catégories, fort mises en avant dans la société contemporaine, jointes également à l’idée de souffrance engendrée par le manque de reconnaissance, la catégorie des attentes de reconnaissance étant également fort avancée[5].

   Dans une veine proche, issue d’une vision de type post-moderne, apparaît aussi l’argument du respect de l’identité culturelle, le mot « culture », comme expression de soi étant devenue une expression passepartout ouvrant à toute pratique possible[6].

   Et enfin, un registre qui a pris de l’importance est celui de la discrimination, objectivable en regardant le marché de l’emploi où l’on voit des femmes au foulard sous-représentées et non présentes dans les emplois publics, notamment ceux en contact avec les populations. Ce constat double l’affirmation de la discrimination à l’embauche de jeunes issus des immigrations sud-méditerranéennes[7].

    Cette référence aux discriminations procède éventuellement d’un argument qui s’appuie sur les analyses du sociologue américain E. Goffman (Stigmates, éd. de Minuit,tr.fr, 1975. Ed. or. 1963) sur le « retournement du stigmate » ou bien en développant une logique oppositionnelle au groupe que l’on considère comme « dominant ». 

    Tous les arguments évoqués plus haut, avancés par les personnes qui défendent le droit du port du foulard dans la fonction publique, se sont   et cumulés selon des vagues successives au fil des années, des mouvements se sont créés ainsi que des réseaux[8].

  

Qui sont les promoteurs de cette motion ?

   Cette motion n’a pas surgi toute seule. Pour comprendre son origine, il importe de situer les auteurs ainsi que des aspects contextuels.

   Ont présenté cette motion une jeune conseillère élue dans la liste PS guidée par Catherine Moureaux et aujourd’hui rattachée au SP.a (devenu Vooruit), madame Saliha Raiss, ainsi que monsieur Jamal Ikazban élu du parti socialiste francophone.

   Il faudrait mieux analyser le profil de ces deux candidats. Concernant Mme Raiss, on peut observer, en se limitant à sa page Facebook (https://www.facebook.com/saliha.raiss), qu’il s’agit d’une jeune personne fort active, engagée dans le social, utilisant, tout au moins dans sa page Facebook, des codes piétistes religieux qui semblent issus d’une matrice ou d’un verni néosalafiste tranquille, piétiste. Mais en même temps, cette conseillère se met en scène sur son blog à travers de nombreuses photos où elle se présente avec un habillement et des attitudes qui feraient sauter au plafond des salafistes orthodoxes même si elle semble vouloir donner une image d’islamiquement correct. En somme, un mélange assez amusant.

   Jamal Ikabzan semble aussi participer à un activisme social dans la ville, mais dans une connotation plus politique. Il a d’ailleurs eu maille à partir avec son propre parti lorsqu’en mai 2018 il a publié sur les réseaux sociaux une photo qui le montre lors d’une manifestation de soutien à la tuerie par l’armée israélienne de 55 civils palestiniens à Gaza, en faisant le signe des quatre doigts levés qui est devenu récemment le geste de reconnaissance des Frères musulmans[9]. Il apparaît dans la photo d’ailleurs avec Mohammed Daïf, également conseiller communal à Molenbeek et député régional bruxellois, ancien militant de la région bruxelloise. Ikabzan, après une explication avec son parti, a présenté une lettre d’excuse en disant qu’il s’agissait d’une expression de sa colère, mais que, tout en reconnaissant que ces « quatre doigts » sont un symbole des Frères musulmans, il ajoute : « Je n’ai aucun lien avec cette confrérie et je ne partage aucunement les positions. Au contraire, je combats toute forme d’extrémisme en ce compris celles portées par ce mouvement ». Déclaration dont il faut prendre acte.

    Ce qui n’empêche qu’il serait intéressant de comprendre pourquoi et comment ces deux conseillers ont décidé de présenter cette motion et de comprendre, mis à part des raisons contextuelles dont je vais parler, par quels cheminements ces deux conseillers ont abouti à déposer cette motion.

 

Une polémique en arrière-fond qui persiste et une dernière goutte

   Il est clair que la revendication du port du foulard de manière généralisée continue à agiter les esprits. Le flambeau de cette revendication est passé des deuxièmes générations musulmanes, qui l’ont porté dans les années 2000-2010 vers les troisièmes générations. Il n’a pas, me semble-t-il, la même ardeur, des groupes de militantes de la génération précédente, mais il reste vif auprès de femmes et de jeunes femmes, comme celles des groupes qui ont manifesté en début juillet à Bruxelles, qui constituent des véritables « minorités actives » au sein du monde musulman[10]. Ce concept, forgé par les psychosociologues, désignant des groupes consistants, persistants, développant des arguments structurés aboutissant ainsi à constituer un dispositif d’influence qui donne une force de conviction et de validité aux arguments qu’il avance.

