Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Un mois après : perspectives pour un élan après les attentats du 22 mars

Felice Dassetto

18 avril 2016

L’efficacité pratique du radicalisme terroriste fait prendre conscience que le temps n’est plus aux tergiversations. Ce n’est pas non plus le temps des accusations ou des polémiques, même si faire un bilan du passé est toujours utile. Ce n’est pas non plus le temps de l’amateurisme et de l’improvisation qui semblent encore continuer à frapper la construction de la vision et de l’action au sujet de l’islam (elles le font depuis des décennies, pour preuve les vicissitudes incessantes de l’Exécutif des musulmans de Belgique), tout au moins en Belgique francophone.

Ce qui est suggéré dans la suite peut paraître trop large et trop général : il suggère des pistes pour penser une vision d’ensemble des actions à entreprendre pour agir contre la radicalisation et pour un projet de renouvellement et pour poser des préalables afin de concrétiser cette vision. Mais à l’aide de quelques exemples, j’essaie de montrer que cela est très concret, tout en essayant de prendre du recul pour disposer d’une stratégie, d’une hiérarchie de priorités, d’une temporalité. En somme d’une vision structurée.

Souvent, il s’agit d’ailleurs de choses qui se font déjà, mais qui manquent parfois de recul, de consolidation et de ciblage.

Après quelques prémisses générales, (1) j’esquisse une analyse des causes de la radicalisation étape indispensable pour envisager les actions conséquentes. Ensuite (2) je pose la question de savoir qui est concerné par cette grande mobilisation indispensable. Mais pour envisager un grand plan d’ensemble et ne pas foncer à tête baissée sur quelques idées éparses, il me semble utile (3) de poser quelques aspects préalables, quelques principes de base aux actions à entreprendre. Et enfin (4) à titre d’exemple j’essaie de esquisser de manière incomplète quelques perspectives d’action et quelques priorités en direction de la jeunesse. Dans le texte il y a deux excursus, en italique : l’un concernant les concitoyens musulmans et l’autre concernant les perspectives de la jeunesse moins favorisée et ce qu’on lui propose.

Prémisses

-Il faut admettre le fait que tout le monde a été surpris et que l'on n'était pas préparé à se confronter à ces questions. On peut dire qu’on voyait se profiler ces drames depuis des années; les signes étaient nombreux ; les écrits également. On pourrait analyser dans les détails les causes cognitives, institutionnelles, opportunistes qui ont retardé, tant chez les musulmans que dans la société ou dans les instances publiques, la prise de conscience de l’urgence d’un risque élevé de dérapages. Les cris et les grandes déclarations plus ou moins exacerbées ne servent pas à grand-chose.

Ce n’est pas ici le lieu de faire cette analyse du passé, quoiqu’elle soit très utile pour l’avenir.

Toujours est-il que le fait est là : le radicalisme terroriste pose une urgence majeure.

Et, en amont du radicalisme, la question du mode d’existence de l’islam tel qu’il s’est développé. On ne mesure pas assez la profondeur de l’enjeu, ni dans le monde musulman, ni dans le monde non-musulman.

-Un sursaut social émotionnel a vu le jour au sein de la population non-musulmane et musulmane et parmi les gens qui se sont rendus à la place de la Bourse et en d’autres lieux. Les hommes et les femmes politiques, des intellectuels se sont manifestés. Il importe que ce sursaut d’émotion et l’énergie qu’il engendre se traduisent dans un sursaut de vision et d’action.

On a l’impression que pour faire face à cette situation, on met en route des choses, on prend des initiatives ici et là, parfois au risque d’une fragmentation, d’un manque de coordination, de doubles emplois, parfois de compétitions entre instances selon les niveaux institutionnels ou selon les appartenances politiques.

-Il serait important d’envisager un plan d’ensemble inscrit dans une stratégie immédiate, de moyen et dans le long terme.

Cette note se limite à poser quelques préalables pour construire ce plan d’ensemble. Ces préalables sont importants à poser et à clarifier, sous peine de se heurter rapidement à des obstacles ou à l’inefficacité

 

 1.Une analyse des causes du radicalisme : un préalable indispensable

 

Il est impossible d’envisager un plan sans avoir éclairci et fait la synthèse des causes de la radicalisation, car c’est sur base d’une identification des causes qu’on peut envisager des stratégies d’action. On voit des arguments et des polémiques surgir : la cause est au chômage, à la discrimination ou au salafisme ou aux recruteurs, etc etc.

