Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

En marge de l’émission de la RTBF sur Molenbeek du 7 novembre 2016

Felice Dassetto

8 novembre 2016

La soirée du lundi 7 novembre était consacrée par la Une de la RTBF à Molenbeek pour essayer de comprendre les raisons de l’émergence du radicalisme dans cette entité bruxelloise.

L’entrée était peut-être pertinente pour proposer une analyse de cette commune tant médiatisée, tout en n’oubliant pas que la réalité de Molenbeek est en totale continuité avec Anderlecht, Laeken, Koekelberg, Saint-Josse, Evere…

L’émission, compte tenu des références aux terroristes de Paris et de Bruxelles, portait en réalité, sans le dire ou sans savoir le dire, sur la réalité des populations marocaines installées à Bruxelles et ailleurs. Populations relatives à des familles désormais de deuxième, de troisième génération et qui semblent avoir besoin de continuer à être « accompagnées » et amenées à une « école des parents ». Mais qui, me semble-t-il, ne concernent pas la totalité des familles d’origine marocaine de Molenbeek, comme pouvait être compris à partir du documentaire et du « débat ».

Cette soirée dense devrait être l’objet d’une analyse et d’une discussion critiques plus approfondies.

La soirée a commencé par un reportage de José-Louis Penafuerte. Ce reportage est bien structuré par un point de vue que l’auteur propose et qu’il fonde sur l’argumentation d’une série de personnes interviewées : concernant la situation d’apprentissage, le rapport à des repères des jeunes, le rôle de l’islam, le rôle des familles.

Plus chaotique est ce que la RTBF a annoncé comme « débat », animé par Haja Labib et par Jérome Colin, procédant d’une étrange notion de ce qu’est un « débat ». Il s’agissait en réalité d’un découpage et du montage d’une accolade de très/trop nombreuses interventions, face à un large public (jeunes, femmes et, même comme spectateurs, très peu de pères de « spectateurs ») attentif mais forcément silencieux par l’organisation voulue des interventions. Ce « débat » voulait donner l’impression de quelque chose de populaire et participatif. Mais c’était juste une impression, dans le style des émissions qui sont à la mode dans les télévisions. C’est juste le jeu de l’apparence télévisuelle.

Les animateurs ont structuré le « débat » en trois thèmes émergés du reportage : l’école, la famille, l’islam. Les animateurs ont utilisé une série de phrases-clés issues du reportage de Penafuerte comme point de départ des interventions au « débat », mais il me semble qu’ils n’ont pas contribué à faire avancer la réflexion par la préoccupation d’aligner des interventions sans trop de cohérence et, peut-être, par brouillage dans leur propre regard.

Et pourtant ces trois phrases-clé, était bien importantes. Je retiens de mémoire  la phrase d’une mère de famille marocaine qui se demande : « Mais qu’avons-nous fait pour aboutir à ces drames ? ». Celle d’un éducateur aux analyses pertinentes qui affirme : » J’ai des jeunes qui sont dans le secondaire et qui ne savent pas écrire ».

Ou les propos percutante d’une personne d’origine marocaine, ancien policier et d’un imam (le seul imam interviewé et un des très rares, imams de Belgique à ma connaissance porteur d’un questionnement fondamental), ou d'un homme de théâtre sur le devenir de l'islam contemporain. Leurs propos accusent de manière nette la responsabilité de la pensée musulmane et de leaders musulmans dans la monté de la radicalisation des jeunes. Alors que, à plusieurs reprises dans le courant de la soirée, on entend le responsable de la déradicalisation à Molenbeek, affirmer lors du débat et, ce qui est plus problématique, dans des séances de formation aux enseignants de Molenbeek, que la radicalisation n’a rien à voir avec l’islam. Cela est dans la ligne des théories assez confuses du politologue médiatisé Olivier Roy. Je me permets de renvoyer pour une critique de l’analyse d’Olivier Roy à : Abdessamad Belhaj et Felice Dassetto, « Expliquer le radicalisme : critique autour de la posture d’Olivier Roy », mai 2016, in Cismoc : Essais et recherches en ligne, 20p. https://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/cismoc/documents/Expliquer_le_radicalisme_-_critique_autour_de_la_posture_d_Olivier_Roy.pdf. Je pourrais prolonger plus largement sur les apories de l’analyse au sujet des causes du radicalisme jihadiste.

Aucune des trois questions identitéfies dans les trois phrases-clé citées plus haut n’a abouti à un approfondissement lors du « « débat » mis en scène dans la salle de gymnastique d’une école de Molenbeek qui a mobilisé des dizaines de personnes en spectateurs et une vingtaine d’intervenants..