    Sur ce fond bouillonnant est arrivée à son terme une procédure devant la Cour constitutionnelle commencée plus de deux ans auparavant ; en bref il s’agit du recours des collectifs d’élèves présentés en novembre 2017 auprès du tribunal de première instance de Bruxelles, contre le règlement approuvé par l’école supérieure Francisco Ferrer, appartenant au réseau des écoles communales de la ville de Bruxelles et qui prévoit l’interdiction du port du foulard au sein de l’école. Ont également présenté recours l’organe officiel UNIA, ainsi que la Gemeenschappelijk Onderwijs (GO!), le réseau d’enseignement de la Communauté flamande. Cette interdiction va à contre-courant d’une tendance dominante qui consiste à admettre le port du foulard dans l’enseignement supérieur, s’agissant d’élèves qui sont adultes. L’école Ferrer défendait cette position avec l’idée de créer un espace « neutre », et ce d’autant plus qu’elle dispense également des cours dans la filière pédagogique. Et ceci en conformité au décret « neutralité », datant de 1994 et d’autres décisions. Il faudrait disposer d’informations complémentaires pour comprendre pourquoi et comment le conseil d’administration de l’école Ferrer, dont le pouvoir organisateur est la ville de Bruxelles, est arrivé à cette décision et sous l’influence de quelles éventuelles « minorités actives » est-il parvenu à cette décision.

    Le tribunal a posé une question préalable à la Cour constitutionnelle qui a pris une décision le 6 juin 2020, donnant raison à l’école Ferrer. Cette décision de la Cour constitutionnelle (qu’il s’agirait aussi de comprendre sociologiquement) est importante, car elle décrète que la décision d’interdire le port de signes religieux dans l’enseignement (y compris supérieur) au sein des Communautés n’est pas contraire à la constitution.

    Cet épisode sur lequel s’était focalisée l’attente des personnes et groupes opposés et en faveur du port du foulard a été un peu la goutte qui a enflammé encore davantage de débats. D’où la manifestation des jeunes femmes organisée par différents réseaux et prévue le 5 juillet 2020 qui a eu un succès considérable. C’est probablement dans la suite de cette effervescence que la motion a été déposée au conseil communal de Molenbeek prenant la forme d’une riposte ou d’une rétorsion.

 

Une motion votée à une large majorité

   La motion présentée par les deux conseillers a été soumise au vote du conseil communal et, après plus de quatre heures de débat, a été adoptée avec un large succès. Reste à éclairer quelques aspects de ce succès.

   D’abord quelques données factuelles concernant la composition de ce conseil à la suite des dernières élections communales de 2018. Cette composition est la suivante :

PS-SPA 17 conseillers, dont la bourgmestre Mme Catherine Moureaux ; MR (liste du Bourgmestre, à savoir la précédente bourgmestre Mme François Schepmans) 12 ; PTB-PVDA 6 ; CDH-CD&V 3 ; Ecolo-Samen 3 ; LIDEM 1 : Indépendant 1 ; Défis 1 ; NVA 1.

Les Groen avaient présenté une liste séparément des Ecolo, mais ils n’ont pas eu d’élus.

Font partie de la majorité : le PS-SPA plus la liste du Bourgmestre (l’ancienne bourgmestre) à savoir pour un total de 28 sièges sur 45.

  Le vote en faveur de la motion a débordé largement le paysage issu à la suite des élections. En effet, ont voté en faveur de la motion : le PS-SPA, 17 voix, le CDH-CD&V 3 voix, Ecolo-Samen 2 voix, le PTB-PVDA : 6 voix.

 Ont voté contre : le MR (liste du bourgmestre) (faisant partie de la majorité), plus un élu de la liste Li-Dem.

 Neuf conseillers et conseillères étaient absents (donc cinq du MR, une conseillère CDH, un conseiller PTB, 1 Défi, 1 NVA, 1 indépendant).

