La chevauchée flamande et l’immobilisme de celles et ceux qui pensent encore à la Belgique.

Felice Dassetto

24 octobre 2019

Le président flamand Jan Jambon en début octobre un discours répercuté par la presse flamande et francophone à l’Université de Gand devant un grand auditoire d’étudiantes et d’étudiants.. Le regret qu’il a exprimé de ne pas avoir pu intégrer le Vlaams Belang dans le gouvernement flamand, ce qui signifie la rupture du « cordon sanitaire », a suscité des commentaires scandalisés ou perplexes. Une autre affirmation n’a fait que répéter le programme de la NVA. Elle a consisté à dire que l’indépendance de la Flandre est l’objectif naturel à atteindre, bien qu’actuellement il n’y ait pas encore de majorité pour y parvenir. Rien de neuf. En attendant, on voit avancer un pas après l’autre, la volonté de vider l’état fédéral et d’accroître non seulement, simultanément, les compétences des ensembles fédérés, mais d’accroître autant que possible les compétences propres de la Flandre. Et l'on voit situer le tout dans un cadrage conceptuel de la réalité : la théorie des « deux nations » qui justifie l’inévitable séparation institutionnelle du pays. Ce qui est d’ailleurs conforté par la difficulté de constituer un gouvernement fédéral, compte tenu des résultats électoraux politiquent opposés, peut-être moins en raison des « deux nations » idéologiquement opposées sur le plan socio-économique, comme l’affirment les nationalistes, qu’en raison du succès de l’idéologie nationaliste aboutissant au succès de la NVA et du Vlaams Belang. A ce cadrage s’ajoute, pour contourner l’obstacle bruxellois à une indépendance flamande, la proposition de cogestion de Bruxelles par les Flamands et les Wallons. Aujourd’hui, elle est rejetée et considérée impensable. Mais le dynamique nationaliste a la patience du temps. C’est ce que disait Jambon entre les lignes : « il n’y a pas encore une majorité pour atteindre l’indépendance ». Elle viendra. Entre-temps, on cherchera à « défranciser » Bruxelles, éventuellement à l’angliciser afin de l’inclure dans le futur État flamand indépendant. Beaucoup riront de cette hypothèse. Voire…

L’immobilisme de celles et ceux qui pensent encore à la Belgique

Ce qui frappe depuis une bonne quarantaine d’années, si ce n'est davantage, c’est que face à l’avancée évidente et progressive flamande dans le sens d’une indépendance, guidée par une stratégie claire, imaginative et innovante, allant dans le sens du séparatisme, on ne peut que constater l’immobilisme de celles et ceux, en Flandre, à Bruxelles, en Wallonie ou dans la région germanophone, qui pensent et qui affirment que la Belgique aurait encore un sens.

Du côté francophone, devant les revendications flamandes, on répond par des résistances qui ressemblent à autant de lignes Maginot : « nous, on n’a rien demandé » ou « les institutions sont bétonnées dans la constitution » (un béton qui s’avère bien maigre). Mais il n‘y a aucune action proactive ni sur le plan institutionnel ni sur le plan culturel et social, ni dans une vision stratégique vers l’ensemble de la population et vers le monde intellectuel ou politique flamand pour penser présenter une autre analyse et pour proposer des objectifs alternatifs et innovants à ceux qui sont séparatistes. On peut comprendre que les Flamands, qui font encore quelque référence à la Belgique, soient tétanisés et bloqués par l’emprise du nationalisme flamand ambiant et qui rend illégitime en Flandre tout autre discours que celui qui est nationaliste. On entend quelques voix surtout bruxelloises, souvent flamandes. Mais comment comprendre l’immobilisme des autres et des francophones en particulier, tout au moins ceux qui n’épousent pas des thèses symétriques à celles qui sont flamandes allant dans le sens régionaliste-national wallon ?

Les raisons de l’immobilisme

Plusieurs raisons peuvent expliquer cet immobilisme. Essayons de raisonner la question avec un peu de sociologie.

L’effet exclusif de la fédéralisation à la manière flamande

L’une de ces raisons est que les diverses réformes institutionnelles depuis les années 1970, répondant aux demandes flamandes et qui ont largement transféré des compétences aux régions, ont rendu progressivement faible et opaque l’action de l’état fédéral. Faible, car en manque de moyens et devant gérer la dette ; et opaque, car alors que les régions se sont rendues bien visibles positivement et symboliquement, l’État fédéral n’a pratiquement rien fait pour se rendre visible, pour renouveler son image, pour informer sur lui-même. L’image qui en résulte est que l’État fédéral est devenu synonyme de lourdeur et de dysfonction. Progressivement a émergé également l’idée que l’état central est dissocié, voire opposé aux entités fédérées. En somme, s’est imposée et a percolé la vision nationaliste flamande. Aucun parti francophone n’a mis cela dans son programme. Et, dans la société civile, parmi celles et ceux pour qui un état fédéral est utile, rien n’est fait avec une action d’envergure et dans la durée pour penser et présenter ce qu’est la réalité de l’ensemble politique belge, dans son ensemble, pour montrer l’action politique belge de manière intégrée, le fédéral et les entités fédérées. Aucune fondation ne s’est créée pour soutenir cette vision.

