Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Quel « Institut sur l’islam » proposé par le ministre du ministre Marcourt ? Clarifications nécessaires et suggestions.

30 avril 2017

Felice Dassetto

La Une du Soir du 27 avril titrait : « La création d’un islam de Belgique dans l’impasse ». Rien de moins. Et en sous-titre : « L’Exécutif des musulmans de Belgique bloque la création de l’institut voulu par Jean-Claude Marcourt. La formation des imams crispe les positions ».
Le titre est pour le moins excessif et trompeur. L’islam de Belgique avance jour après jour, péniblement, difficilement, mais certainement. Et penser que le projet d’Institut de l’islam dans la forme voulue par le ministre Marcourt ou son cabinet allait faire advenir à lui tout seul l’islam de Belgique est un peu vite dit.

Je passe sur d’autres imprécisions de l’article du Soir qui semble donner écho avant tout au cabinet du ministre, pour aller à l’essentiel.

Rétroactes

Le ministre Marcourt avait déjà lancé dans la précédente législature régionale sous l’impulsion de son cabinet l’idée de financer une formation supérieure en islam (je laisse le terme vague, car on en verra dans la suite l’ambiguïté). Je me permets de renvoyer à deux textes que j’ai publiés précédemment dans ce blog sur la question : A propos de la formation des « cadres » de l’islam (29.05.2015) ; Le projet de formation de « cadres de l’islam » du ministre Marcourt. Questions et perplexité (19 décembre 2014).

Cette idée a été reprise lors de l’actuelle législature ; un budget qui semble structurel de 400.000 euros est prévu, ce qui est une excellente chose.

En 2014-2015, une étude est commanditée. Elle se centre surtout sur une architecture bureaucratique qui n’apporte pas beaucoup d’informations. Une commission a été mise en place, composée par des membres de l’Exécutif des musulmans et par des universitaires. Elle est co-présidée par deux académiques (non musulmans), les professeurs Andrea Rea, (ULB) et Françoise Tulkens (émérite UCL). Secrétaires : professeur Brigitte Maréchal (UCL) et M.Radouane Attya (doctorant et enseignant d’arabe à l’université de Liège). Après une année d’auditions, cette commission a déposé un rapport, qui touche différents points concernant la gestion publique de l’islam pour ce qui est de la compétence de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Dont le temps d’émission radio auquel le culte musulman a droit au même titre que les autres cultes et morale laïque, des formations linguistiques pour personnel religieux (aumôniers, imam…) (qui me semblent plutôt de compétence du ministère de la Justice) et l’idée d’un « Institut sur l’islam » qui achoppe maintenant au levé de bouclier de l’Exécutif.
Pourquoi ce blocage ?

Selon l’article du Soir, l’Académie de Recherche de l’Enseignement supérieur, ARES), la métastructure de coordination des études universitaires (ou bien le cabinet Marcourt) a proposé la constitution d’un comité directeur de cet Institut de l’islam composé de 3 membres de l’Exécutif des musulmans et 7 membres, non musulmans, venant des universités ou d’autres instances. Ce qui fait réagir l’Exécutif des musulmans qui revendique qu’il y ait une parité. Comme le dit le président de l’Exécutif, cité par le Soir : « Nous sommes ouverts à un partenariat, mais pas au paternalisme ». Propos qui semble bien légitime. Et encore, cette notion de « partenariat » accepte et nourrit la confusion du projet. Confusion dont fait preuve un propos du coprésident de la Commission le professeur Andrea Rea cité par le Soir : « L’objectif reste de pouvoir à terme proposer un programme théologique en collaboration avec les universités et l’Exécutif. Est-ce réalisable ou pas ? Nous verrons ». Mais pour qu’il soit réalisable, il importerait de sortir de la confusion actuelle. Je précise mon analyse.

Islamologie, Théologie et autres choses

 

Avant d’aller plus loin, il importe de commencer par préciser clairement et nettement les profils de recherche et enseignement selon que cela se réalise dans un contexte non confessionnel ou dans un contexte confessionnel, car cette question est la clé de la confusion rend totalement ambiguë l’actuelle proposition ministérielle.