 Se sont abstenus un élu MR et l’écolo Karim Majoros. Ce dernier a démissionné du conseil communal après une déclaration montrant toute son opposition à la motion et a quitté le conseil communal. Cette démission a suscité pas mal de remous et ce d’autant plus qu’une des conseillères Ecolo qui a soutenu la motion est la coprésidente d’Ecolo : Rajae Maouane, conseillère communale à Molenbeek.

 

 Comment comprendre en définitive ce large consensus autour de cette motion ?

   Des spécialistes des questions électorales pourraient analyser ce vote plus en détail. Jusqu’à présent j’ai eu connaissance uniquement de quelques articles de presse.

   Il me semble, dans une première approche, que l’on pourrait analyser ce vote en faveur de la motion, en essayant de répondre à quatre questions.

   Est-il un vote dicté par le fait que la motion avancerait des arguments qui sont considérés comme pertinents ? Et quels sont les critères de pertinence ?

   Est-il un vote qui répond au souci présumé de répondre aux attentes d’une partie au moins de la clientèle électorale d’origine musulmane à Molenbeek  et de capter ainsi le vote des citoyens musulmans à Molenbeek? A-t-il donc un caractère instrumental ?

  Est-il un vote qui résulte de la composition même du conseil communal de Molenbeek, à l’image de la composition démographique de la commune, les conseillers (mais qui sont en majorité masculins) d’origine musulmane (identifiés par leur nom de famille) étant largement représentés ? Mais ces conseillers et les quelques conseillères sont-ils issus ou liés à des visions spécifiques de l’islam ou pensent-ils et elles de répondre à des attentes et de qui ?

  Est-il un vote qui réponde à des recommandations, injonctions, explicites ou implicites de leaders, de lieux, de réseaux ?

 

Il est probable que le vote au conseil communal de Molenbeek est le résultat d’un dosage de ces divers aspects, variables selon les élus et les partis politiques.

 De manière symétrique,on pourrait également se demander quelles sont les raisons de celles et ceux qui ont voté contre ou se sont abstenus. De manière analogue les mêmes questions se posent : pertinence des arguments, calculs électoraux, réseaux d’influence.

 

Conclusions

 L’évènement très localement situé dans un territoire communal emblématique fonctionne de révélateur du devenir de la ville nouvellement plurielle.

Cet épisode d’une revendication religieuse-sociale liée à l’image et à la pratique de femmes s’affirme au moment où un certain nombre de femmes qui avaient adopté le port du voile islamique commencent un processus de « dévoilement » tant en raison d’une nouvelle compréhension de leur foi qu’en raison de leur analyse au sujet des logiques sociologiques inhérentes à cette obligation et en raison d’une compréhension du fonctionnement global de la société et de ses exigences.

 Ceci dit, je vaudrais pour conclure poser quelques questions.

 A propos du Conseil communal traitant de cette motion 

 Une première remarque amène à dire qu’en discutant cette motion, le Conseil communal de Molenbeek accepte de débattre –de facto- sur un terrain de théologie musulmane, malgré le fait que cette motion soit formulée (habilement) dans les termes d’une motion générale. En effet, la demande de fond de la motion (le port du voile par des travailleuses dans l’exercice de leur activité professionnelle dans la fonction publique) est issue de certaines fractions de croyants et croyantes musulmanes. Il s’agit de fait de la pression du résultat d’une minorité très active à l’intérieur de la population musulmane au sein de laquelle, d’ailleurs, il n’y a jamais eu de débat explicite sur la question.

A propos du contenu de la motion

 J’ai déjà fait des remarques à ce sujet. On aura certainement perçu que l’hypothèse d’une généralisation du port de signes convictionnels en général dans le monde du travail et plus spécifiquement dans la fonction publique ne me convainc pas pour les raisons suivantes. Ce disant, je précise que je n’ai aucune hostilité contre des adhésions religieuses que je considère comme largement respectables. Mes objections vont à l’égard de la formulation de cette motion et plus en général sur les principes.

   Premièrement : la motion est formulée dans une perspective de généralisation pour ne pas montrer qu’elle concerne avant tout, si pas exclusivement, les demandes de femmes musulmanes et de certains milieux islamiques. Pour poursuivre cette perspective générale, la motion s’élargit également à la liberté de conviction politique. On peut dès lors envisager que valent pour les convictions politiques les mêmes arguments que pour celles religieuses et philosophiques. Ainsi, le droit à l’opinion politique est protégé dans les sociétés démocratiques par des lois générales. Mais comme je l’ai dit, la motion veut aller plus loin et affirmer une « neutralité » pour « service rendu ». En toute cohérence cela devrait aussi dès lors être appliqué aux convictions politiques. Autrement dit : suivant la motion votée à Molenbeek les fonctionnaires communaux en général et également celles et ceux en contact avec les citoyens pourront, selon la motion votée, afficher des signes distinctifs de leurs opinions politiques. Entre signes religieux, signes philosophiques divers, signe politique, on peut imaginer à quoi ressemblera une administration communale. Je ne sais pas si l’agenda plus ou moins sous-jacent prévoit aussi d’élargir la possibilité de manifester des signes également à la police, dans l’enseignement, etc.