Il importe absolument d’analyser les causes du radicalisme dans toute leur complexité et dans la multiplicité de facteurs. Ce n’est pas ici le lieu d’approfondir. Je renvoie à une première ébauche, à approfondir, à compléter et à clarifier, dans Dassetto F., Radicalisme et djihadisme. Devenir extrémiste et agir en extrémiste, juin 2014, dans Cismoc, Essais et recherches en ligne. Je continue à penser que cette ébauche reste pertinente, mais qu’il importera de la compléter.

Je rappelle rapidement ces différents facteurs  (leur énumération rapide dans la liste qui suit n’est pas établie par ordre d’importance : il importe de penser ces facteurs dans une logique systémique):

-        - La personnalité de ceux qui s’engagent dans une action jihadiste. À part les cas psychiatriques, il importe de s’interroger sur la construction de cette structure de la personnalité, de son être au monde et son agir dans le monde, pouvant ouvrir à un choix d’action non seulement jihadiste, mais en plus terroriste et suicidaire. Il importe également de tenir compte de la succession des générations de cette jeunesse dans le cas de jeunes originaires de familles immigrées musulmanes. Questions concernant les jeunes convertis à l’islam, hommes et femmes.

-        - La réalité familiale : comme lieu possible de construction de cette personnalité, parfois associée à des cultures régionales. Rôle des pères, des mères, des fratries. La succession de générations des parents.

-        - Les processus sociaux concrets : solidarité de groupe et constitution de réseaux de sociabilité (éventuellement en lien avec une mise à l’épreuve de l’efficacité du réseau à travers des activités criminelles) ; rôle des leaders et prise en compte des raisons de leur efficacité ; rôles des réseaux sociaux dans la production des connaissances et des mobilisations sans toutefois oublier de prendre en compte les relations sociales concrètes.

-       -  Les dimensions cognitives, imaginaires, rationnelles qui construisent un rapport au monde, aux autres, une perspective d’action. Il s’agit ici de prendre en compte les formes des pensées religieuses telles qu’elles se sont construites depuis des décennies et qui véhiculent, en amont du jihadisme et du terrorisme, une vision longue de ce que devrait être l’islam dans la modernité. Pendant des années et des décennies, on n’a pas voulu voir qu’il y avait un enjeu autour de la pensée et des normes religieuses, non pas autour de l’islam en général, mais au sujet des visions de l’islam qui se mettaient en place. On commence à changer d’avis, sauf chez certains. Mais il importe aussi de voir la complexité de ce que cela signifie. Rôle des processus de construction et des canaux de diffusion de ces idées.

-       -  Les conditions économiques et sociales-relationnelles concrètes de la vie de la jeunesse, mais qui sont à prendre en compte tant sous l’angle des déterminismes qu’elles engendrent que sous l’angle des possibilités qu’elles permettent.

-        - Les contextes éloignés, de type géopolitique (ex. la situation palestinienne, etc.), actuels ou historiques, mais dont il faut s’interroger sur le plan épistémologique, comment penser l’impact de causes qui agissent sur le plan cognitif, émotionnel, mais pas en tant que cause sociale immédiate.

Cette liste, donnée ici juste pour rappel, ne restitue pas toute la complexité et la profondeur de l’analyse qu’il importe de conduire au sujet de ces facteurs de radicalisme et leur impact.
Pour donner deux exemples : en parlant du système de la personnalité, certains auteurs se limitent à dire que ces jeunes sont des « perdants », ou des « nihilistes ». Ces qualificatifs ne permettent de comprendre ni la complexité identitaire ni les processus de construction de cette identité ; ou encore, en parlant de recruteurs, on parle d’endoctrinement, sans s’interroger sur ce qui fait la force de ces recruteurs, leur charisme, leur capacité de conviction. Ce dernier exemple permet de voir aussi l’impact d’une carence d’analyse de causes sur les solutions. Ainsi pour contrecarrer des « recruteurs » ou les prédicateurs, on envisage de former des imams et on dépensera pas mal d’argent à ce sujet. On prend d’ailleurs des initiatives en diverses directions de manière assez chaotique. Il y a d’abord le fait de savoir si dépenser de l’énergie et de l’argent dans la formation de la plupart des imams en fonction actuellement pourra donner beaucoup de résultats et à quelles conditions (et de toute manière cette question relève avant tout des autorités religieuses). Et par ailleurs la question est de savoir si de figures bureaucratisées auront la même vigueur charismatique, personnelle, morale et le même militantisme que certains prédicateurs (mais également cette question relève de la responsabilité des autorités et des leaders musulmans).

Cette analyse complexe, systémique des causes doit également s’atteler à les hiérarchiser dans leur efficacité causale : on ne peut pas les considérer, toutes, selon une même capacité d’impact. Parfois des propos, entendus chez les uns ou les autres, mettent tout dans le même sac et donne à tout la même efficacité. On ne peut pas mettre dans la même chaîne causale un discours radical, l’impact d’un leader, le chômage des jeunes ou la guerre en Iraq déclenchée par les USA en 2003. Savoir analyser lucidement cette question est important entre autres dans le travail éducatif avec les jeunes, et même dans la construction de leur personnalité, et plus en général dans la mise en place d’actions de prévention.

