Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

A propos de la formation des « cadres « de l’islam

Felice Dassetto

29.05.2015

 

1. Rappel du contexte en introduction

 

Le Ministre Marcourt avait annoncé dans le passé (même avant qu’il n’ait la compétence relative à l’enseignement supérieur), je suppose sur la suggestion de quelques membres de son cabinet, de vouloir ouvrir un « Institut public d’études sur l’islam ». Ce qui était une chose bizarre dans le paysage universitaire et du point de vue constitutionnel belge. Et pourquoi pas alors un institut public d’étude du catholicisme, ou du judaïsme ou de la franc-maçonnerie….. On peut comprendre l’intention du Ministre devant le souhait de tenter de réguler le devenir de l’islam belge. On peut la mettre en compte également de certains reflexes napoléoniens du Ministre

ou de la culture de son parti qui avait déjà connu des interventions napoléoniennes assez catastrophiques, dans le passé, lorsque Mme Onkelinkx était ministre de la justice chargée des affaires du culte. Toujours est-il que l’annonce du ministre Marcourt a évolué vers l’annonce d’une faculté de théologie islamique, assortie d’ailleurs de l’annonce de la mise en place d’une « émission concédée » à la RTBF aux musulmans au même titre de celles des autres convictions.

Comme « Ministre de l’enseignement supérieur et des Médias », Monsieur Marcourt a relancé le projet et dans un communiqué du 18 mars 2015 ( http://marcourt.wallonie.be/actualites/) il a annoncé avoir procédé « à l’installation de la Commission chargée de faire des propositions en vue de favoriser le développement et la reconnaissance d’un islam moderne en Fédération Wallonie-Bruxelles ». Rien de moins. Dans ce même communiqué, le Ministre a annoncé la constitution d’une Commission qui « sera libre d’aborder tous les sujets qu’elle juge utile dans le champ de compétence de la Fédération, sans s’interdire de toucher aux compétences d’autres niveaux de pouvoir. La Commission devra, en tout cas, faire des propositions concrètes sur deux sujets plus particuliers :

- Est-il possible d’améliorer la formation des cadres musulmans en FWB, et si oui comment ?

-Est-il opportun que la communauté musulmane obtienne, à l’égal d’autres communautés convictionnelles, une « émission concédée », et si oui, comment y arriver ? ».

Comme le dit le communiqué du ministre :

« La Commission sera présidée par :  Françoise TULKENS, Professeur émérite de l'UCL et Vice-Présidente honoraire de la Cour européenne des droits de l'homme ; Présidente de la Fondation Roi Baudouin ;  Andrea REA, Professeur de sociologie à l'ULB, spécialiste des migrations, d'ethnicité et d'interculturalité, actuel Doyen de la Faculté des sciences sociales et politiques. Les rapporteurs désignés sont : Brigitte MARECHAL, Professeur de sociologie à l'UCL, Directrice du Centre Interdisciplinaire d'Etudes de l'Islam dans le Monde Contemporain (CISMOC-UCL) ;  Radouane ATTIYA, Chercheur post-doctorant en islamologie à l'ULG, collaborateur du CISMOC-UCL, professeur de religion islamique à l'Athénée de Liège 1. »

Apparemment on n'a pas envisagé ou on n'a pas trouvé,  ou on n'a pas cherché au moins un(e) co-president(e) musulman(e) vu que cela cocnerne, me semble-t-il, avant tout les musulmans. On dirait que les équilibres institutionnelles classiques belges étaient plus importants.

(Parenthèse : à ma connaissance M. Attiya n’est pas et n’a jamais été collaborateur du Cismoc, si par collaborateur on entend une personne qui pendant un temps consistant travaille, participe de manière stable à des travaux d’un centre. Mais ceci est un détail.)

Le communiqué ajoute : « Les membres qui composent cette Commission sont issus de la société civile, professeurs, chercheurs, sociologues, philosophes, journalistes, etc. ainsi que de la communauté musulmane avec une représentation des principaux courants présents en Belgique (les membres de la Commission sont repris en  annexe). En réalité les membres de cette Commission ne sont pas publié sur le web en annexe au communiqué et je n’ai pas réussi à les trouver sur le web. Je ne connais donc pas la composition de cette Commission. J’ai laissé un message à deux reprise à l’attaché de presse du Ministre sans avoir de réponse.