    Deuxièmement, cette revendication dont la motion est porteuse tient compte de la demande de travailleuses et travailleurs et de leur subjectivité, mais ne tient pas compte des subjectivités des usagers. Il se pourrait qu’un usager soit choqué, incertain, méfiant face à un employé arborant des signes qu’il rejette. Il se pourrait qu’il refuse d’avoir à faire avec tel ou tel employé de telle ou telle conviction ou appartenance politique. Il pourrait alors revendiquer le droit d’avoir un employé de son bord. Ce serait la communautarisation philosophique, religieuse, politique du service public. L’exemple libanais a toujours été pour moi l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire en terme de fractionnement de l’espace étatique, même si s’est à un degré minime, car s’enclenchent des mécanismes sociaux délétères.

Et j’ajoute encore un argument en adoptant le point de vue du milieu du travail en général : le milieu du travail a besoin pour pouvoir fonctionner, d’être un milieu coopératif. L’introduction de signes convictionnels ou politiques explicites sur le lieu de travail tend à transformer le travail en un monde de « cliques » convictionnelles. C’est illusoire de penser qu’il n’en serait pas ainsi. D’autant plus que sociologiquement, va apparaître une surenchère compétitive convictionnelle. Des services des ressources humaines qui connaissent déjà ce début d’expression convictionnelle devraient s’exprimer à propos de leur expérience.

     Troisièmement et en général, je pense que compte tenu de la présence élargie de croyances diverses et d’un espace grandissant du pluralisme religieux et philosophique il importe que les institutions étatiques à divers niveaux soient clairement a-confessionnelles (y compris en ce qui concerne la notion de « laïcité », héritée de l’histoire et devenue aussi une forme « confessionnelle » qui habille parfois de « laïcité » ce qu’est de l’athéisme ou de l’agnosticisme militant) ; et surtout, en positif, que les institutions de l’État soient largement l’expression et aient clairement une identité de « service public ».

 Ma position va à l’encontre de courants d’origine anglo-américaine, tel le débat américain entre « libéraux et communautariens » ou de visions pragmatistes qui visent à des solutions des problèmes avec une courte vue ou de visions post-modernes qui traitent ces questions comme de banales différences culturelles. Toutes ces positions tendent à sous-estimer la dimension collective-publique et son rôle dans la constitution de la vie commune. Un débat de fond mériterait d’être calmement développé. Mais cela suppose non seulement de vouloir faire avancer des revendications propres à chacun, mais à ce que toutes les parties pensent les conditions de cohabitations et, de plus, de co-construction de cultures et de convictions dans le monde contemporain.

 

Ces questions ne devraient pas être traitées uniquement sous l’angle juridique, philosophique, ou partisan, mais auraient avantage à être également conduites en tenant compte des réalités sociologiques concrètes en se posant la question des conditions d’une cohabitation et d’une interpénétration entre citoyens, et de co-construction d’une Cité commune. Tout en sachant que les divergences et les conflits font partie de la vie collective, mais en sachant aussi que les défis globaux, auxquels toute réalité de vie locale est aujourd’hui confrontée sont grandissants et appellent à toutes les énergies et coopérations rationnelles et positives.

 

Sur la question de la subjectivation  et d’autres aspects

La demande du port du voile dans le cadre de cette motion procède de l’idée que des personnes se doivent de rendre visible leur conviction religieuse/philosophique dans leur cadre professionnelle civile et exercée avec d’autres et, plus précisément encore, qui se déroule dans le cadre de la fonction publique. Ceci afin de répondre aux ressentis et aux vécus subjectifs. L’importance donnée à la subjectivité, comme je l’ai déjà signalé dans le texte, est une question que des sociologues posent depuis quelques décennies : comment la vie collective, dans quelque domaine que ce soit, est-elle possible si la priorité absolue et en général est donnée à l’individu, sujet exclusif de lui-même ? Que devient la nécessité d’une certaine généralité, d’une certaine normativité collective, si chacun revendique sa subjectivité ?