2. L’étendue des acteurs concernés par une mobilisation d’actions de prévention

J’entends souvent dire au sujet du radicalisme, et je l’ai encore entendu à la radio de la part d’un père d’une des personnes en prison: « L’Etat doit faire quelque chose ! ». D’accord, mais, l’État ne peut pas tout faire. Certes, sur le plan policier et judiciaire ce n’est que lui qui peut faire quelque chose, car c’est sa prérogative, mais en amont de cela, il ne peut pas tout faire ; dans certains domaines il peut intervenir, dans d’autres il peut soutenir, mais dans pas mal de domaines, ce n’est plus à l’Etat que revient la première et seule responsabilité. Car si la radicalisation jihadiste et terroriste procède d’un système complexe, fonctionnant à plusieurs paliers de la société, comme cela a été esquissé plus haut, les actions pour contrer et pour prévenir doivent s’engager à ces multiples niveaux.

En plus, il s’agit non seulement d’avoir une action contre, mais également agir pour, en vue d’objectifs, à divers niveaux afin de proposer à cette jeunesse et à la jeunesse, notamment à celle qui est la moins nantie, quelque chose.
Et enfin, il y a le fait que cette analyse complexe est également révélatrice du fait que le jihadisme terroriste actuel est un épiphénomène d’une réalité plus large et plus profonde, qui concerne les musulmans européens et belges et les doctrines islamiques qui ont triomphé et qui concerne les relations entre musulmans et non-musulmans.

Cette grande mobilisation devrait concerner le plus grand nombre des membres de notre société et des instances qui la composent, tant parmi les musulmans que parmi les non-musulmans. Je dis cela, de manière quelque peu naïve, en sachant bien que dans toutes les sphères de la société, il y a des gens qui ne poursuivent que leurs intérêts particuliers (individuels ou de groupe) sans aucune ou grande prise en compte du collectif. Des nantis ou moyennement nantis, continuent à défendre, voire à accroître leurs privilèges (comme leurs avantages salariaux parfois indécents ou leur évasion fiscale encore plus indécente) ou continuent à ignorer un investissement et un développement local à la recherche de profits dans d’autres coins du monde, malgré la situation du manque de ressources de l’État ou du manque d’emploi. Ou des acteurs ou des groupes musulmans continuent de manière imperturbable à poursuivre leurs objectifs, par soif du pouvoir, par allégeance à des régimes politiques ou par surdité face aux questionnements qui sont posés quant à leur vision de l’islam et aux implications qui en découlent. Ou des pères ou mères de famille ferment les yeux et les oreilles pour ne pas voir leurs responsabilités. Ou des instances bien fermes dans leurs principes qui ne voient pas ce qu’elles engendrent comme réaction face à des jeunes démunis.

Mais, on sait également que dans toutes les sociétés il y a de nombreuses personnes qui partagent des idéaux de solidarité et de responsabilité partagée ; qui pensent que l’équilibre obtenu par affrontement et uniquement par rapport de force entre intérêts individuels ou partisans n’est pas le chemin le plus intéressant ; qui savent qu’à terme un meilleur fonctionnement collectif, une meilleure confiance entre personnes et avec les institutions, va de pair avec un meilleur avantage pour soi et pour les siens et réciproquement ; qui pensent qu’une certaine cohésion sociale est importante et qu’elle ne résulte pas uniquement ou pas du tout d’une compétition individuelle.

C’est sur ces figures d’acteurs individuels, associatifs, institutionnels que l’action et la mobilisation devront s’appuyer et sur la masse d’énergie qui se dégage d’une société mobilisée tout comme sur un postulat de rationalité, de débat ouvert, conduit dans le respect, dans la capacité d’entendre et d’argumenter.

Ces personnes peuvent se trouver à divers niveaux de la vie sociale et l’action peut concerner diverses instances :

-        - les instances de l’État (dans ses divers niveaux de pouvoir) et concerner l’enseignement, la santé, la culture, l’aide sociale, etc. ; sans oublier pour certains aspects, les Affaires étrangères.

-       -  l’action publique (financée à des degrés divers,  : éducative, culturelle, sportive….

-       -  le monde associatif, particulièrement important, car il pénètre dans la vie sociale de manière capillaire

-        - les regroupements volontaires créés par des citoyens en fonction de leurs domaines d’ intérêt

-        des initiatives privées de citoyens

-      -  les instances ou les groupes convictionnels et en l’occurrence ceux qui adhèrent à la foi musulmane.