Les besoins de connaissance et de recherche sur l’islam et le monde musulman

L’irruption depuis les années 1970 de dynamiques nouvelles au sein de l’islam contemporain ainsi que la présence de structures, d’intérêts religieux musulmans de la part de citoyens musulmans implique l’ouverture et parfois la relance de deux grands types d’étude et de connaissance.


Il s’agit d’approfondir les connaissances par les sciences humaines des réalités de l’islam. C’est un besoin majeur qui concerne la société en général car les dynamiques de l’islam contemporain, Avec un enjeu d’une telle ampleur et ayant des répercussions internes au pays, dans le quotidien, européennes, géopolitiques, on ne peut pas rester dans la méconnaissance ou dans l’approximation. Traditionnellement, dans les universités européennes, la connaissance de l’islam et du monde musulman, était reprise dans un triple domaine disciplinaire. Celui appelé depuis le XIX° siècle de l’ » Orientalisme », car ces études se sont développées dans les universités européennes, pour lesquelles il s’agissait d’étudier les civilisations et langues « orientales » : Chinoise, Japonaise, Indienne, musulmane. Ce dernier domaine d’études étant appelé : l’islamologie. Les domaines d’études de l’islamologie sont très vastes : histoire politique, histoire de la civilisation, de l’art ; poésie et littérature ; histoire de l’art ; sciences et techniques ; et, bien entendu, étude approfondies de la langue arabe. En plus, dans le domaine spécifiquement religieux : étude de la pensée musulmane; étude des textes sacrés et de la doctrine, étude des systèmes juridiques. En Europe les pays plus importants d’études islamologiques ont été l’Allemagne, les Pays-Bas, le Royaume-Uni. La Belgique francophone (mais du côté néerlandophone c’est le même) a connu une relativement faible tradition d’études islamologiques dans les trois universités. Historiquement le pôle plus important a été certainement l’ULB sous la direction du professeur Armand Abel, dans les années 1930-70. L’UCL s’était distinguée plutôt dans les études sur la philosophie arabe (en lien avec le thomisme) et sur les auteurs arabes chrétiens. L’université de Liège se centrant plus sur la langue arabe.

Le deuxième domaine d’étude par les sciences humaines relève des sciences politiques. Ces études apparaissent surtout depuis le début du XX° siècle, accompagnant la colonisation. Il s’agissait de connaître les structures sociales et politiques des pays colonisés.

Le troisième domaine d’études a été l’anthropologie, bien qu’elle fût développée de manière mineure par rapport à l’anthropologie africaniste ou indianiste, s’intéressant surtout aux peuples musulmans en général.

Depuis les années 1970 ces domaines d’étude se sont développés justement sous l’impulsion des dynamiques contemporaines de l’islam et ceci tant les universités de certains pays musulmans (ceux ouverts aux sciences humaines) que dans les pays occidentaux, au Japon, en Inde... Aux programmes classiques de l’islamologie, aux développements des sciences politiques, se sont ajoutées des disciplines nouvelles, comme la sociologie et l’anthropologie des religions ou la psychologie des religions car il ne s’agit plus aujourd’hui d’en rester au passé ou aux textes, mais d’étudier le présent et les réalités concrètes. La présence de l’islam dans l’espace européen (connectée bien évidemment avec l’islam mondial) a été à l’origine de vastes chantiers d’études dans le domaine. C’est ainsi qu’après vingt ans de recherche dans le domaine a été fondé en 1999 à l’UCL le Centre interdisciplinaire d’études de l’islam dans le monde contemporain (CISMOC), dirigé depuis 2007 par la professeure Brigitte Marechal, ayant acquis, une véritable expertise scientifique dans le domaine de l’islam contemporain.

Je reviendrai sur ce qui me semblent être les besoins pour l’avenir dans le domaine en Belgique francophone dans les suggestions qui vont suivre.