 Le collectif qui est indispensable ne peut pas exister à travers l’éphémère des émotions, des subjectivités même si la culture des réseaux sociaux et des publicitaires donne à penser le contraire[11].

Certes, la prise en compte croissante des vécus subjectifs, le fait que les institutions ne doivent pas écraser les subjectivités au nom d’une norme absolue et abstraite est un acquis important des sociétés contemporaines, obtenu d’ailleurs grâce à l’apport des disciplines psychologiques et d’une culture collective dans la prise en compte des personnes, de leur vécu, de leurs attentes de reconnaissance et qui se répercute également dans les systèmes éducatifs, etc.

 Mais il me semble que de plus en plus on s’interroge en se demandant si on n’arrive pas à un autre extrême, qui consiste à subordonner le collectif, les institutions, voire les relations à autrui à la domination du sujet assortie d’une bonne dose de narcissisme. Le tout aboutissant à des hypersensibilités individuelles, à une compétition entre individus ou entre des groupes de l’entre-soi et à une déstructuration du collectif.

Le paradoxe en général qu’il arrive comme dans le cas de la demande du port du voile est que l’affirmation et l’imposition d’une norme absolue, abstraite, obligatoire, forgée de manière doctrinale, se transforme en désir subjectif.

 La demande du port du voile a été guidée dans l’ensemble du monde musulman, y compris en Europe, par d’autres raisons que les aspects subjectifs : il s’agissait parmi d’autres aspects, comme la construction de mosquées, le rigorisme halâl, de rendre visible l’islamisation de la société et pousser ainsi au conformisme religieux ; il s’agissait également d’attester la présence (et la conquête) de l’islam dans des territoires non musulmans (c’est explicitement dans cet esprit que la Ligue islamique mondiale développait son programme de financement de la construction de mosquées en Europe). Ou bien, comme déjà évoqué, il s’agit d’affirmer une particularité des femmes et éventuellement leur caractère subalterne par rapport aux hommes.

Ces arguments ne sont pas en général évoqués et, lorsqu’ils existent, restent en sourdine sauf dans des groupes et instances militants explicitement pour l’expansion de l’islam.

 

Sur les positions d'affrontement dans la gestion des questions conflictuelles

 Un cas comme le foulard à travers lequel une question qui suscite des divergences de fond apparaît sur la scène collective montre au moins trois aspects. 

D’une part de telles divergences supposent que toutes les parties en présence acceptent de suspendre leurs positions et les soumettent à critique. Mais pour cela il importe d’abord d’avoir une démarche approfondie de connaissance. C’est loin d’être le cas concernant le foulard. Il suffit pour s’en rendre compte d’écouter le débat de plus de quatre heures au Conseil communal de Molenbeek.

 Deuxièmement, il importe que ces parties créent les conditions d’un débat fructueux et non pas uniquement des lieux de controverses où chacun met en avant sa position sans écouter les autres avis.

Troisièmement, il importe d’être attentifs au fait qu’en l’absence des deux premières conditions, la gestion des conflits et de tensions est prise en main par les positions d'affrontement, moins préoccupées par un questionnement  sur la vie commune que de faire prévaloir, coûte que coûte, leur position, leur orthodoxie, ou, dans certains cas, intéressées à utiliser le conflit à d’autres fins. Ces positions sont souvent celles véhiculées par des « minorités actives » qui parviennent à s’imposer sur l’ensemble des populations. Le cas de la controverse au sujet du voile islamique me semble typique de cette gestion par les extrêmes. (musulmanes ou non musulmanes).

    Cette situation de gestion par les extrêmes me semble particulièrement évidente dans l’espace bruxellois en raison des clivages et des fractures qui le caractérisent : celles économiques et sociales, celles territoriales, celles d’âge, celles culturelles, dont celle religieuse. A la fin de la recherche et de l’écriture de mon ouvrage L’iris et le croissant. Bruxelles et les musulmans au défi de la co-inclusion, (Louvain-la-Neuve, PUL, 2011), j’avais avancé dans plusieurs pages l’inquiétude que j’avais éprouvée face à cette ville nouvelle en train de se faire. Depuis lors pas beaucoup n’a été fait pour penser comment jeter quelques ponts. Les attentats de 2014 ont suscité un moment d’émotion. Comme l’avaient suscitée ceux, lointains, de 2001. Ensuite pas grande chose n'a été faite, de part et d’autre, pour nouer les fils d’une réflexion difficile. Dans ces questions complexes et aux dimensions multiples (tout comme pour els questions des migrations) il n'y a pas de solution toute faite et souvent il n'y a pas "la"bonne solution. Il faut accepte la complexite et l'incertitude. 

