Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Construire une Belgique fédérale et ne pas se limiter à coudre des accords au fil blanc et à échafauder des institutions compliquées.

Les mantras belges à réinventer

Felice Dassetto

17 janvier 2020

(une version abrégée de ce texte a été publiée dans La libre Belgique, du 11-12 janvier 2020, avec le titre « Pour une nouvelle Belgique fédérale »)

La trêve des confiseurs s’est passée dans l’attente. Les vœux de Nouvel an ont eu des difficultés à se formuler positivement en ce qui concerne la Belgique fédérale. Le regard des analystes et observateurs politiques est pessimiste. Le Roi et le VOKA ont invité ou enjoint d’avancer dans la constitution d’un gouvernement. Des informateurs et des négociateurs s’activent à la recherche d’issues.

Si un gouvernement fédéral sera formé, ce serait le dernier miracle « à la belge ». Il faudra trouver un saint ou une sainte à remercier et à qui allumer des bougies pour l’avenir. Sainte Rita, la sainte des causes perdues pourrait faire l’affaire. Ou Sainte Gudule, la sainte qui n’existe pas. Et si un gouvernement sera formé on poussera un grand « ouf » sans se demander ce qui se passera aux prochaines élections.

 

Le cul-de-sac était prévisible, surtout parce qu’il était en construction depuis trente ou quarante ans. Les hommes et femmes politiques, les politologues, les observateurs le construisaient pas à pas par leur cadrage pluridécennal de la pensée et de l’action. Ce cadrage se fondait et se fonde sur quelques évidences censées constituer les fondamentaux du politique relatif à la Belgique. Ils sont devenus un mantra et une formule incantatoire.

Les « mantras » belges

Dans les religions orientales on appelle un « mantra » des formules d’invocation, des mots dont le seul son répété est censé avoir une efficacité magique. Un peu dans le même sens on peut dire que la Belgique aussi (comme d’autres pays ou d’autres regroupements humains) a ses « mantras ». Lesquels ?

Il y a un mantra fondateur bâti sur trois évidences centrales. D’abord : le politique est avant tout, voire exclusivement, une question qui concerne les institutions, le droit et la scène politique et la crise du système belge doit être gérée avant tout/exclusivement à ces niveaux. Deuxième : en Belgique on finit toujours par se mettre autour d’une table et s’arranger, et on arrive en définitive à un contrat, ce qui suffit pour faire un pays. Troisième : si besoin en est, on peut toujours adapter ou multiplier les institutions.

À ces trois évidences centrales s’ajoute un mantra additionnel, forgé à partir du devenir contemporain. Premier : le devenir flamand, qui est passé, de la légitime et de la fière affirmation identitaire, linguistique, culturelle, économique contre une francophonie dominante, aveugle et arrogante, à un nationalisme aux teintes exclusivistes et séparatistes, est inéluctable.

Deuxième : du côté francophone, il faut résister autant que possible ; on ne demande rien, il faut essayer de bétonner, même si le béton est plutôt maigre.

Troisième et de manière corollaire : la Belgique est insignifiante. Pour les Flamands il faut en finir et la faire évaporer ; pour les Francophones est un non-lieu à regarder avec ironie.

On pourrait en ajouter un quatrième : le fédéralisme belge doit être pensé par le seul prisme de l’opposition binaire flamands-francophones. Un fédéralisme à quatre : flamands, francophones, germanophones, bruxellois, qui désamorcerait en partie l’opposition binaire est impensable. Certes les partis politique flamands qui visent à terme une indépendance (incluant Bruxelles) n’en veulent pas ; mais les partis francophones non plus, entre autres ne voulant pas se questionner sur cette bizarre « Fédération Wallonie-Bruxelles ».

Cet ensemble de mantras devait suffire pour faire tenir ensemble le pays. En réalité, il s’avère qu’il fonctionne de moins en moins, voire plus du tout car il a progressivement mis les bases de son impasse. Il a enfermé dans ses ornières celles et ceux qui disent tenir à Belgique, tant francophones que flamands.

Négociations socio-économiques mais pas seulement

On pourrait objecter que la difficulté d’aboutir dans les négociations en cours est avant tout due aux divergences des résultats électoraux entre les deux parties du pays sur le plan socio-économique. C’est la théorie des « deux nations » avancée par Bart De Wever. Elle transforme des résultats électoraux conjoncturels en une « naturelle » divergence substantielle, ce qui convient bien pour faire avancer l’idée séparatiste, ou, comme le disait Jan Jambon le 8 octobre dernier aux étudiantes et étudiants de l’université de Gand, faire « avancer le confédéralisme, vu que la séparation n’est pas encore possible ».