Toutefois, on a au moins vu que dans Molenbeek des gens font des choses positive et que des dynamiques sont en cours. C’est déjà çà. Et on a vu que les langues commencent à se délier, que des questions commencent à être dites même si des dénis de réalité continuent à persister ou  même si des propos et des actions continuent à souffrir d’une carence d’analyse.

Je me limiterai à retenir de ces interventions deux aspects centrés sur l’enseignement et le devenir des jeunes. Je ne parlerai pas ici des interventions à propos du rôle de l’islam qui mériteraient un développement en soi.

Vive l’école et vive l’école professionnelle

Un premier point : le rôle de l’école et des qualifications des jeunes.
La phrase de l’éducateur qui constate que des jeunes sont illettrés n’a pas été interrogée. Parle-t-on de jeunes de deuxième, mais aussi de troisième génération ? La cause est-elle à chercher uniquement dans l’école ? Quelle est la langue véhiculaire dans les familles, même de deuxième génération ? Le français, le rifain, l’arabe, le turc ? Quel rôle peut avoir le non usage du français dans les familles nouvelles alimentées toujours par des nouvelles immigrations par mariage ? Quel est le rôle des télévisions arabes  et turques qui envahissent la vie familiale ? Quel est le rôle de l’ancrage et parfois le cloisonnement dans une culture de jeunes de quartier, du rap, et de son langage qui construit une subculture, amusante et originale peut-être, mais excluant des jeunes des circuits de communications communs à la société ? Quel est le rôle d’une éducation qui privilégie le garçon, le futur homme d’honneur de la famille ? Quel est le rôle des modes de socialisation et des modes de « faire société » de l’univers rifain, ce dont on ne parle pas, pourtant très présente dans Molenbeek ?

Et bien entendu quel est le rôle de l’école ? A questionner certainement, comme sont à questionner les faibles investissements publics dans l’école. Mais malgré tout, beaucoup de choses ont été faites.

Mais quelle école ? Et quel avenir pour les jeunes?

L’intervention d’une dame d’origine marocaine, ingénieur aéronautique, et d’un homme, avocat, ont ciblé de man ière critique l’orientation ou la « désorientation » des PMS vers « l’enseignement professionnel », enseignement identifié négativement. Les deux interventions voulaient pointer une erreur d’orientation de la part des PMS ou d’enseignants qui orientent de manière « automatique » les enfants marocains vers l’enseignement professionnel. C’est une accusation qu’on entend depuis toujours. Le « débat » ne faisait pas intervenir des personnes des PMS de Molenbeek, mais je me demandais si le sprofessionnels des PMS sont tous des superficiels ou des mal intentionnés qui liquident ainsi des jeunes pleins d’espoir. Ou sont-ils vraiment des « désorientateurs » comme l’émission le laissait entendre, et cela dit par une émission qui passe sur les ondes de la télévision publique. Si tel est le cas, alors il faudrait que d’urgence les respopnsables admnistratifs et poltiiques interviennent. Ou bien y a-t-il d'autres raisons?

Des interventions se sont également orientées sur la question de l’enseignement dit « professionnel », enseignement régulièrement disqualifié en Belgique de la part de sociologues, animateurs etc. L’idée étant que dans les sociétés doit fonctionner un « ascenseur social », que l’idéal est une « mobilité sociale », ce qui consiste à dire que l’idéal est la généralisation d’un accès aux études universitaires ou para universitaires pour tous et que l’idéal social est le passage de professions manuelles vers des professions intellectuelles. Sinon, il y a de la « reproduction sociale », expression entendue lors de l’émission, reprise par l’ancienne théorie de Bourdieu sur la domination.

Il me semble qu’il serait temps de revenir sur ces raisonnements, pleins de confusions et de messages lourds de conséquences pour les jeunes.

Mais je note d’abord un aspect : l’émission de la RTBF donnait à penser que la jeunesse d’origine de marocaine à Molenbeek était dans un cycle de difficulté, marginalité, déviance. Cela existe, mais il y a une grosse partie de cette jeunesse qui, dans les mêmes conditions et contexte social, s’en sort dans l’école, dans la recherche d’un métier, même si une partie importante a des difficultés. La question du pourquoi certains s’en sortent plus ou moins bien et d’autre s’en sortent plus ou moins mal mériterait d’être approfondie.