 

Sur les consensus au conseil communal

    Le cas du vote de cette motion a montré l’émergence d’un consensus au sein du conseil communal qui a en partie fonctionné par « blocs ».

    Dans le langage des politologues, on pourrait parler d’un « vote ethnique ». Je n’aime pas utiliser en général cette expression, car au fond, tout comportement électoral en démocratie est le résultat du jeux d’influence, de solidarités philosophiques ou d’intérêts. Il faudrait toutefois spécifier la différences entre des relations et des fonctionnements électoraux qui ont un certain dégrée d’ « ouverture », qui cherchent à convaincre tout en laissant des espaces d’autonomie individuelle et d’autres qui tendent vers la fermeture et tendent à cadenasser et à circonscrire le vote par divers moyens. Il serait intéressant de pouvoir analyser plus à fond, clairement et sans tabou les fonctionnements électoraux observés lors de ce vote. Ce sont les questions que je posais dans le texte.

   Il me semble en général que le comportement politique des élus d’origine musulmane ne laisse pas apparaître de choix ethniques spécifiques dans les divers domaines d’intervention, mais que les élus participent aux débats suivant leurs compétences générales et aux votes suivant les orientations de leurs partis respectifs.

   Mais concernant cette motion on voit que les orientations de vote en faveur de la motion qui concerne un aspect religieux ont acquis une dimension transversale commune des conseillers d’origine musulmane à l’ensemble des partis et font apparaître le caractère très sensible de cette question.

Or ce vote compact ne me semble pas correspondre à l’état plus diversifié des choix que l’on peut observer au sein des femmes musulmanes. D’où la question qu’il serait utile d’analyser davantage des raisons de ce choix des élus musulmanes qui penchent massivement en faveur d’une orientation. 

Le débat serait à ouvrir.

 

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Annexe 1

 

Région de Bruxelles-Capitale

 

Commune de Molenbeek-Saint-Jean

 

Extrait du registre aux délibérations du Conseil communal

 

Présents

 

Catherine Moureaux, Président du Conseil ;

 

Françoise Schepmans, Abdullah Achaoui, Amen Gjanaj, Jef Van Damme, Olivier Mahy, Houria Ouberri, Jamel Azaoum, Georges Van Leeckwyck, Maria Gloria Garcia-Fernandez, Echevin(e )s ;

 

Jamal Ikazban, Paulette Piquard, Ahmed El Khannouss, Michel Eylenbosch, Dirk De Block, Tania Dekens. Leonidas Papadiz, Karim Majoros, Hassan Ouassari, Hicham Chakir, Hind Addi, Mohamed Daif, Salihia Raise. Yassine Akki, Mohamed El Bouazzati, Rachid Mahdaoui, Khali1 Boufraquech, Leila AGIC, Luc Vancauwenberge, Laetitia KALIMBIRIRO NSIMIRE, Joke Vandenbempt, Pascal Paul Duquesne, Rajae Maouane, Théophile Emile Taelemans. Didier Fabien Willy Milis, Emre Sumlu, Conseillers communaux,

 

Gilbert Hildgen, Secrétaire adjoint.

 

Excusés

 

Danielle Evraud, Ann Gilles-Goris, Carine Liekendael, Mohammed EL BOUZIDI, Laurent Mutambayi, Mohamed Amine Akrouh. Khiadija Zamouri, Abdallah Kanfaoui, Rachid Ben Salah, Conseillers communaux,

 

 

 

Jacques De Winne, Secrétaire communal

 

Séance du 31.08.20

 

#Objet : Secrétariat communal - Motion déposée par le groupe PS-SP.A, relative à une modification du règlement de travail des agents communaux afin d'y ajouter une clause de non-discrimination.#

 

Séance publique

 

Organisation générale

 

LE CONSEIL,    

 

La commune de Molenbeek modifie son règlement de travail pour y réaffirmer les principes de neutralité et de non-discrimination garants de l'égalité de traitement et des droits de tous les citoyen.e.s. La neutralité doit être assurée par les agents communaux dans le service rendu au(x) citoyen.e.s.