Cette annonce du Ministre a suscité l’intérêt de nombreux musulmans : « Enfin l’Etat fait quelque chose pour nous ! » dit-on. Ces musulmans ne semblent pas se rendre compte, habitués comme ils sont à des ingérences des Etats musulmans dans les affaires religieuses de leurs pays d’origine, que ce domaine ne relève pas d’une initiative ministérielle belge et que la seule responsabilité en la matière confessionnelle revient avant tout –et je dirais exclusivement- aux musulmans eux-mêmes, dans le cas où l’on parle d’une formation de type confessionnel. Même si, après coup, compte tenu de la situation pour le moins confuse des rapports entre Etats et religions/ convictions en Belgique, ils peuvent s’attendre à ce que l’Etat, sur base d’un principe d’égalité, intervienne financièrement dans la subsidiation, au même titre qu’il le fait en finançant la faculté de théologie catholique de l’UCL ou la faculté de théologie protestante. Cette attente des musulmans a suscité des espoirs, peut-être bien supérieurs à ce que la Fédération Wallonie-Bruxelles sera en mesure de faire, compte tenu de sa situation financière plutôt critique.

Le Ministre ne rate pas l’occasion d’accrocher une fleur à sa boutonnière en rappelant à travers le communiqué : « Je n’ai pas attendu les tragiques événements de Paris et de Copenhague pour prendre conscience de l’importance que constitue l’émergence d’un islam moderne, d’un islam d’Europe ou de Belgique, et pour m’y investir », a déclaré mardi le Ministre, en marge de la réunion informelle des Ministres de l’Education de l’Union européenne qui se tenait à Paris à l’initiative de la Ministre française de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem ». Tant mieux. Dommage que son parti (tout comme les autres partis d’ailleurs), alors que ces enjeux sont évoqués depuis plus de vingt ans, n’a jamais compris l’enjeu… et je pense continue à ne pas le comprendre entièrement.

Malgré les ambigüités, cette Commission est en place et a l’avantage d’exister. Dans la note qui suit, je souhaiterais indiquer, ayant réfléchi et agi dans le domaine depuis des années quelques perspectives et conditions d’action. Je les aurais communiquées à la Commission si on me l’avait demandé. Le fait de les écrire dans mon blog me rend plus libre dans mon propos. J’ajoute que je n’ai aucune visée ni aucun intérêt institutionnel. J’espère aussi- car l’enjeu est important-   que les personnes impliquées dans la décision oublieront pour une fois la guerre des chapelles, les intérêts institutionnels ou les ambitions personnelles.

 

2. Quelques préalables

 

a)L’initiative du ministre se situe, selon ses compétences et dans la logique du paysage institutionnel du pays, au niveau de la Fédération Wallonie-Bruxelles. C’est évidemment trop espérer que l’on puisse envisager des initiatives nationales, du côté ministériel. Je ne sais même pas si un minimum de coordination entre francophones et flamands est envisageable. C’est déjà bien s’il y en a une entre bruxellois et wallons. A espérer que les musulmans puissent suppléer à cette carence institutionnelle en faisant un travail conjoint des deux côtés de la frontière linguistique, devenue une véritable barrière étanche. Et ceci dans la mesure où les musulmans, la pensée musulmane, le radicalisme musulman contre lequel, sans le dire explicitement, ce projet entend lutter, ne s’encombrent pas de la frontière linguistique. Ce serait signe d’une certaine clairvoyance que de tenter de voir plus large que la minuscule Fédération Wallonie-Bruxelles et raisonner des projets dans ce sens.