Pour le monde des croyants musulmans et de leurs dirigeants, le grand besoin de connaissance concerne, dans tous les pays européens, le développement d’études dans des disciplines exégétiques, théologiques, juridiques. Pour plusieurs raisons. Une raison générale qui concerne l’ensemble du monde musulman : le développement des disciplines historiques, linguistiques et d’autres sciences humaines ainsi que les questionnements venant des sciences du langage amènent des nouvelles questions en général à toute connaissance des réalités humaines, y compris de réalités religieuses. Deuxièmement : les transformations culturelles et sociales du monde contemporain interrogent la foi et son sens. Plus spécifiquement et plus concrètement : le transfert de l’islam dans un contexte non-musulman comme celui européen, dans des sociétés plurielles, sécularisées pose des questions dont les réponses ne peuvent plus être trouvées seulement dans le passé et ne peuvent pas venir seulement de celles qui sont données dans les pays à majorité musulmane (où d’ailleurs ces études sont souvent assez poussiéreuses). Des lieux de réflexion, de recherche et d’enseignement nouveaux doivent être inventés. On connaît la réponse donnée depuis 40-50 ans par les Frères musulmans et par le salafisme, réponse qui transfère, le salafisme notamment, un modèle d’ailleurs et du passé à la réalité d’aujourd’hui. Ou bien, ces dernières années, on connaît la surenchère nationaliste –islamiste turque. Pas mal de musulmans, dont des dirigeants plus éclairées cherchent des voies pour sortir de ces voies en vue du devenir. C’est ce qu’on dit en parlant, un peu sommairement, de l’émergence d’un islam de Belgique.

En Belgique (comme dans d’autres pays européens) des initiatives privées de réflexion et d’enseignement supérieur ont vu le jour depuis une trentaine d’années suite à des initiatives privées de personnes, groupes ou instances musulmanes. Elles sont plus ou moins pignon sur rue.

Rappelons-les.

Au Centre islamique et culturel de Belgique a été créé un Institut islamique européen qui propose deux cycles de formation l’un pour étudiants arabophones et l’autre pour étudiants francophones ou néérlandophones. La réflexion et l’enseignement sont dans le prolongement su wahhabo-salafisme, proposé par la Ligue islamique mondiale qui contrôle ce centre.

La Faculté de théologique islamique, située à Schaerbeek dans un bâtiment acquis, bien qu’ayant une origine propre, propose également un enseignement proche du wahhabo-salafisme. Elle est d’ailleurs le siège d’une librairie-maison d’édition qui fait un travail de traduction et de publication de textes issus de ce courant de pensée.

Une précision : en parlant de salafisme, il importe de préciser qu' il ne fait pas l’identifier immédiatement avec un radicalisme politique et jihadiste. C’est un courant littéraliste, piétiste, conservateur sur le plan des mœurs, préoccupé par la restauration d’un ordre religieux totalisant. Je parle de wahhabo-salafisme, pour désigner la variante salafiste venant d’Arabie saoudite et en connexion avec les stratégies géopolitiques religieuse de ce pays. Ceci permet de le distinguer d’autres variantes salafistes présentes en Belgique, nées par exemple à partir de lieux de pensée yéménites ou algériens.

Un troisième lieu est constitué par l’Académie islamique de Bruxelles-Alkhayryya Belgica situé à Anderlecht dans un vaste bâtiment. Cette académie a été fondée par le cheikh Alouini, tunisien, premier directeur du Centre islamique et culturel de Belgique. Aujourd’hui cette institution semble chercher la voie de son profil de vision et d’enseignement.

Ils existent d’autres lieux mineurs d’enseignement.
Ceci concerne les populations musulmanes non turques. En effet la politique de la toute puissante institution turque d’encadrement de l’islam, la Direction des affaires religieuses de Turquie (la Diyanet) consiste à envoyer des jeunes pour se former dans les institutions d’enseignement supérieur en Turquie et ne veut pas entendre parler d’une formation supérieure en Belgique. Dans le contexte du nationalisme islamiste qui s’exacerbe, cette position devient encore plus intransigeante. Cette attitude est suivie également par d’autres instances comme le mouvement islamiste Milli Görüs ou le mouvement des Suleymancilar.

A préciser que dans la logique institutionnelle belge ces formations supérieures, en tant que formations « confessionnelles », ne peuvent relever exclusivement que de groupes ou d’autorités religieuses. L’Etat n’a rien à dire concernant ce programme, sauf concernant les aspects formels en cas de reconnaissance des titres ou de financement (comme c’est le cas de la Faculté de théologie catholique de l’UCL) et, bien entendu, en cas d’enseignements qui seraient contraires à la loi.