Juste une remarque complémentaire : le défi est grand aujourd’hui, et plus que jamais, pour les leaders et les institutions du monde musulman belge. Ils me semblent que certains continuent à être paralysés, immobiles ; ou à ne pas comprendre les enjeux. Parfois en s’illusionnant que par l’importation de modèles de pays musulmans on pourrait résoudre les défis d’ici. Les leaders institutionnels ou associatifs ne semblent pas trouver l’énergie intellectuelle et personnelle pour s’engager dans une voie de réponse active, qui va aux sources des déviances terribles en cours dans l’islam contemporain.

Les intervenants, non-musulmans dans la lutte contre la radicalisation ont beau se mobiliser et agir pour promouvoir des voies positives pour l’enfance et la jeunesse, mais si le monde musulman reste immobile, s’il ne s’active pas dans le fond et pas seulement en façade, et ceci d’urgence, tout le monde risque d’être embarqué encore pendant longtemps et dramatiquement dans des chemins bien épineux.

Pour donner un exemple : l’école a beau se mobiliser encore plus que ce qu’elle fait, mais si dans des groupes, dans des associations, on continue à dire aux jeunes que certains enseignements ne valent rien face à la doctrine coranique, que l’école et les « autres » veulent dominer l’islam et le détruire (ce qui est fondamentalement faux, et pourtant cela se dit) ; qu’il importe de dire ce qu’ « ils » veulent pour les examens, mais que les vérités sont ailleurs; que la société ne veut pas des musulmans et les rejette et qu’il faut émigrer dans des pays musulmans ; que l’islamophobie règne en général en Belgique (ce qui est faux comme constat généralisé et pourtant cela se dit et se clame) ; que l’importance est de consolider le pôle musulman en face, parfois contre, parfois pour s’isoler des « autres », plutôt qu’agir avec les autres ; qu’il faut cultiver voire exaspérer la différence pour garder son identité ; que, dans un esprit de boutade peut-être, mais plutôt mal placée, on écrit qu’il « faut en finir avec le vivre-ensemble » ; que la référence au pays et à l’islam « d’origine » est bien plus importante que la référence au pays où l’on vit, quitte à utiliser ce pays de manière instrumentale pour soi et pour des membres de sa famille dans le pays d’origine, alors il ne faut pas se plaindre et pleurer ensuite que ces jeunes vivent dans une désaffection totale par rapport à la société où ils vivent, par rapport aux études, par rapport à une insertion.

Entre parenthèses : c’est bien ce que recommandait Said Qotb, le leader Frère musulman, un des fondateurs historiques de la pensée radicale et jihadiste, qui écrivait qu’il importe de se désaffectionner par rapport à l’Occident, l’ennemi total de l’islam, car il faut être armés, même moralement et culturellement, pour le combattre. C’est réussi. Sans s’en rendre compte, et pour une grande partie des musulmans sans le vouloir, mais d’autres en se rendant bien compte de ce qu’ils faisaient, peut-être sans en mesurer les conséquences. En tout cas, le vœux de Said Qotb est en train de se réaliser parmi les musulmans européens.

Et face à ces propos généralisés, on entend de rares voix qui réagissent, mais qui sont vite marginalisées et accusées d’être vendues aux « autres » ou de s’être fait piéger, et on entend surtout un silence, éventuellement embarrassé, ou des propos de façade, mais presque pas accompagné de pratiques de fond, d’analyse critique et de retour critique sur les trente-quarante années d’enseignements de visions, de recherche d’une voie de pensée renouvelée. Alors, on se demande vraiment si toutes les actions que des gens de bonne volonté, musulmans ou non-musulmans, entreprennent ne risquent pas d’être des efforts semblables à ceux de ramer avec une cuillère à soupe contre le courant d’un torrent impétueux.

Ceci dit, et malgré tout, il importe que toutes les instances et les personnes concernées se mobilisent dans la sérénité et avec énergie, dans la complémentarité de leurs compétences et de leurs responsabilités respectives.

 

      3.Aspects préalables à une stratégie d’action et de mobilisation

Pour envisager un plan d’action inscrit dans une vision stratégique, il faudrait retenir au moins les aspects suivants :

-       --  La temporalité : les effets de l’action entreprise se déploient dans des temporalités différentes (court, moyen, long terme), ce dont il faut être conscients et qu’il faut penser dans leur complémentarité.