b)La question préliminaire indispensable, afin de ne pas bâtir des châteaux en Espagne, est de savoir de combien d’argent « supplémentaire » le Ministre dispose pour répondre aux attentes. Plusieurs choses peuvent être mises en chantier, mais sans connaître le budget disponible, cela devient un exercice de style. En parlant de moyens disponibles, il importe de souligner qu’il ne s’agit pas d’avoir des moyens one shot, mais qu’il faut un financement structurel. Mes propositions dans la suite se fondent sur l’idée que la Fédération Wallonie-Bruxelles n’a pas beaucoup d’argent frais à mettre sur la table. Evidemment s’il peut garantir quelques millions, on peut envisager une autre stratégie. Je pars de l’hypothèse qu’il ne disposera pas plus de quelques centaines de milliers d’euros, si tout va bien. Ce qui serait déjà suffisant pour faire des choses utiles.

c)En pensant un projet de formation, au stade actuel de la réalité musulmane, il me semble indispensable

- de raisonner en termes progressifs : la réalité de l’islam –comme toute réalité d’ailleurs- est en changement, par la succession des générations et des communautés ;

-pour ce qui est des initiatives musulmanes, il s’agit de prendre en compte ce qu’il est possible de faire, d’assumer, compte tenu des dynamiques internes aux communautés ;

-dans certains cas, il s’agit de penser à gérer ou de mettre sur pied des transitions, des situations temporaires (qui peuvent durer plusieurs années) mais dont le but serait de préparer autre chose ou de suppléer à des carences immédiates.

 

3. Domaines envisagés par le Ministre: émissions concédées et formation de "cadres"

 

Dans la suite de ce texte, je mentionnerai diverses réalités qui existent déjà ainsi que celles qu’on pourrait améliorer à moindres coûts. Ceci afin de sortir de l’approche du ministre qui semblait partir de l’idée d’une tabula rasa et de la nécessité de tout faire à partir de zéro. Ce qui est d’ailleurs fort désagréable pour celles et ceux que depuis des années et des décennies œuvrent dans le domaine.

Je différencierai cinq volets. Je dirai un mot sur les émissions concédées (A) et ensuite sur les formations des « cadres » tout en préférant parler d’intellectuels en général, car la notion de cadres se réfère à des instances d’encadrement. Or ce dont l’islam a besoin, me semble-t-il, ce n’est pas uniquement de responsables d’encadrement, mais également d’intellectuels en général. Pour ces formations de « cadres » je ferai la distinction entre (B1) Formations à la citoyenneté ; (B2) Formations en sciences humaines ; (B3) Formations « confessionnelles » ; (B4) Formations au statut hybride.

A.Concernant l’émission concédée

Le principe est selon moi plus qu’acquis : les Musulmans ont droit, comme les autres convictions, à une émission concédée (si ces émissions sont maintenues). La logique institutionnelle est très claire à cet égard. Mais il faudra voir comment les Musulmans pourront résoudre la question du financement du personnel affecté à cette émission, car à ma connaissance, mais je peux me tromper, la RTBF met à disposition l’aspect technique (matériel et personnel technique), mais pas le paiement des animateurs, journalistes, secrétariat… Ceux-ci sont payés d’une manière ou d’une autre par les institutions convictionnelles respectives. Il n’y a pas de raison d’agir autrement pour les musulmans. Les autorités musulmanes qui seront chargées de la question auront donc le double problème : trouver la ou les personne(s) compétente(s) et plus ou moins acceptées (en n’oubliant pas que ces personnes devront l’être tant par les arabes que par les turcs et les autres plus petites communautés) et devront trouver le moyen de les rémunérer ou de les mobiliser.

 

B.Concernant la formation de « cadres » de l’islam il me semble important de lever toute confusion (encore présente dans le communiqué du ministre). Il s’agit en effet de distinguer entre des formations « citoyennes », des formations aux sciences humaines des religions et des formations confessionnelles.