Notons des différences entre pays européens. Dans certains pays (comme en Italie ou en France, sauf en Alsace-Lorraine) ces institutions ne sont pas financées par l’Etat ; elles sont totalement privées, comme l’Institut catholique de Paris ou celui de Lyon ou les facultés romaines de théologie. Ce qui n’empêche évidemment pas à ce que les universités publiques proposent des programmes de cours concernant l'histoire, la sociologie, l’anthropologie, le droit, la psychologie des religions, et ouvrent des centres de recherche dans le domaine. Dans d’autres pays ces facultés « confessionnelles » de théologie et les centres de recherches relatifs sont intégrées, à un titre ou l’autre, au sein de l’offre universitaire générale. Tel est le cas par exemple en Allemagne, en Suisse, aux Pays-Bas, en Finlande et en Belgique. Tout en étant intégrés dans les universités, ces facultés et centres de recherche ont une autonomie propre. Ainsi, la Faculté de théologie catholique dans l’université de Louvain a une autonomie d’organisation du cursus d’enseignement, de thématiques de recherche et elle est gérée par un corpus d’enseignants qui se situent dans l’espace du monde catholique et en partie ecclésiastique. Idem pour la faculté de théologie protestante[1]. Évidemment, libre aux responsables de ce programme d’introduire –et c’est en principe souhaitable, mais c’est leur affaire- des cours de sciences humaines dans les domaines qu’ils estiment utiles[i].

Depuis des décennies des voies musulmanes éclairées, regardant surtout l’avenir pensent à l’importance de disposer d’un lieu « confessionnel » de réflexion, de recherche et d’enseignement supérieur ici en Belgique. Nombreux pensent qu’il importe que ce lieux soit dégagé de tel ou tel courant de l’islam ou de tel ou tel islam liés à une tradition ou carrément à un Etat musulman. Ils souhaitent que ce lieu se confronte de manière plurielle au devenir de l’islam belge, européen dépassant les cloisonnements juridico-rituels (hanéfisme, malékisme, etc,) préoccupé avant tout à proposer aux musulmans belges) une vision leur permettant de garder solidement leur foi, mais en cherchant une harmonie avec le contexte social et culturel où ils vivent.

Pour des raisons dues à la complexité institutionnelle de l’islam sunnite, mais également au manque d’initiatives ou de capacité de cerner les enjeux, à l’incapacité de construire un agenda solide, progressif et cohérent, des avancés n’ont pas été réalisés.
L’initiative du ministre Marcourt pourrait venir à point nommé. Le ministre passerait à l’histoire, car ces mêmes questions se posent dans tous les pays européens et partout la solution est difficile à trouver : mais à condition de la sortir des ambiguïtés dans laquelle la proposition du ministre et de ses conseilleurs baigne depuis le début.

Le nœud du problème

Car il y a un nœud de fond. J’ai précisé plus haut la distinction à faire entre les sciences humaines qui travaillent sur l’islam par l’enseignement et la recherche (islamologie, sociologie etc.etc.) et les exigences en terme de développement de connaissance, d’enseignement et de réflexion, disons pour faire vite ,« confessionnels » de l’islam.

Ces deux domaines procèdent d’exigences épistémologiques complètement différentes. Le premier procède de l’épistémologie générale des sciences humaines en tant que sciences positives, compréhensives et explicatives des réalités à partir uniquement des logiques sociologiques et psychologiques. Le deuxième domaine d’étude et d'enseignement a l’exigence fondamentale de faire référence aux principes de la foi, en l’occurrence notamment pour l’islam, comme pour le judaïsme et les christianismes de faire référence à la révélation : irruption de Dieu dans l’histoire humaine, parlant aux hommes. On est dans l’ordre de connaissance par la raison fidéiste, qui est une forme propre de raison et d’adhésion à la connaissance. Et ceci, y compris dans la recherche et dans l’enseignement des sciences humaines, pour lesquelles on postule un respect des principes de la foi.