Concernant les orientations d’enseignement, je dirais ceci.
L’accès vers des formes approfondies d’enseignement théorique (qu’on appelle à tort « supérieures ») doit être le plus ouvert possible à celles et ceux qui le souhaitent et qui en ont les capacités. Et des bourses d’études adéquates doivent être assurées aux étudiantes et étudiants qui entendent poursuivre ces études et dont la famille ne dispose pas des moyens. Et j’ajouterais : le niveau doit rester exigeant et non pas aboutir à une fausse idée de démocratisation en abaissant les niveaux comme l’a fait la réforme de l’enseignement universitaire du Ministre compétent en la matière dans la Fédération Wallonie-Bruxelles (ou son responsable de cabinet bien connu, qui dirige dans les faits cette politique) et comme le revendiquent, par une vision erronée de la démocratisation des études, les associations des étudiants universitaires.

Tout enseignement destiné à toute formation a sa valeur. Et la distinction « manuel/intellectuel » aurait avantage à être oubliée. Toute activité à une composante manuelle, matérielle (passer son temps à taper sur un clavier d’ordinateur a également une dimension manuelle) et une composante intellectuelle, dans la mesure où il s’agit de toute manière de « savoir-faire ». Ceci depuis toujours : que l’on pense aux transmissions des savoirs-faire par compagnonnage. Et un grand nombre de métiers aujorud’hui incorporent également les nouveaux savoirs issus des développements technologiques contemporains.

Encore faut-il que les enseignements valorisent à la fois la compétence manuelle, le faire et la compétence intellectuelle, le savoir. Le tout pour aboutir à ce que j’appellerai un « professionalité », faite de savoir et de faire, animée par la capacité, la maîtrise de ce « savoir-faire ».

Malgré les différences souvent injustifiées et injustes de rémunération du travail, qui donnent la fausse image de différences de « valeurs » en fonction proportionnelle des niveaux de rémunération, toutes activités (guidées par l’honnêteté) ont une valeur, dès qu’elles répondent à une fonction sociale, ont une utilité pour soi (pour la rémunération qu’on reçoit), mais ont également une valeur collective. Toute formation, tout métier a sa dignité.

Le discours non critique portant sur l’ascenseur social, sur la mobilité  sociale aurait avantage à être revu ainsi que le discours négatif sur l’enseignement professionnel qu’on a encore entendu lors de cette émission. Comme aurait avantage à être revu, selon moi, tout propos consistant à dire que l’enseignement aujourd’hui doit être génériquement « formateur » et non pas finalisé à une profession. Je ne suis pas tellement d’accord. Bien entendu la formation ne doit pas être seulement « technicienne », mais cela partout, pas seulement dans le professionnel, mais également dans les universités. Encore faudrait-il s’entendre sur ce que pourrait être en plus : citoyenne, culturellement dense et en particulier professionnellement dense.


Tout travail peut être et est un modèle. Un animateur a critiqué avec raison le « modèle footballeur », comme modèle exclusif. Tout comme le modèle ingénieur, avocat, médecin. Un mécanicien, un ardoisier, un travailleur du nettoyage sont également des modèles tout comme le travail de chauffeur à la Stib, de maçon, alors que, dans l’idéologie de la mobilité sociale, certains jeunes peuvent aboutir à rejeter ces métiers.

Perspectives pour les jeunes, la formation, le travail.

L’émission a évoqué le taux de chômage élevé des jeunes et en particulier des jeunes à Molenbeek. Certes. En même temps dans de nombreux emplois bruxellois et d’ailleurs on embauche des gens venant de Pologne, de Roumanie, de Russie ou d’Afrique, ou d’Asie… . Tant mieux pour eux. La raison est-elle seulement due au fait qu’on paie ces travailleurs moins qu’un autochtone ? Ou qu’ils acceptent de moins bonnes conditions de travail. Ou qu’ils acceptent de travailleurs le samedi ou le dimanche comme on le voit de plus en plus souvent sur les chantiers.

Il y a certainement de cela et il serait grand temps que l’action politique agisse avec vigueur contre cette compétition sur le marché de l’emploi.

Mais s’agit-il de la seule raison ? Des employeurs qui disent qu’ils ne trouvent pas de la main d’œuvre pour certains travaux, tiennent- ils des propos patronaux absurds ?

Je prolonge avec une réflexion que j’ai déjà faite ailleurs. C’est en amont et prolonge l’émission de la RTBF. Car une fois analysé de manière critique la réalité du chômage, de 'lexclusion etc., qu’est que des enseignants, des éducateurs, des parents peuvent dire aux jeunes ?