B1. Formations de niveau supérieur à la citoyenneté

Je ne sais pas s'il y a l'intention de proposer des formations à la citoyenneté. Si tel est le cas, je ne vois pas pourquoi il faudrait que les pouvoirs publics organisent des formations supérieures spécifiques à la citoyenneté adressées aux citoyens musulmans ; ceux-ci se forment d’ailleurs déjà largement en fréquentant dans les universités des facultés de droit, de philosophie, de sciences politiques, de sociologie, de sciences de l’éducation etc. Mais évidemment, si par initiative privée, des mosquées, des centres culturels musulmans organisent ces formations, tant mieux. Et si les budget culturels existants prévoient des financements, il serait souhaitable que  des lieux musulmans puissent y acceder. Et si des musulmans participent, coopèrent à des initiatives de formation avec des associations, instances d’éducation permanente, ouvertes au pluralisme, encore mieux.

B2. Formations aux sciences humaines relatives aux religions et aux convictions

B2.1. Formations universitaires dans la tradition islamologique

Elles existent à l’ULB, à l’UCL et, en moindre mesure à l’ULg.

Ces formations sont également suivies avec intérêt et profit par des étudiants et des étudiantes musulman(e)s.

-        Dans ce cas également, je ne vois pas quelle serait l’utilité et la possibilité de faire quelque chose de nouveau en plus de ce qui existe.

-        Le mieux serait de recommander à ce que ces baccalauréats et master en islamologie de l’UCL/ULB/ULg se coordonnent un peu pour leur formation et accroissent davantage leur coopération. Ou, mieux, compte tenu des faibles moyens, il serait utile de voir s’il est possible d’envisager un cursus conjoint. Ceci peut se réaliser à des coûts nuls ou faibles. La complexité de ces disciplines est telle et les moyens de la F. W-B sont tellement réduits qu’une plus grande coopération ne pourrait être qu’à l’avantage de tous et avant tout aux étudiants qui pourraient bénéficier d’apports plus approfondis et de programmes plus structurés.

-        Si cet objectif était atteint ce serait déjà un réel plus dans l’offre de formation ! D’autant plus les instances compétentes parvenaient à reformuler la formation islamologique, entre autre en élargissement leur regard à l’islam contemporain tout en n’abandonnant pas la connaissance indispensable à transmettre concernant l’histoire de institution et de la pensée musulmanes.

B2.2 Formations en sciences des religions et des pensées convictionnelles

Ces formations peuvent intéresser des musulmans qui souhaitent s’initier aux religions et convictions à un niveau supérieur, à partir des domaines d’études des différentes sciences humaines. Ces formations sont d’ailleurs d’ores et déjà suivies par des musulmans.

Ils existent à ma connaissance en Fédération Wallonie-Bruxelles, deux Masters : l’un en sciences des religions (UCL), l’autre en sciences des religions et de la laïcité (ULB). Je ne vois pas ce qu’il y aurait lieu de faire en plus. Toutefois, pour améliorer et développer l’offre, il serait opportun de :

-        Suggérer que les deux universités mettent en route un doctorat conjoint et une école doctorale (qui me semble encore manquer) en sciences des religions. Cette formation doctorale inclura évidemment, entre autres, une attention à l’islam sous différents aspects.

-        Suggérer éventuellement de faire converger certaines ressources d’enseignement. Je pense entre autres à l’histoire des religions, qui me semble la parente pauvre de nos universités, peu et insuffisamment enseignée selon moi.

B2.3 L’islam et les convictions dans les formations professionalisantes

Je suis personnellement frappé comment les formations d’intervenants dans la société (comme les enseignants, des écoles gardiennes au secondaire, les travailleurs sociaux, le personnel infirmier, les médecins etc.) manquent d’un volet relatif aux convictions –parmi lesquelles l’islam- et plus génériquement aux multiples réalités culturelles des personnes avec lesquelles tous ces professionnels seront amenés à travailler. Au mieux, on touche en général au multiculturalisme ou à l’interculturalisme sans aller au cœur des cultures et des convictions des personnes dont on parle. Dans le monde de l’enseignement cette carence me semble fort significative.

 

B3. Formations de type « confessionnel »

Avec cet intitulé, on entend des formations qui adoptent un point de vu croyant dans la formation. Ce qui ne veut pas dire nécessairement une formation de type doctrinaire et dogmatique avec le conséquent abandon d’un esprit critique sur les sources, sur l’histoire. Ces programmes impliquent une formation spécifiquement centrée sur la religion dont il est question, avec d’éventuelles ouvertures à d’autres religions.