 

L'accès à la fonction publique est ouvert à tous les citoyen.e.s. Le seul critere pertinent est la compétence des candidat.e.s.

 

Afin de traduire ce principe, la commune s'engage à inclure dans son règlement de travail des agent.e.s communaux la clause de non-discrimination suivante :

 

" La commune de Molenbeek refusera dans ses services toute forme de discrimination à l’embauche et sur le lieu de travail basée sur des critères protégés prévus par la loi, à savoir l'âge, l’orientation sexuelle, l’état civil, la naissance, la fortune, les convictions religieuses ou philosophiques, les convictions politiques, l’affiliation syndicale, la langue, l’état de santé actuel ou futur, le handicap, les propriétés physiques ou génétiques et l’origine sociale, le sexe, la nationalité, la race, la couleur de peau, l’ascendance, l’origine nationale ou ethnique. Le principe de neutralité concerne le service rendu par les agents communaux aux citoyen.e.s molenbeekois.e.s.

 

DECIDE :

 

Article 1 :

 

D’adopter cette proposition de motion qui prévoit la mofdification du règlement de travail afin d’y inclure une clause de non-discrimination.

 

Article 2 :

 

D'approuver ladite clause de non-discrimination qui implique l’interdiction de toute forme de discrimination à l’embauche et sur le lieu de travail basée sur des critères protégés prévus par la loi, à savoir l’âge, l’orientation sexueelle, l’état civil, la naissance, la fortune, les convictions religieuses ou philosophiques, les convictions politiques, l’affiliation syndicale, la langue, l’état de santé actuel ou futur, le handicap, les propriétés physiques ou génétiques et l’origine sociale, le sexe, la nationalité, la race, la couleur de peau, l’ascendance, l’origine nationale ou ethnique. Le principe de neutralité concerne le service rendu par les agents communaux aux citotyen.e.s moIenbeekois.e.s.

 

Article 3 :

 

De demander au collège d'apporter cette modification au règlement de travail et d'en prévoir les conditions de bonne exécution;

 

Article 4 :

 

De demander au collège de mettre en place un groupe de travail permettant de développer une approche ouverte et pratique de la neutralité dans le service rendu au(x) citoyen.e.s molenbeekois.e.s par l’administration communale avec un premier rapport et avis au conseil communal avant le 1er janvier 2021 .

 

36 votants : 26 votes positifs, 8 votes négatifs, 2 abstentions.

 

AINSI FAIT ET DÉLIBÉRÉ EN SÉANCE.

 

Le Secrétaire adjoint,

 

(s) Gilbert Hildgen

 

Le Président du Conseil,

 

(s) Catherine Moureaux

 

POUR EXTRAIT CONFORME MOLENBEEK-SAINT-JEAN, le 03 septembre 2020

 

 

 


 

[1] Cfr. N. el Makrini, Les tenues « islamiques » des femmes. Le voile partiel et intégral , Dossiers documentaires du Cismodoc, mars 2019 (sur le site Cismodoc-UCL)

 

[2] Pour une analyse sociologique du port du voile islamique je signale : F. Dassetto, « Foulards, signes, rencontres », Cismoc Papers on line, 6 p ; « Voilées et féministes : échanges », dans le blog : www . felicedassetto.eu, 30 septembre 2016 ; sur l’historique de la revendication en Europe et en Belgique voir : F. Dassetto, La construction de l’islam européen, Paris, L’Harmattan, 1996 :44-49 ; L’Iris et le Croissant. Bruxelles et l’islam au défis de la co-inclusion, Louvain-la-Neuuve, PUL, 2011 :81-87. On peut trouver une bibliographie commentée relatives à différents aspects des débats contemporains à propos du voile islamique dans : N. El’Makrini, Le voile islamique, Sélection bibliographique du CISMODOC, avril 2016, 9 p.

 

[3] Mohamed Saghir aura une suite de vie agitée. Il retournera au Maroc et se tournera vers le courant du chiisme marocain. Il publiera en français et en arabe un ouvrage qui suscitera une large émotion parmi les musulmans de Belgique contre les mariages mixtes, pour un retour des musulmans dans les terres d’islam. Divorcé de son épouse Sultane, il sera accusé par la justice marocaine et belge d’enlèvement de ses trois enfants. Le volume est aussi l’occasion d’une charge contre la justice de ces deux pays. Son ex-épouse publiera un ouvrage de témoignage.