  • Certaines actions doivent intervenir dans l’immédiat, dans une urgence (malgré tout bien pesée), tout en inscrivant cette action dans la construction d’une stratégie plus ample. Ainsi, par exemple, des enseignants doivent pouvoir être outillés dans l’urgence à la capacité de répondre aux questions des élèves. Tout en envisageant des actions structurelles plus à long terme.
  • Certaines actions ont des effets sur le moyen terme. Ainsi par exemple des formations de travailleurs sociaux, éducateurs…, certaines formes de communication sont efficaces dans le moyen terme. Ou encore : une action de relations entre citoyens musulmans et non musulmans ne peut avoir des effets que si elle est pensée dans le moyen-long terme.
  • D’autres actions le sont dans le long terme, dans l’espace de quelques années.

-        ---Action dans la durée et avec une visée stratégique et pas des « one shot » et sans visée.

Parfois, que ce soit dans des interventions d’acteurs publics ou des interventions de groupes, on se limite à des actions « one shot », démonstratives. Il importe au contraire de privilégier des actions dans la durée, même celles qui se confrontent à l’immédiat.

Mais cette action dans la durée doit se préoccuper de s’inscrire dans une stratégie, sous peine de s’essouffler par manque d’objectifs.

-        -- Action qui valorise, soutient, éventuellement aide à réorienter ce qui se fait, ou si nécessaire invente de nouvelles choses, plutôt que tendre à inventer et juxtaposer de nouvelles choses, certes peut être plus rentables en termes d’image, mais pas nécessairement efficaces. Par exemple, la grande urgence est de soutenir, donner des outils approfondis mais lisibles, accroître des capacités de connaissance, pensés méthodiquement, pour les enseignants, depuis le primaire jusqu’au secondaire, pour soutenir l’immense travail qu’ils font déjà dans leur démarche pédagogique, face aux questionnements, voire aux conflits, aux positionnements qu’ils vivent au sein de l’école.

-       --  Action qui prend en compte la succession des générations, leur diversité, mais également les nouvelles populations présentes en raison des nouvelles migrations venant de nombreux pays musulmans.

-        -- Action pensée par rapport aux réalités propres de la Belgique et pas seulement importées. On a vu depuis quelques années, prises de panique, des initiatives qui empruntent des « trucs et astuces » à l’un ou l’autre lieu qui semble proposer des solutions quasi miracle. Des commissions parlementaires vont ici ou là pour voir « la » recette. Et on la transpose telle quelle sans s’interroger sur les possibilités et les conditions sociologiques d’efficacité ici. Certes, connaître ce qui se fait ailleurs est indispensable, mais chaque lieu, chaque pays a sa spécificité, sa culture, ses situations sociales. Des transpositions pures et simples ou l’utilisation sans critique de recettes à la mode ou dont on parle, risque de ne pas servir. Par exemple : on a parlé beaucoup du modèle danois de récupération des jihadistes ou de celui québécois, sans s’interroger sur la différence en nombre, en composition sociale de ces personnes au Québec, au Danemark et en Belgique, ce qui fait que le transfert de méthodes est bien difficile, voire impossible. Ou encore, un autre exemple : après 2001, les USA ont mis à la mode les stratégies de « contre-narrations », des « contre-discours ». Cette idée est liée à toute une philosophie et une sociologie du rôle des « narrations », de leur rôle performatif, celles que, par exemple, Daesh, utilise. Cette notion de narration, me semble trop réduite, souvent ramené à des produits formels de type publicitaire, alors que ce qui est en jeu ici n’est pas seulement une narration, mais bien ce qui la fonde, à savoir des concepts, des théories, des faires.

D’un coup, le contre-discours est devenu un axe d’action, souvent un gadget, fait de capsules vidéo, en dépensant de l’argent à ce sujet, sans s’interroger sur les conditions sociologiques, culturelles qui font qu’un discours, une narration est efficace et considérée légitime et mobilisatrice. Ceci impliquerait également une réflexion sur les « narrations » qui, dans l’histoire de nos pays, ont été produites au fil du temps pour donner sens, les « grands récits », dont certains ont dépéri, d’autres sont bien vivants. Mais le retour à l’histoire de ces narrations, devrait également servir à voir comment celles-ci ont été construites et diffusées. Non pas pour les transférer tel quel, car dans le monde contemporain les constructions narratives sont des nouvelles logique s de mise en œuvre.

4 . Vecteurs d’action à titre d’exemple : première réflexion concernant un aspect particulier, celui de la jeunesse.

Ceci étant dit, sur quels vecteurs miser pour une grande mobilisation. Je me limite à les évoquer rapidement, sans dire encore ce qu’il y aurait lieu de faire (cela doit se faire entre autres avec des acteurs de terrain). Je les évoque en particulier en relation à la jeunesse, mais en sachant que ce plan mobilisateur doit envisager également les adultes. Par exemple, dans les relations entre musulmans et non-musulmans, qui me semblent être un vecteur d’action important, ce sont les adultes, ce sont les organisations ad hoc d’éducation permanente ou d’initiatives privées qui doivent être concernées (mais pas uniquement).