       B3.1. Faculté de théologie islamique

Cette formation, qui aboutit à une forme plus poussée de connaissance dans le domaine religieux spécifique à telle ou telle religion, est associée en général également à des fonctions supérieures au sein des institutions religieuses, et entre autres, pour ce qui est de l’islam, à la fonction d’imam ou de prédicateur….

Le souhait d’une faculté de théologie musulmane est présent dans l’esprit de pas mal de monde depuis longtemps.

Je voudrais souligner quelques aspects qui me semblent importants :

-        Comme je l’ai déjà évoqué plus haut, l’Etat n’a pas à intervenir ni dans l’initiative, ni dans le contenu de formations de type confessionnelles. Par le fait que les facultés de théologie d’autres conviction sont financées, il relève de la simple justice de financer également une faculté de théologie musulmane. L’Etat pourrait décider de ne plus financer des facultés confessionnelles, mais cela ne me semble pas être sur le tapis, pour le moment au moins. L’Etat donc doit être disponible à financer des initiatives structurées, offrant des garanties académiques venant des musulmans. Toutefois si l’Etat prétend, directement ou indirectement, intervenir dans le domaine, toute la ligne de partage entre Etat et religion me semblerait sauter. Ou si l’on estime que ce n’est pas le cas, il faudrait en faire la démonstration. Selon moi, si la FW-B entre dans cette logique, il me semble qu’on entrerait dans un processus de « turquisation » de l’Etat belge, c’est-à-dire qu’on assisterait à une entrée croissante de l’Etat dans la gestion du religieux (pour le contrôler ou le réguler peut-être, mais en franchissant les limites quand même).

-        Par ailleurs, je ne vois pas, au stade et dans la situation actuels, l’existence d’une réflexion murie à ce sujet ni un noyaux relativement cohérent de musulmanes et musulmans pouvant proposer, gérer et constituer un corps enseignant de qualité et de niveau universitaire pouvant mettre sur pied et porter le projet d’une telle faculté. Ce propos peut étonner ou irriter des musulmans. Mais je pense pouvoir l’argumenter. Ceci parce que :