J’ouvre donc une parenthèse sur une question difficile. Dans le fait la réalité du manque d’emplois est bien là et risque de durer longtemps, si jamais il sera résorbé. Dès lors, quelle posture avoir par rapport à la jeunesse, issue de familles moins aisées, musulmanes, mais également non-musulmanes face à situation actuelle de manque objectif de travail ? Quel discours leur tenir dans le monde de l’enseignement, dans le monde éducatif en général ? Une réflexion devrait se faire, car je vois et j’entends plusieurs postures. Se limiter à condamner politiquement les carences du système, mais sans rien proposer ? Ou bien en rester à dénoncer les éventuelles discriminations ? Ou bien tenir un discours d’élitisme, qui consiste à proposer aux jeunes des modèles de jeunes qui « ont réussi », en termes d’argent, de notoriété, de médiatisation ? Ou proposer le modèle de jeunes qui ont fait une carrière dirigeante ; à la manière américaine, on montre des modèles de top niveau, on distribue des « awards » ? C’est déjà plus pertinent que le modèle élitiste culturel ou sportif, car on dit à des jeunes, souvent enfoncés dans un horizon de repli, que des choses sont possibles, mais à condition de ne pas se limiter à montrer ces figures de réussite, mais également de montrer ce qui a fait que ces jeunes ont réussi. Ce discours qui propose des modèles élitiste de référence a ses revers. D’une part celui que les jeunes peuvent rencontrer assez facilement dans des modèles pratiques, ceux des dealers de drogue qui assurent de l’argent et une certaine notoriété au moins au niveau du quartier ou des boîtes de nuit. La dimension morale est ignorée. La spirale de la consommation de drogues également. Le risque de la prison devient facteur d’adrénaline même s’il engendre des étapes progressives d’une spirale négative, parfois assorties d’un refuge dans l’islam pieux ou radical.

Ne faudrait-il pas proposer un autre modèle, qui me semble qu’on ose peu proposer : celui d’une vie normale, endurante et difficile. Autrement dit proposer un modèle qui consiste à dire que la vie ordinaire est une valeur, avoir une famille est une valeur, vivre honnêtement est une valeur. Parle-t-on encore de ce que c’est une vie moralement honnête ?

Qui consiste à dire également que la situation est objectivement difficile. On peut analyser le fonctionnement du système et les volets qui fonctionnent mal et s’engager éventuellement comme citoyen pour l’améliorer. Mais que, dans la plupart de cas, cette analyse du système, d’une société qui reste structurellement inégale, n’a pas à interférer, à dominer l’horizon de son projet de vie. D’autant plus que cette société-là, n’est pas entièrement et rigidement bloquée.

Et traduire donc l’analyse en termes d’action : des jeunes de milieux moins nantis même pour l’exercice d’une vie normale, surtout du travail, auront plus de difficultés que pour des jeunes de familles moyennes ou plus riches. Ce type de discours se doit de le dire clairement aux jeunes. Leur entrée professionnelle est plus difficile pour un tas de raison : disposer de la culture contextuelle, disposer de savoirs-faire, disposer des relations sociales même faibles, disposer d’horizons ouverts. Parfois, j’entends de jeunes dire : « j’ai un diplôme et on ne veut pas de moi ». Mais j’ai envie de dire que le diplôme n’est pas tout : il faut une culture large, des savoirs-faire, des savoir-être, en plus que des relations sociales. Et ce n’est pas en se repliant ou en s’enfermant dans l’ethnique ou dans le religieux qu’ils s’en sortiront. Au contraire, ce repli ou cette sur-identification ethnique et religieuse, tellement mise en avant dans les discours multiculturels et dans leurs exaspérations identitaristes, réduit, rétréci leurs chances. Et dire, montrer que l’école (et pas seulement l’école, même le sport, des associations de jeunes) peut leur offrir ces outils, mais qu’ils devront travailler dur, plus dur que d’autres. Que la difficulté est présente. Mais que ce travail, cet effort dans la difficulté sont le gage d’une réussite à terme. Certes pas nécessairement dans la notoriété, dans un grand succès en termes d’argent, mais dans la vie normale de bien-être et de bon vivre. Certes les contraintes structurelles sont là. Toute la question est de s’y prendre pour les contourner et les dépasser, au lieu de s’y faire dominer et écraser en en restant à la dénonciation ou à la victimisation. Certes les mirages de l’argent facile sont là, y compris par le commerce de la drogue. Mais à terme cet argent facile est gagné à un prix très lourd et il est de toute manière gagné de manière immorale.

Je pense que le monde éducatif, mais également familial, et également médiatique devront clarifier à eux-mêmes ce qu’ils entendent proposer aux jeunes, car on semble flotter dans la grande incertitude ou opter pour des dénonciations sans avenir. Et dans cette incertitude, le discours radical-islamique, ou le discours conservateur-religieux ont tout l’espace pour proposer leur modèle, qui est clair et sans incertitudes.