Plusieurs vecteurs d’action peuvent être impliqués à jouer un rôle, car impliqués à un titre ou à un autre dans les processus de radicalisation et pouvant jouer un rôle majeur de prévention, et bien au-delà, pour proposer une perspective : la famille, les instances convictionnelles, les médias, les instances qui s’adressent à la jeunesse. Voyons, à titre d’exemple quelques questions concernant ces dernières. Ce sont plus des questions évoquées ici en termes de réflexions à ouvrir qu’en termes d’affirmations acquises.

Quid des perspectives d’avenir pour cette jeunesse ?

J’ouvre une parenthèse sur une question difficile. Dans le fait la réalité du manque d’emplois est bien là et risque de durer longtemps, si jamais il sera résorbé. Dès lors, quelle posture avoir par rapport à cette jeunesse, issue de familles moins aisées, musulmane, mais également non-musulmane face à situation actuelle de manque objectif de travail ? Quel discours leur tenir dans le monde de l’enseignement, dans le monde éducatif en général ? Une réflexion devrait se faire, car je vois et j’entends plusieurs postures.

-Ignorer cette situation, faire comme si ce vécu de jeunes n’avait rien à voir avec cette réalité qui rend les perspectives bien difficiles.

-Condamner politiquement cette carence du système, mais sans rien proposer. Ou bien en dénonçant le fait en tant que victimisation. Beaucoup de discours ont émergé dans ce sens : on attribue la difficulté d’accès à l’emploi à la discrimination, à l’islamophobie. Ce qui peut exister dans certains cas. Mais qui serait à analyser également dans le contexte de la compétition entre demandeurs d’emploi, ce qui permet à des entreprises de choisir ceux qui leur conviennent le mieux. Ce discours qui se limite à la dénonciation, satisfait peut être ceux et celles qui le tiennent, mais ne sert pas à grande choses aux jeunes.

- Un discours d’élitisme, qui consiste à proposer aux jeunes des modèles de jeunes qui « ont réussi », en termes d’argent, de notoriété, de médiatisation. Le discours publicitaire d’ailleurs conforte ce modèle. Ce sont des chanteurs, rappeurs, footballeurs, boxeurs. Ceci aboutit à nourrir un rêve, que bien peu pourront réaliser. Ou bien on propose le modèle de jeunes qui ont fait une carrière dirigeante ; à la manière américaine on montre des modèles de top niveau, on distribue des « awards ». C’est déjà plus pertinent que le modèle élitiste culturel ou sportif, car on dit à des jeunes enfoncés dans une horizon de repli, que des choses sont possibles, mais à condition de ne pas se limiter à montrer ces figures de réussite, mais également de montrer ce qui a fait que ces jeunes ont réussi. Ce discours qui propose des modèles élitiste de référence a ses revers. D’une part celui que les jeunes peuvent rencontrer assez facilement dans des modèles pratiques, ceux des dealers de drogue qui assurent de l’argent et une certaine notoriété au moins au niveau du quartier ou des boites de nuit. La dimension morale est ignorée. La spirale de la consommation de drogues également. Le risque de la prison devient facteur d’adrénaline même s’il engendre des étapes progressives d’une spirale négative, parfois assorties d’un refuge dans l’islam pieux ou radical.

D’autre part, le modèle de l’excellence assorti du modèle de victimisation, peut aboutir encore plus dramatiquement dans les discours jihadistes.

-Un autre modèle, qui me semble qu’on ose peu proposer est celui d’une vie normale, endurante et difficile. Autrement dit proposer un modèle qui consiste à dire que la vie ordinaire est une valeur, avoir une famille est une valeur, vivre honnêtement est une valeur. Parle-t-on encore de ce que c’est une vie moralement honnête ?

Qui consiste à dire également que la situation est objectivement difficile. On peut analyser le fonctionnement du système et les volets qui fonctionnent mal et s’engager éventuellement comme citoyen pour l’améliorer. Mais que, dans la plupart de cas, cette analyse du système, d’une société qui reste structurellement inégale, n’a pas à interférer, à dominer l’horizon de son projet de vie. D’autant plus que cette société-là, n’est pas entièrement et rigidement bloquée.