Je ne sais pas si cette distinction est bien comprise ou respectée par les intervenants universitaires du projet du ministre Marcourt. Souvent j’ai observé que ceux-ci ignorent ce qu’est une religion sous l’angle socioanthropologique et tendent à la ramener à de l’idéologie. J’ai parfois l’impression que cette dimension spécifiquement « religieuse » est ignorée, ou ramenée platement au « culte ». Ou bien elle est méprisée ou considérée comme manipulable, plus ou moins subrepticement.

Cette distinction est le nœud du problème et de toute l’ambiguïté de la proposition actuelle du cabinet Marcourt. A la lumière de quoi, la proposition de faire un institut « en collaboration avec les universités » est un propos qui a un côté saugrenu. Pour donner un exemple en sens contraire et me faire comprendre : c’est un peu comme si dans les cours de sociologie de religion donnés dans une de nos universités, UCL, ULB, ULG, …ou dans les programmes en sciences des religions et de la laïcité on imposait la présence d’autorités ecclésiastiques, ou bien celle du Maïtre du Grand Orient ou on imposait un cours de dogmatique musulmane ou catholique. On sauterait plus que légitimement au plafond. Mais, concernant les musulmans – et à la différence de ce qui existe pour les catholiques ou les protestants- on impose une présence universitaire juxtaposée, voir surplombante, celle confessionnelle. Comment s’étonner que les musulmans s’interrogent ? Bien tardivement, à vrai dire. Ajoutons encore, mais cela ne fait qu’ajouter un problème de plus que probablement les positions des trois universités de matrice idéologico-philosophique très différente, sont loin d’être sur la même ligne sur ces questions.

Des suggestions pour le ministre Marcourt et son cabinet ou l’ARES

 

Sur base de ces analyses et contrairement à mes choix habituels qui consistent à se centrer sur des aspects analytiques, je me permets de faire quelques suggestions aux instances responsables de la formation supérieure et de la recherche afin d’éclairer le paysage et avancer sur cette initiative bien importante.

  1. Abandonner et mettre entre parenthèses ce projet confus d’institut mixte instances religieuses-universités. Je conviens que cela est difficile, pour le ministre et pour ceux qui y ont travaillé. Mais l’actuel projet est confus, intenable sous l’angle conceptuel et pratique. Il continuera à faire perdre du temps à tout le monde, à dépenser de l’argent inutilement et ne permettra pas d’avancer dans aucun objectif. Je pense d’avoir assez expliqué les raisons.
  2. Par contre en matière des sciences humaines concernant l’islam, au sens large du terme : islamologie, histoire, sociologie, anthropologie, sciences politiques, géopolitique, droit, représentations etc., les autorités compétentes seraient vraiment inspirées de développer ses études en commençant par promouvoir une concertation et coopération entre les trois universités, dans un esprit de complémentarité. Cela pourrait commencer par une évaluation faite par des experts internationaux, surtout à partir d’universités qui ont fait cette démarche de renouvellement des études et de la recherche dans le domaine. Pas mal de choses se font en Belgique francophone, mais de manière dispersée, souvent en voulant tout faire, avec des lacunes dans certains domaines. Il y a un potentiel qu’il importe de coordonner et, bien entendu développer. Le devenir de l’islam est en enjeu belge, européen, mondial qui va durer encore des décennies. La recherche et l’enseignement francophones belges doivent faire un bond en avant dans le domaine.
  3. Concernant le gros projet novateur d’une instance de recherche et d’enseignement confessionnelle musulmane, du genre d’une faculté de théologie islamique, il me semble qu’une autre démarche est nécessaire. Pour le dire clairement.

Quelques aspects.

Tout d’abord : cette instance, faculté ou autre aurait tout avantage à être dissocié d’une instance de formation « professionnelle. Ce qui est dit souvent, entre autre spar les journalistes et pour parler vite, en parlant de « formation d’imams ». C’est un raccourci déplorable. Il s’agit de fonder un lieu d’enseignement, de recherche et de réflexion supérieure, de type universitaire (dans sa spécificité confessionnelle) qui servira bien entendu pour former également des « cadres » de l’islam, mais également toute personne intéressée. Mais au sujet duquel sont mis en avant tout des objectifs intellectuels et non pas avant tout ceux instrumentalo-professionnels.