La vision tronquée du politique

La deuxième raison est que les politiciens et politiciennes francophones ainsi que les politologues souvent sollicités et médiatisés (on connait leurs noms et leurs visages), les journalistes ne raisonnent qu’en fonction des institutions, du droit et de la scène politique. C’est leur formation, c’est leur génétique intellectuelle. Le seul espace d’action pensable est celui-là. Il est important. Mais il fournit une vision tronquée « du politique ». Il faudrait faire un peu de sociologie des constructions sociales et culturelles du politique. Elle manque cruellement. Elle demanderait plus de développements. Pour faire court, je dirais seulement qu’il ne peut pas exister un espace politique, ne peut pas exister une démocratie sans un soubassement minimal en termes de culture commune et d’identité, d’échanges. Le politique ne se constitue pas seulement par l’institutionnel, le juridique, le contractuel. Et tout cela n’est pas « naturel », comme le pensait l’idée romantique de nation, mais elle se construit. Cette construction suppose une action sur les mentalités, sur les symboles, sur les relations, sur les convictions, sur les narrations, outre que sur une action commune. Or ces aspects sont hors du champ de vision de celles et ceux qui forgent la pensée politique en Belgique francophone. Alors que la construction nationale flamande s’est fondée et se fonde, en amont des mouvements et des partis, dans le culturel et dans le social, la pensée sur l’état fédéral belge en reste à la scène politique et institutionnelle. Certes, imaginer un projet pour proposer une vision alternative demande une vision de moyen long terme, demande des énergies, demande de la conviction, demande la durée et demande des moyens. Elle demande aussi de ne pas en rester aux seules vicissitudes de la scène politicienne.

Pour ne prendre qu’un exemple. Rien n’est fait pour réinventer des symboles, comme le 21 juillet qui continue à se nommer et à se présenter comme une « fête nationale » et qui est incapable de se montrer comme « fête fédérale », incluant les entités fédérées. Rien n’est fait pour réinventer l’hymne « national » ou le drapeau « national ». L’absurde est que depuis quarante ans on a réinventé et fameusement complexifié des institutions fédérales avec une imagination débordante, on a inventé des symboliques et des cultures régionales, mais on est resté immobile et figé dans la référence symbolique et culturelle à un « État-nation » belge qui n’existe plus, mais qui existe pourtant sur une forme nouvelle. Et progressivement, on en vient à accepter l’idée que l’État fédéral est insignifiant, dysfonctionnel et inutile, et donc est impraticable.

La carence d’une pensée sur la « nation »

En amont de cet immobilisme, il y a peut-être une carence de pensée autour de ce qu’est un collectif humain politique. Au XIX° siècle, on l’a appelé « nation », donnant naissance à un « État-nation ». Je mets ces termes entre guillemets, car ils correspondent à des réalités du passé. Il faudrait en forger des nouveaux pour parler des réalités contemporaines nouvelles et pour prendre distance des dérives de l’ancienne idée de « nation » : dérives substantialistes, nationalistes, conquérantes et colonialistes. Cette volonté de prendre distance a fait rejeter l’idée de nation, au nom d’un cosmopolitisme ou d’un européisme et au nom, comme je le disais dans le point précédent, d’une vision exclusivement fonctionnelle et institutionnelle de l’État.

En Belgique, on a ajouté une couche supplémentaire à ce déni de la « nation » en acceptant de cadrer la réalité à partir du nationalisme flamand : la Belgique comme nation serait une coquille vide, un « non-lieu », une réalité artificielle (comme s’il existait des réalités politiques modernes « naturelles »), une réalité en évaporation, etc.etc.

Cette carence de la pensée sur la « nation » est générale en Europe. Elle est d’autant plus déplorable qu’en l'absence d’une pensée nouvelle on voit ressurgir avec vigueur, pour un tas de raisons, l’ancienne idée de nation : celle qui est close, exclusiviste, nationaliste. Alors que le défi contemporain où s’impose un mondialisme sans attaches et une « société liquide » de flux de gens et de marchandises, invivable démocratiquement et trompeur, il importe de repenser les appartenances collectives et les identités qui en découlent. Celles-ci devront de plus en plus être consistantes, mais non exclusives ; territoriales, mais ouvertes au monde ; fonctionnelles, mais également denses de la culture et de l’histoire qu’elles se construisent ; uniques à leur niveau, mais en même temps multiples. C’est la vision du « vivre ensemble », expression qui a émergé dans les deux dernières décennies et qui montre un véritable souci, mais qui a la limite de se réduire le plus souvent au seul aspect intersubjectif ou à énoncer un principe moral.

Le fatalisme dominé

L’immobilisme francophone peut aussi avoir pour cause une posture de dominée. Les francophones ont intégré l’idée que la dynamique nationaliste flamando-flamande est inéluctable. D’autant plus qu’ils sont en situation démographique minoritaire. Et d’autant plus qu’en ce qui concerne la Wallonie il y a une dépendance du flux d’argent venant de la Flandre, et qu’en ce qui concerne Bruxelles il y a la situation sociale de cette ville contrastée entre son succès transnational et sa lourde question sociale. Faire quelque chose pour contrer la dynamique et le cadrage du nationalisme séparatiste flamand semble impossible. Le regard sur le devenir devient fataliste et paralysé. Il n’y a rien à faire.

 

 

 

Pour quand sera la sortie de l’immobilisme de celles et ceux qui pensent que la Belgique comme ensemble politique a encore un sens qu’il faudrait dire et signifier ?