Et traduire donc l’analyse en termes d’action : des jeunes de milieux moins nantis même pour l’exercice d’une vie normale, surtout du travail, auront plus de difficultés que pour des jeunes de famille moyennes ou plus riches. Ce type de discours se doit de le dire clairement aux jeunes. Leur entrée professionnelle est plus difficile pour un tas de raison : disposer de la culture contextuelle, disposer de savoirs-faire, disposer des relations sociales même faibles, disposer d’horizons ouverts. Parfois j’entends de jeunes dire : « j’ai un diplôme et on ne veut pas de moi ». Mais j’ai envie de dire que le diplôme n’est pas tout : il faut une culture large, des savoirs-faire, des savoir-être, en plus que des relations sociales. Et ce n’est pas en se repliant ou en s’enfermant dans l’ethnique ou dans le religieux qu’ils s’en sortiront. Au contraire ce repli ou cette sur-identification ethnique et religieuse, tellement mise en avant dans les discours multiculturels, réduit, rétréci leurs chances. Et dire, montrer que l’école (et pas seulement l’école, même le sport, des associations de jeunes) peut leur offrir ces outils, mais qu’ils devront travailler dur, plus dur que d’autres. Que la difficulté est présente. Mais que ce travail, cet effort dans la difficulté est le gage d’une réussite à terme. Certes pas nécessairement dans la notoriété, dans un grand succès en termes d’argent, mais dans la vie normale de bien-être et de bon vivre. Certes les contraintes structurelles sont là. Toute la question est de s’y prendre pour les contourner et les dépasser, au lieu de s’y faire dominer et écraser en en restant à la dénonciation ou à la victimisation.

 

Je pense que le monde éducatif, mais également familial, et également médiatique devront clarifier à eux-mêmes ce qu’ils entendent proposer aux jeunes, car on semble flotter dans la grande incertitude ou opter pour des dénonciations sans avenir. Et dans cette incertitude, le discours radical-islamique, ou le discours conservateur-religieux ont tout l’espace pour proposer leur modèle, qui est clair et sans incertitudes.

Ceci dit, voyons quelques axes d’action possible dans différents lieux particulièrement concernés par la jeunesse.

-        Enseignement

Ce domaine clé est particulièrement interpellé, notamment autour de cinq axes majeurs. Pour deux d’entre eux, l’enseignement me semble particulièrement outillé : celui des relations entre jeunes et celui du rapport à l’institution et à l’autorité. Les choses ne sont pas faciles, mais il y a là un enjeu majeur auquel en général l’enseignement me semble outillé pour y répondre. Toutefois la question des relations entre jeunes d’origines, de cultures différentes reste posée. La question serait de voir s’il importe de renforcer les identités particulières (comme une certaine vision du multiculturalisme, voire de l’interculturalisme ont fait) ou bien situer ces histoires et identités particulières dans une histoire globale, tout en l’ancrant dans la société belge, européenne où les jeunes vivent. Le troisième axe est celui de l’identité citoyenne, du rapport à l’État ; souvent on tend à la poser en termes exclusivement philosophiques, de principes, alors qu’elle mériterait d’être posée en termes historiques, sociologiques et dans une perspective comparatiste. D’ailleurs tous les cours auraient avantage à être pensés en termes citoyens et pas seulement l’heure consacrée actuellement ad hoc.

Sur l’axe de la connaissance, et en particulier en relation avec les interpellations qui proviennent d’une certaine vision totale de l’islam, mais plus en générale d’interpellations qui proviennent de la globalisation , l’enseignement me semble moins outillé. Toujours sur l’axe de la connaissance, la question de la critique de la production de la connaissance en général, sur le web et dans les réseaux sociaux est un passage clé. Il devrait concerner également d’autres lieux éducatifs des jeunes.

En général on connaît mal la réalité de l’islam comme on connaît mal d’ailleurs d’autres religions ou d’autres philosophies. Dans ce cas, il pourrait être important de mettre en œuvre un plan de court terme, mais également de moyen terme de formation. À plus long terme, il s‘agirait également d’interroger les enseignements supérieurs de formation d’enseignants et se demander quelle stratégie mettre en place de l’enseignement de l’histoire non seulement en présence d’élèves musulmans, mais également plus largement dans le monde global dans lequel nous vivons. Le quatrième axe, plus difficile, mais qui n’est pas en lien direct avec la question qui nous occupe, mais qui la concerne quand même est celui des motivations à l’étude, du rôle du savoir.

-        Mouvements de jeunesse, maisons de jeunes, sports

C’est un enjeu majeur. La socialisation des jeunes d’origine musulmane se concentre fortement dans l’intra-musulman et l’intra ethnique.

Les mouvements de jeunesse dont le scoutisme : il s’avère en général encore incertain dans la prise en compte de la jeunesse moins favorisée et de celle issue du monde musulman.

Les maisons des jeunes jouent un rôle socialisateur majeur par leur présence dans le tissu des quartiers. Mais la question est de savoir si ce qu’elles proposent, souvent avant tout dans l’ordre du ludique et de l’expressif ne mériterait pas d’être repensé pour se confronter plus directement à des activités en prise avec la réalité des jeunes et de leur devenir.