Deuxièmement, je répète, c’est une démarche qui relève de fidèles musulmans. L’instance ad hoc serait évidemment l’Exécutif. Mais il me semble que l’Exécutif (ni ses instances, comme le Conseil des théologiens) comme tel, aujourd’hui, n’est pas dans les conditions institutionnelles pour mettre en route cette future institution en tant que « son instance ». Il pourrait par contre envisager une autre stratégie : celle d’appuyer un projet qui se réaliserait à flanc de l’Exécutif, réalisé avec une certaine autonomie mais avec son accord et dans un certain cadrage. Les conditions peuvent exister : contrairement à il y a une dizaine-quinzaine d’années, il existe au sein des populations musulmanes croyantes des intellectuels (hommes et femmes) formés en partie au moins en Belgique, ayant une formation supérieure islamique, de niveaux divers, mais pouvant comprendre les enjeux et les perspectives liées à la création d’une telle institution. Certains d’entre eux ont une certaine expérience, même petite, d’enseignement de type supérieur, voire universitaire. Il s’agirait de confier à un petit groupe, quelques personnes, une sorte de « Commission de propositions opératoires », l’initiative de formuler un projet de faculté-lieu de recherche. Leur donner 8-10 mois pour le faire. Il est clair que l’Exécutif devrait établir un accord-cadre avec ces personnes au sujet de ce qui serait souhaitable. Il me semble qu’en y mettant de la sagesse, les conditions d’un accord seraient possibles. Inutile au stade actuel de chercher à inclure dans les instances originaires de Turquie, compte tenu de leurs positions, mais le projet doit être ouvert vers l’islam d’origine turque, tout comme à celui arabe, asiatique ou d’Afrique sub-saharienne.

Le tout ne devra pas être pensé en termes de prestige, d’autorité, d’honneur, de susceptibilité, mais en termes de travail, de service aux croyants et de service à la société à accoplir face à une situation très importante pour le devenir collectif.

Troisièmement, sur le plan de la vision générale, non seulement il faudrait envisager les perspectives que j’ai évoquées plus haut (et je pense qu’un accord est possible), mais que ce qui est proposé ne se limite pas à une vision de l’islam, mais qu’il s’ouvre sur tous les plans à la connaissance de l’islam sunnite dans toutes ses variantes : les jeunes générations musulmanes présentes et avenir venant de nombreux pays et aires culturelles, rituelles-juridiques-morales de l’islam ne pourront pas continuer à rester dans l’ignorance ou enfermées dans les perspectives d’origine de leurs parents, grand-parents, arrières grands-parents ou celles importées actuellement toutes formatées d’Arabie saoudite, du Yémén, de Turquie ou du Maroc.

Quatrièmement et concrètement :

-        Il faudrait prévoir un financement pour ce travail préparatoire, car l’une ou l’autre personne devrait s’y consacrer professionnellement. L’intervention ministérielle serait évidemment indispensable. Elle couterait certainement moins que ce qu’a coûté la démarche depuis 3 ou 4 ans. Il est impossible que ces personnes puissent faire ce travail en plus de leurs activités professionnelles indispensables pour faire vivre leur famille. Le ministre devrait dégager un budget à ce sujet.

-        Il faudrait également un budget pour que ces personnes puissent rencontrer des professeurs, des lieux, en Europe et dans le monde musulman et recueillir des avis et conseils.

-        Il faudrait que le budget dont disposerait cette institution future soit clairement énoncé. Le ministre parle d’avoir dégagé 400.000 euros institutionnellement. Mais je lis dans la presse qu’on entend financer aussi des formations existantes. La logique et la formation d’un programme et de la conception d’un tel lieu, dépend du budget disponible. Le ministre aurait avantage à être clair sur le sujet, s’il veut que les choses aboutissent. Je vois pointer une étrange perspective de dispersion des moyens disponibles (importants mais pas énormes) dans de multiples ruisseaux.

-        Ce noyau, « Commission de proposition opératoire », pourrait avantageusement demander conseil pour des aspects institutionnels, de programme, de gestion de programme à des universitaires en qui elle aurait confiance, car construire un tel projet ne s’improvise pas, comme certains ont pensé de faire à l’un ou l’autre moment.

