Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Le cadastre des religions en Wallonie. Une initiative du ministre Dermagne plus que discutable et qui mériterait un large débat.

 

Felice Dassetto

20.04.2017

 

La RTBF a relayé le 12 avril dernier une information venant du cabinet du ministre de l’Intérieur de la Région wallonne, Pierre-Yves Dermagne, faisant état de la préparation d’un « cadastre des lieux de culte ». Par ce cadastre est faite obligation aux religions de s’enregistrer, de déclarer leurs sources de financement, d’utiliser le français et de déclarer sur l’honneur de respecter les valeurs démocratiques.

Apparemment ce projet fait consensus au sein de la Région wallonne et des partis de la coalition au pouvoir. Et je n’ai pas entendu, sauf erreur de ma part, des réactions au sein des partis de l’opposition. Il ne faudrait pas en rester avec ce cadastre à la solution qui semble être de "gros bon sens", alors qu'elle procède d'implicites assez lourds de sens.

 

Le décret et premiers commentaires

Ce décret a l’air d’être un peu confus.

Commençons par le plus simple : l’obligation de l’usage du français. Bonne idée? Peut être, et les musulmans de bon sens, pour ne parler que d'eux le souhaitent, bien que la question, dans le cas de l'islam n'est pas avant tout la langue mais les idées. Hélas, ceux qui ont commis les attentats de Paris et Bruxelles étaient et sont des très bon francophones. Et en plus, sur quel base rendre cela obligatoire? Il me semble qu'un culte est un rassemblement privé. Sur base de quoi rendre obligatoire l'usage  du français? Et les églises américaines et britanniques anglophones, celles hispanophones, italophones, grécophones, russophones, etc . seront-elles interdites d’utiliser leurs langues respectives ? Au nom de quel fondement juridique ? La Région wallonne semble généraliser la question de la sécurité à l'ensemble de spratiques culturelles de populations. E encore, quelle sécurité? Je suppose qua la Sûreté de l'Etat a des informateurs qui connaissancent l'arabe ou le turc.

Mais ce n’est pas seulement question de langue. Le présentateur du JT, annonçait le projet ministériel en disant : « Un objectif clair : éviter qu’en Wallonie la religion ne se développe de manière clandestine ». Le ministre qui a été interviewé expliquait, dans un propos qui me semble assez confus, deux choses. D’abord que si cette « transparence » n’a pas lieu, la Région Wallonne pourrait supprimer les subsides aux instances qui ont été reconnues et subsidiées. Ce qui est une évidence et cela a déjà lieu maintenant, car toute instance subsidiée au titre du culte Fabriques d’église, etc) doit rendre des comptes transparents et si elle est reconnue, on suppose que c’est à la suite d’une conformité à certains critères, qu’elle a été passée au screening de la Sûreté de l’État, etc., etc.

Mais le ministre ajoutait autre chose : « Celles et ceux qui souhaitent pratiquer le culte de manière…’discrète’, ils pourraient continuer à le faire. Mais alors, ceux qui ne s’enregistreraient pas ou qui n’entreraient pas dans une procédure de reconnaissance pourraient susciter l’interrogation ou la suspicion des autorités publiques » (c’est moi qui souligne). Bizarre. Je ne suis pas juriste, mais il me semble que le propos du ministre de l’Intérieur laisse une marge de floue et d’arbitraire considérable. Cela veut dire quoi ou que laisse entrevoir le propos : « pourrait susciter l’interrogation et la suspicion  des autorités publiques» ? Ce genre de propos me rappelle ce que me disait une connaissance que j’avais rencontrée en Géorgie, à Tbilissi, au sujet du contrôle de la religion sous le régime communiste.

Contrôle de l’islam et contrôle des religions

L’objectif de la Région wallonne est évident : son souci premier est de contrôler les organisations religieuses musulmanes. N’osant pas le faire directement, on camoufle cela derrière le contrôle de toutes les religions. Le ministre ou ses porte-parole vont certainement nier cela. Mais ils ne parviendront certainement pas à convaincre, et certainement pas à me convaincre.

Dans quel but  ce contrôle? On connaît le souci actuel concernant le radicalisme islamique.

Mais vraiment le ministre pense-t-il de parvenir à contrôler les mosquées et les associations formelles ou informelles par le biais de ce cadastre ?

Quelle frontière entre des actes illégaux et des positions, qui ne plaisent certainement pas, mais qui font partie de la liberté d’expression ?

Le Ministre, et la Région Wallonne pensent qu’il que la Sûreté de l’État et les forces de police ne font pas leur travail concernant la surveillance des actions illégales ? Et qu’un contrôle formel du genre de celui envisagé, purement bureaucratique, permettrait d’y voir clair et de contrôler quoi que ce soit ?

Pense-t-il que l’observatoire des sectes financé par le denier public ne fait pas son boulot ?

Ou bien, pense-t-il sérieusement, de suppléer la méconnaissance fondamentale que le monde politique et leurs adjoints ont de la réalité de l’islam, par ce genre de procédures administratives généralisées, assorties de de la menace de sanction ou, comme j’ai dit plus haut, d’une crainte éventuelle à l’égard du soupçon des autorités publiques ?