Les activités sportives ont un rôle éducatif majeur en termes d’objectifs, de discipline, de canalisation des énergies. Mais également en ce qui concerne les relations avec d’autres, de respect, de tolérance. Les animateurs sportifs auraient avantage à être formés davantage pour faire face à des jeunes fortement socialisés dans un univers religieux qui les amène à construire une vision de soi.

Toutes activités concernent pratiquement des hommes. Un certain nombre d’entre elles sont mixtes. Mais pratiquement, les jeunes femmes ne les fréquentent pas. Une grande carence consiste dans l’absence de lieux socialisateurs pour jeunes filles, de telle sorte que celles-ci sont amenées à fréquenter par exemple des associations salafistes qui ont une offre particulière, très active et bien pensée, répondant aux besoins et aux aspirations de ces jeunes femmes, car ces associations ont compris l’enjeu d'aller à la rencontre, de soutenir, d'accompagner des futures mères, actuellement de troisième génération, tout en les socialisant à leur vision de l’islam

Les maisons des jeunes fonctionnent sur un principe de mixité de principe; mais elles ne parviennent pas à concrétiser ce principe et à assumer la gestion d'une mixité. Le résultat est qu'il n'y a pas de lieux pour des jeunes femmes.

-        Associationnisme musulman non cultuel:

Je signalais déjà dans mon ouvrage l'Iris et le croissant la difficulté pour des associations musulmanes (comme des scouts musulmans, ou des associations de jeunes) d'obtenir des financements, comme les obtiennent des regroupements d'autres convictions. Je n'en connais pas la raison, est-ce un manque d'expérience dans la constitution des dossiers ou est-ce la difficulté institutionnelle ou de sont des idées préconçues à l'égard de groupes qui se définissent comme musulmans. Mais c'est dommage, car cela force ou bien à ne rien faire ou bien à recourir à des instances cultuelles, parfois étrangères.

-        Groupes de jeunes adultes :

Il ne serait pas inutile de se demander également si des jeunes adultes universitaires ne prendraient pas plus l’initiative et ne pourraient pas être encouragés a se constituer comme lieux de réflexion, de débat et d’échange. Comment les universités et les Hautes écoles pourraient stimuler cela. L’enjeu est important pour que, dans la camaraderie intellectuelle du milieu universitaire, des futures élites et dirigeants puissent constituer des lieux d’échange et de débats. Aujourd’hui, les activités universitaires tendent à se cliver. La même vaut pour les groupes convictionnels dans ces institutions.

-        Activités de vacance

Pour des jeunes et des jeunes adultes des mouvements salafistes ou islamistes organisent des camps de vacances, fait de sport et de connaissance. Le soutien à des groupes qui organiseraient des camps qui proposent des visions d’un islam qui ne seraient pas en rupture (ou en distance) avec le contexte social seraient bienvenues.

-        Dans l’action concernant les jeunes, la question du rôle des familles est centrale.

Comment mobiliser des énergies par rapport aux familles et comment se mobilisent des instances qui s’occupent des familles ou des organismes d’éducation permanente ?

Ce ne sont ici que quelques idées bien incomplètes, juste pour illustrer l’idée d’un plan à multiples paliers et lieux et à diverses temporalités.

Conclusions

Ce ne sont ici que quelques exemples rapidement esquissés un peu en vrac et qui demanderaient évidemment un plus ample moment de réflexion préparatoire. Ils sont donnés ici pour montrer la pertinence de mettre en place une stratégie globale d’action, spécifiée et différenciée selon les populations, les lieux de vie et les intérêts, mais qui convergent et se complètent pour faire face à ce grand enjeu, lié au devenir de la vie commune entre musulmans et non-musulmans et des musulmans dans les sociétés européennes.

Cela permettrait d’éviter des interventions qui ne s’inscrivent pas dans une vision globale et dans une temporalité.

L’urgence est grande.

Il importe d’éviter de mettre sur pied des initiatives qui restent en marge du cœur du problème, ou de voir l’argent dégagé (qui n’est pas beaucoup, mais quand même), se disperser dans des questionnements préalables interminables ou au contraire, foncer dans des initiatives one shot; ou financer des instances de coordination ou d'encadrement général (certains courants politiques semblent affectionner ce genre d'instances). Ou utiliser cet argent pour financer des choses diverses plutôt que d'aller au cœur des questions, plutôt que de valoriser, réorienter , réinventer des actions déjà en cours, mais qui nécessitent de trouver les voies d’un nouveau souffle, d’ être soutenues, d’être consolidées face à ce grand défi contemporain.

Mais peut-être que tout cela est déjà en route. Et alors, tant mieux.