C’est ignorer que ce clivage est aussi le résultat des mantras fondateurs aboutissant à la scission des partis et des circonscriptions électorales. Depuis des années des initiatives (comme celle appelée Re-Bel) tentent de faire avancer l’idée d’installer une « circonscription fédérale » complémentaire, qui serait au moins un léger correctif à la perspective des « deux nations » ; mais à ma connaissance, aucun parti politique, ni francophone, ni flamands l’a mise à son programme. Et puis, en amont des aspects socioéconomiques, on sait bien que des aspects de politique internationale, des politiques migratoires, des politiques environnementales ne relèvent pas de divergences « naturelles » relevant de "deux nations", mais relèvent de tournures de débats qui auraient tout avantage à se faire de manière transversale[i] car ils permettraient un enrichissement bien nécessaire des analyses et des choix politiques.

Des mantras et un cadrage de la réalité qui oublie les gens

C’est que le cadrage des « mantras belges » oublie les soubassements sociologiques de ce qui fait un pays, c’est-à-dire un territoire régulé par une puissance publique sur lequel vit et dans lequel est ancrée une population. Ces mantras ignorent les populations. Toute instance politique, qu’elle soit celle d’une région, d’un Etat central, fédéral, confédéral ne peut se passer d’un soubassement sociologique. Il concerne les populations en amont des institutions. En quoi consiste ce soubassement ?

D’abord il faut au moins un minimum de culture commune consciente, affirmée et valorisée. Il faut également un minimum de symboliques partagées. Pour cela il faut une capacité et une pratique de communication, de connaissance et de reconnaissance réciproque. En absence de cela on aboutit nécessairement à terme à des groupes séparés, même s’ils cohabitent. Ensuite, il faut que cet ensemble soit fonctionnel à un titre ou un autre. De tout cela découle une nécessaire confiance réciproque. Même un contrat aussi simple qu’un contrat marchand ne fonctionne pas sans un minimum de confiance. Et enfin, c’est très important à souligner, toutes ses dimensions ne sont pas « naturelles » (comme des visions ‘nationalistes’, passées ou actuelles, le laissent entendre), mais elles sont construites socialement, elles sont cultivées, elles sont « culture » au sens fort du terme et pas seulement des opinions flottantes.

Les mantras ont amené à ignorer ces dimensions ou à les considérer avec suffisance, bonnes éventuellement pour amuser le peuple ou confondues avec une vision passéiste et nostalgique de la Belgique.

Construire positivement et de manière pro-active une Belgique fédérale

Celles et ceux qui disent penser positivement à la Belgique renouvelée n’ont rien fait pour construire positivement et de manière pro active une « culture » (au sens fort) fédérale d’un pays fédéral. On a construit des institutions compliquées, mais on a pensé l’ensemble seulement dans les termes d’une « dé-belgisation » de l’ancienne Belgique et non pas dans ceux de la construction d’une nouvelle Belgique.

Que la partie du monde flamand qui regarde positivement à la Belgique fédérale n’ait pas bougé, étant tétanisé par l’emprise du nationalisme flamand, on peut le comprendre. Mais les francophones ont également été immobiles et n’ont rien fait pour fait avancer, proposer et diffuser, la réflexion sur la nouvelle Belgique fédérale, ni à l’égard des francophones ni pour s’adresser aux populations flamandes, ni pour la penser conjointement. Le champ a été libre pour que le discours nationaliste flamand puisse imposer son cadrage, d’autant plus qu’un mantra disait qu’il est impossible d’infléchir le devenir flamand inéluctable.

Je prends un seul exemple concernant le RTBF, la radio et télévision publique francophone. La VRT, la radio et télévision flamande, publie un bulletin régulier, Flandre info, presque quotidien en français qui présente les articles principaux et plus significatifs parlant de l’actualité flamande. On peut s’y abonner gratuitement. La RTBF ne prend aucune initiative pour « parler » de la réalité francophone, en néerlandais, aux Flamands. Et le coût d’une telle initiative n’est pas énorme car il s’agit juste de traduire en flamand une sélection de nouvelles diffusées en français. Je trouve cela symptomatique de l’immobilisme francophone.

Je voudrais donne run autre exemple en ouvrant une parenthèse. Quelle image les francophones ont des Flamands ? Est-ce qu’il n’y a pas une bonne dose de stéréotypes (comme il y en a réciproquement ?). Par exemple, est-ce que les Flamandes et les Flamands qui votent Vlaams Belang sont-ils tous des irréductibles nationalistes ?