Le ministre et ceux qui le conseillent n’ont pas encore compris que la lutte à la radicalisation passe par un travail de fond d’implication, de socialisation avec le monde associatif musulman, fondé sur une connaissance profonde (je peux suggérer au ministre où il peut la trouver) et que ce genre de cadastre est un énième coup d’épée dans l’eau, qui dépensera inutilement de l’argent et fera perdre du temps ?

Et en amont, ce qui est en jeu ici c’est la vision bien réductrice de la politique de lutte contre la radicalisation qui semble animer les autorités wallonnes.

Et pourquoi les religions en général et seulement les religions?

Vision bien réductrice, révélatrice d’une autre question plus générale qui montre une bonne dose de présupposés si pas des préjugés du ministre. Le ministre ne veut pas montrer qu’il veut faire un cadastre uniquement des associations musulmanes. Bien Allons-y alors avec un cadastre des religions.

Mais pourquoi des religions en général et uniquement les religions ? N’y a-t-il pas d’autres associations et regroupements qui mériteraient plus de transparence ? Ou bien le ministre de l’Intérieur wallon a-t-il des preuves pour démontrer que les religions sont en général à soupçonner  plus que d’autres associations ? La réponse à cette question préalable est indispensable.

Quelles autres associations ? Tout le monde, si le ministre voulait être cohérent, car partout il pourrait y avoir des groupes qui agissent de manière peu transparente et qui pourraient être regardés avec soupçon.

Parenthèse: évidemment il serait bienvenu que les finances de toutes les asbl soient transparentes. Un pas en avant a été fait il y a quelques années avec l'obligation pour les asbl de déposer annuellement les comptes... en espérant que les contrôles suivent. Et qu'on fasse les distinction entre des asbl de bénévoles qui ont quelques centaines ou petit milliers d'euro de budget annuel et des asbl qui ont des budgets de centaines de millieurs d'euros, ou des millions.. Si on ne fait pas cette distinction ont tue le bénévolat tellement important dans la vie collective.

 

Pour en rester dans l’actualité proche et éloignée. Les vicissitudes de l’affaire Publifin ne donnerait-il pas à penser que les partis devraient être plus transparents et entre autres, déclarer sur l’honneur qu’ils « respectent les valeurs démocratiques » ? Alors que dans l’affaire Publifin, celles-ci ont été bafouées par une clique politique de haut vol (pas par un petit malfrat du coin), qui en organisant un système de type mafieux, s’est appropriée en privé et en vue de son intérêt privé, d’une instance publique voulue démocratiquement ? Et cette déclaration serait d’autant plus la bienvenue dans un parti qui a connu en son sein bien d’autres affaires, comme les hélicoptères Agusta, les affaires de Charleroi, voire même l’assassinat d’un ministre.

Et encore : les Tueurs du Brabant wallon, toujours mystérieusement inconnus, à ce que j’en sais, ne sont pas issus de groupes religieux. Pourtant ils étaient organisés

Ou encore, plus en général, n’y a-t-il pas des organisations, comme les Loges maçonniques, qui fonctionnent en organisant institutionnellement le secret, la non-transparence alors qu’elles ne sont pas sans influencer profondément la vie collective, ne devraient-elles pas aussi être reprises dans le cadastre de la Région wallonne ?

Et on pourrait continuer avec des exemples. Les organismes boursiers et bancaires ne devrait-ils pas s'engager sur l'honneur de ne pas organiser la fuite de capitaux dans des paradis fiscaux, ce qui porte atteinte aux ressources de l'Etat et donc aux fonctionnements démocratiques? De même, les particuliers, ne devraiient-iuls pas s'engager sur l'honneur de ne pas utiliser du travail au noir, qui pullule, notamment dans la discretion des villas et des clos où des mystérieuses camionettes sans enseigne entreprennent des travaux de bâtiment?

Autrement dit, la Région wallonne devrait fameusement élargir le cercle du cadastre, si elle voulait agir avec un minimum de sens de l’équité sans être guidée par l’improvisation et par une bonne dose de préjugés.

Certes des groupes religieux relèvent des « opiums » et des « déviations », mais non pas « parce que religieux », comme semble penser le ministre avec son projet de décret. Mais c’est parce qu’ils sont des déviances, même lourdes, comme on le constate auprès de groupes et de courants au sein de l’islam contemporain.

Mais dans le monde contemporain, comme toujours, il y a bien d’autres « opiums et déviances » qui gangrènent la vie collective.

Mais hélas, dans cette première moitié du XXI° siècle, au sein de certains cercles politiques et philosophiques, on continue à regarder les religions en général avec les yeux des réalités du XIX° siècle, de la vision des « opiums du peuple » et on continu à rester dans l’ignorance et l’approximation sur les réalités des religions aujourd’hui. Les citoyens ont évidemment le droit de penser en retard ou dans la méconnaissance s’ils le veulent. Mais les politiques n’ont pas droit à la méconnaissance et à l’ignorance.