-        Il serait souhaitable que cette démarche soit entreprise afin d’aboutir à une réalité francophone-flamande, car on l’a encore vu à l’occasion de la vague jihadiste, il n’y a pas de frontière linguistique. Mais hélas je crains que cela ne soit qu’un vœu pieux.

La responsabilité dans cette question est dans les mains des musulmans croyants et dans leurs instances. C’est à eux s’assumer ses responsabilités. Ce qu’ils pourront faire grâce au soutien et à l’initiative du ministre, à condition que soient comprises clairement les règles du jeu.

J’espère qu’on me croira si j’ajoute que ces suggestions ne sont guidées par aucune arrière-pensée ou calcul institutionnel ou d’autre nature. Elles procèdent seulement de l’identification et de la spécification de besoins. Mais procède également d’un regard perplexe au sujet de la confusion dans laquelle baigne le projet ministériel et d’une impatience devant l’immobilisme que je perçois auprès de responsables musulmans, institutionnels ou pas. Et on a vu les ravages d’une certaine pensée.

L’urgence est grande. Il y a au moins 20 ans de retard. La balle, en ce qui concerne cette faculté musulmane, est avant tout dans le camp des croyants et des institutions musulmanes actives et ouvertes. Mais les autorités publiques peuvent contribuer avec ce projet de financement dû à la clairvoyance du ministre, mais également en intervenant dans un cadre clair et en introduisant moins de confusion, laissant à chacun son domaine d’action.

A propos des universitaires, des universités et de ce projet d’Institut sur l’islam

Les trois universités comme institution, ainsi que des académiques, se sont impliqués dans ce projet, en première ligne ou pas. Implication dictée par des bonnes intentions assorties peut-être par l’espoir de mettre la main sur des financements. Je pense qu’elles auraient avantage, en tant qu’instances intellectuelles du plus haut niveau, de s’interroger de manière critique au sujet de leur implication dans ce projet intellectuellement confus, au lieu d’y foncer à tête baissée. Ce projet est né d’une hybridation mal conçue, teinté de couleur de domination ou de manipulation. La bonne volonté ou les bonnes intentions ne suffisent pas. La fracture ou la méfiance entre monde intellectuel universitaire et monde musulman risque de grandir.

Le président de l’Exécutif parle de « paternalisme ». Le mot n’est pas excessif, et c’est regrettable que des instances universitaires s’y impliquent sans suffisante distance critique. Par contre, elles auraient avantage à réunir leurs efforts dans la coopération et la complémentarité (et non pas dans la compétition négative) afin de doter la Fédération Wallonie-Bruxelles d’une capacité d’expertise accrue des sciences humaines dans ce domaine, chacun selon ses spécialisations respectives, et rentabiliser ainsi plus efficacement les financements et les investissements de recherche et les capacités d’enseignement.

 


[1] Je penserais préférable une distinction plus nette entre enseignements à la manière française, mais la réalité historique et institutionnelle est celle-là.

 


[i] On peut ajouter en marge de ces formations, celle proposée à l’UCL depuis 2006, qui était pensée et proposée comme une formation pilote dans un programme limité à une formation annuelle de 10-12 crédits, pour tenter de faire avancer l’idée de la nécessité de ce type de formation. Cette formation a été organisée le plus possible en collaboration entre théologiens musulmans (et entre autres pendant un certain temps avec l’Inspection de la religion islamique dans les écoles) et membres de l’université. En 2016-2017 l’ULB, bénéficiant des subsides dégagés par le ministre Marcourt, grâce à des connexions politiques de cabinet et en évidente volonté de concurrence avec l’UCL a ouvert un programme structuré de manière analogue. Mais avec une différence fondamentale. Le programme UCL (depuis quelques années en coopération avec l'Université Saint-Louis), affirme explicitement que le programme de formation continue est réalisé dans le respect de la foi musulmane, voulant s’adresser notemment aux musulmans croyants afin de contribuer à faire avancer une approche et une réflexion plus ouverte de la foi. Ce programme intégrant toutefois un volet important de sciences humaines, enseigné suivant l’épistémologie des sciences humaines. Ce qui est différent du nouveau programme développé par l'ULB, qui propose un programme relevant exclusivement de l’islamologie, des sciences politiques et autres sciences humaines.