 

[4] Cfr. L. Tauil, Les femmes dans les discours fréristes, salafistes et féministes islamiques : une analyse des rapports de force genrés, Ed. Academia - L'Harmattan, 2020.

 

[5] Ce thème est devenu important sur le plan intellectuel et repris plus ou moins implicitement dans beaucoup de discours courants, notamment depuis l’ouvrage de A. Honneth, La lutte pour la reconnaissance, tr fr. Paris, Éd.du Cerf, 2000 (éd. or. all. 1992), La société du mépris, tr.fr. Paris, La Découverte, 2008. La pensée de Honneth a généralisé la dimension morale et densément intersubjective de la vie sociale. Il a aussi ramené aux autres le devoir d’être reconnu. Il faudrait lire les critiques de cette généralisation à tous les niveaux de la vie collective du devoir de reconnaissance qui rend la vie collective pesante en enfaisant une sorte d’arène de réprobations réciproques, de frustrations et de ressentiments. Voir pour une critique de Honneth l’ouvrage dirigé par Y.Ch. Zarka, Critique de la reconnaissance. Autour de l’œuvre d’Axel Honneth, Mimesis, 2015.

 

[6] Cette argumentation du port du foulard islamique est avancée également par des personnes non musulmanes, sensibles à la cause de ces femmes. Ce sont des catégories aujourd’hui assez courantes dans les luttes sociales. On pourrait les qualifier de « post-modernes » dans la mesure où l’on ne prend plus en compte des faits et des arguments pour eux-mêmes, mais en fonction des personnes qui les vivent. Le débat sur le postmodernisme a fait rage notamment aux USA. Il n’est pas aussi tendu en Europe. Ses dérives ont été dénoncées, entre autres dans la mise en question des énoncés scientifiques, car au nom de la culture avant tout comme expression de soi et comme droit à l’expression de soi, on tend à mettre sur le même pied une théorie scientifique et un énoncé quelconque. Cette vision née dans les années 1970, accompagnée d’une valorisation des « pensées faibles », à trouvé un fort terrain d’expansion grâce à internet. La vision dite postmoderne a favorisé le fait de prendre plus de distance critique de certaines idéologies ou de certains aspects des certitudes scientifiques mais elle est tombée dans le travers opposé, celui d’une banalisation de la pensée, pourvu qu’elle soit expression de soi. En s’illusionnant d’ailleurs sur sa capacité critique.

 

[7] En Belgique a été créée en 1993 une instance fédérale, le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme. Cette instance a été scindée en 2015 et 2016 en deux centres l’un portant sur les migrations (MYRIA) et l’autre devenant le « Centre interfédéral de lutte contre les discriminations» donne une dimension nouvelle à l’observation et à l’action contre toute forme de discrimination. En contribuant aussi à polariser la question et à transformer des questions sociales en questions juridiques. C’est à mon sens une dérive et en partie une déformation véhiculée par les professionnels du droit. Selon moi, la vie sociale ne peut pas fonctionner comme une cour de tribunal généralisée.

 

[8][8] Pour les mouvements concernant la revendication du port du foulard à Bruxelles, jusqu’aux années 2010, voir F. Dassetto, L’iris et le Croissant. Bruxelles et l’islam au défi de la co-inclusion », Louvain-la-Neuve, PUL, 2011 : 81-88 ; F. Dassetto, Foulards, signes, rencontres, Cismoc Papers on line, 2003, 6 p.

 

[9] Quatre en arabe se dit Rabia, d’où le geste des quatre doigts ( ou écrit R4bia). C’est une référence à l’intervention policière qui a eu lieu au Caire, le 14 août 2013, à la suite du coup d’État militaire dirigé par al Sissi, et qui a délogé par la force, en faisant des victimes, les militants qui occupaient la place Rabia al Adawiyya qui soutenaient le président élu et destitué Mors issu de la confrérie des Frères musulmans. Depuis, ce geste est devenu un symbole de cette organisation.

 

[10] S. Moscovici, Psychologie des minorités actives, Paris, PUF, 1979 ?

 

[11] J’ai était étonné ces derniers temps de covid d’entendre des interviews, en particulier de jeunes personnes.. mais pas que, incapables de raisonner autrement que par la bulle de leur ssubjectivits  et  de l'univers de leurs interactions immédiates pour se situer face à la distanciation sociale nécessaire pour lutter contre cette peste contemporaine quitte à se faire fortement cadrer et diriger par les logiques de l’argent, de la consommation et du modèle de vie forgé par les GAFA auquel on se conforme à toute allure.