Sur la scène politique on a dessiné la théorie du « cordon sanitaire » à l’égard du Vlaams Belang (ce qui a une justification vue l’idéologie de ce parti, tout au moins d’une partie de ses dirigeants). Certains partis francophones affirment la nécessaire exclusion de la NVA. On se limite ainsi à la scène politique. Mais, a-t-on fait des enquêtes approfondies (et pas seulement des sondages d’opinion rapides) sur les raisons des choix électoraux en Flandre ? Du côté francophone, si on avait l’idée éventuelle de chercher à entrer en débat et à argumenter avec cette partie de la population, en sortant du mantra de la séparation et en se disant que ces choix électoraux en Flandres concernent tout le monde, ne serait-il pas important de les connaître à fond. Il ne suffit pas de constater avec fatalisme que des jeunes flamands ont voté pour le Vlaams Belang sans s’interroger sur les raisons et les arguments qu’il/elles donnent pour expliquer leurs choix électoraux. On verrait peut-être que les arguments ne sont pas issus d’un nationalisme exclusiviste acharné, ni nécessairement d’une droite économique, mais qui résultent d’arguments superficiels et surtout du fait que pour ces jeunes, de troisième, quatrième génération socialisée au nationalisme flamand (sans beaucoup de contradictions, ni de l’intérieur du monde flamand, ni venant du côté francophone), l’horizon nationaliste est devenu « naturel ».

Par ailleurs pourquoi n’a-t-on jamais fait des démarches positives en soutien des jeunes flamandes et flamands qui viennent vivre à Bruxelles, justement pour sortir de ce qu’ils/elles ressentent comme un étroit carcan nationaliste tel qu’il se vit en Flandre. Ils pourraient être les porteurs en Flandre d’une autre vision de la Belgique et de l’identité flamande et ils/elles pourrait être les co-acteurs et co-actrices d’une autre vision de la Belgique fédérale.

En laissant aller les choses, sur base du mantra de l’inéluctable séparation institutionnelle et de l’inéluctable nationalisme flamand, alors que les régions se rendaient visibles, s’affirmant parfois avec les attributs d’un état dans l’Etat, rien n’a été fait pour penser, pour rendre visible, pour renouveler l’image, pour informer à propos de l’Etat fédéral et de son action. Progressivement a émergé l’idée que l’état central est dysfonctionnel et qu’il est dissocié, voire opposé, aux entités fédérées : la vision nationaliste flamande a réussi à percoler plus largement. Et rien n’est fait pour penser et montrer l’action belge de manière intégrée, le fédéral et les entités fédérées. Rien n’est fait pour réinventer des symboles, au point qu’on continue à célébrer le 21 juillet comme fête « nationale » avec une rhétorique « nationale » qui ne correspond plus aux réalités.

Rien n’est fait pour débattre largement sous tous les aspects (et pas seulement s’invectiver) au sujet de la réalité des parties fédérées et de l’ensemble de la nouvelle Belgique. Dans ce débat commun et public, chaque composante devra regarder en face ses propres réalités, ses forces et ses ambiguïtés en sortant des postures défensives ou accusatrices habituelles.

Pour conclure positivement

Tenter de reconstruire un nouveau pays « belge renouvelé », en ne restant pas uniquement à négocier des arrangements institutionnels assortis souvent d’arrières pensées, serait une tâche exaltante. Y compris pour une jeunesse en quête d’idéaux. Mais cela demande une vision prospective, imaginative, capable d’une approche totalement nouvelle de la réalité belge. Des mantras nouveaux sont à inventer. Cela demandera des énergies et du temps. Cela demande une action pro active, du côté francophone et, évidemment également de la partie flamande non cadenassée par les enjeux électoraux.

à l’heure de la montée des nationalismes fermés, la Belgique serait un laboratoire excellent pour penser et éventuellement renommer aujourd’hui (si le mot ‘nation’ ne convient plus) les appartenances collectives et les identités qui en découlent : consistantes mais non exclusives, territoriales mais ouvertes au monde, fonctionnelles mais également denses de la culture et de l’histoire qu’elles se construisent, uniques mais en même temps multiples. C’est la vision du « vivre ensemble », expression qui a émergé dans les deux dernières décennies, mais qui s’est souvent limitée aux seuls aspects intersubjectifs. C’est la nouvelle idée de « nation » (peu importe comment on l’appellera) qui manque cruellement au temps de la mondialisation, avec toutes les dérives qu’on connait.

 


[i] Je pense entre autres à la question des migrations à propos de laquelle il faudrait prendre un peu de recul et ne pas en rester dans le cadre des politiques et des polémiques en cours depuis quarante ans et qui ont fait preuve de ne pas être fort utiles. Cela d’ailleurs ne concerne pas uniquement la Belgique, mais l’ensemble des pays européens ainsi que l’Union européenne. Cfr.Felice Dassetto, « Migrations : un regard analytique pour sortir des émotions et des idéologies », dans La Thérésienne, Bulletin de la classe des sciences morales et politiques, Académie royale de Belgique, 2019/1, dans https://popups.uliege.be/2593-4228/index.php?id=596