  • Pendant toutes ces années, les musulmans ont dispersé leurs forces dans la création d’instance concurrentes et sans une réelle perspective de construire une réalité à moyen long terme.
  • Un long cheminement reste à faire au sujet des contenus de ces programmes, entre autres en raison des divergences entre courants de l’islam, entre écoles juridiques, etc. Que va-t-on enseigner dans cette faculté ? Cette question s’adresse aux musulmans eux-mêmes et n’est pas à lire, comme on risque de le faire de manière superficielle, politiquement et médiatiquement, dans les termes d’un islam radical ou pas. C’est plus fondamentalement quelle théologie, quelles démarches interprétatives, quels mode de formulations morales
  • De même, une telle faculté est indissociable d’un lieu de recherche. Actuellement il ne me semble pas y avoir dans l’intellegentsia religieuse musulmane des personnes en condition de formuler et de soutenir des programmes de recherche.
  • Car fondamentalement : le fait est qu’il manque encore au sein de la communauté musulmane francophone un staff suffisant de personnes ayant une formation supérieure en sciences islamiques pouvant porter un tel projet
  • Alors : il n’y a rien à faire ? Non justement. Et c’est la raison pour laquelle j’évoquais en commençant le principe de la progression. Il est important qu’au sein de la communauté musulmane (en s’appuyant, si elle le souhaite, sur des conseils externes) se mette en place un processus de réflexion pratique en vue de la constitution d’une future faculté qui pourrait être constituée, par exemple, dans cinq ans, dans un horizon 2020, si on y travaille sérieusement et méthodiquement. Pour un tel projet, un objectif 2020, c’est demain. Mais c’est aux musulmans et à eux seuls de mettre en route ce processus.
  • En amenant cette réflexion, je pars de l’hypothèse qu’il est absolument indispensable que ce projet soit mené en premier lieu par des musulmans belges, sans aucune intervention d’instances de pays musulmans. Libre à ces personnes de consulter et voir ce qui se fait ailleurs.
  • Je peux comprendre l’urgence du ministre de vouloir montrer qu’il a fait quelque chose, ou bien le souhait de membres de la commission autour de la table de vouloir s’approprier des moyens qui seraient mis à disposition, mais vouloir faire tout, tout de suite, serait mettre la charrue avant les bœufs et n’aboutir à rien car on déclencherait des processus mal maîtrisés et qui aboutiraient à des fiascos, à des ruptures… et, pour finir, à des énergies gaspillées et à de l’argent public jeté par les fenêtres. Hélas, dans le domaine, ce ne serait pas la première fois.
  • Dans ce processus de réflexion, les musulmans auront aussi à se confronter à des aspects institutionnels. Ils devront voir comment situer la faculté par rapport à l’Exécutif(ou vice-versa) (l’Exécutif ne me semble pas, à l’heure actuelle, avoir une consistance suffisante, une cohérence interne suffisante ou une légitimité suffisante pour aboutir ou aboutir seul). D’autres instances comme le Conseil des théologiens ou le Conseil des Ulémas marocains ou la Dyanet ne me semblent pas non plus en condition de pouvoir porter un tel projet. Les musulmans qui s’engageront dans ce projet devront voir également comment impliquer (sur le fond et pas seulement par des étiquettes de façade) les différentes communautés ethno-nationales (avec la grosse difficulté actuelle d’impliquer les instances d’origine turque ou directement branchées sur les formations dispensées en Turquie). Ils devront également voir comment se situer par rapport aux « facultés » autoproclamées de théologie islamique existantes. Un important travail de connexion sera à faire.
  • Indépendamment des aspects institutionnels, selon moi, il faudra encore quelques années pour qu’un noyau de personne, surtout de deuxième, troisième génération, formées en sciences islamiques ou proches, puissent avoir la compétence et la légitimité pour avancer un tel projet. Une dizaine de personnes suffirait pour commencer.
  • La commission pourrait suggérer l’octroi de bourses à des doctorants en disciplines islamiques (par ex. entre 5 et 10 pour les 5 prochaines années) à réaliser ou bien dans nos universités dans le prolongement des masters en sciences des religions, mais également dans une des universités islamiques ou en co-tutelle (à choisir, car on entre là dans le fait de savoir quel islam y est enseigné). Je ne sais toutefois pas si une telle opération d’octroi de bourses, adressée spécifiquement aux musulmans, est faisable ; si elle ne l’est pas avec l’argent public, il faudra penser à des financements privés : si déjà il n’y avait que quelques bourses dans les cinq prochaines années, face au désert actuel ou aux formations qui se réalisent à l’enseigne du salafisme, ce serait déjà quelque chose. Il faut envisager que des femmes puissent également accéder à ces formations !
  • L’objection à ce qui précède pourrait être de dire qu’il y urgence. Depuis trente ans il y a urgence. Mais il ne faut pas confondre urgence et précipitation. Plutôt que faire quelques chose à la va vite et sans lendemain, il vaut mieux préparer l’avenir solidement. Mais dans un temps intermédiaire des actions spécifique à la formation confessionnelle pourraient être entreprises (voir infra B4.1).
  • B3.2. Formations des enseignants de religion islamique : une solution structurelle ?
  • Il est difficile aujourd’hui réfléchir à la question vus les débats en cours à propos de l’enseignement de la religion. Si la demande d’enseignants de religion dans les écoles continue, il me semble qu’une solution structurelle serait de réaliser, au moins dans une ou deux écoles d’enseignement supérieur pédagogique des formations mixtes « religion islamique et « autre chose » (français, sciences etc.).
  • Cette solution aurait un double avantage.
  • D’une part elle serait structurelle. Et d’autre part, elle donnerait au futur enseignant(e)s plusieurs cordes à leur arc. Les enseignants de religion islamique actuels, en majorité, sont coincés par la seule possibilité d’avoir les titres pour enseigner la religion islamique. Cette situation ne me semble pas la meilleure.
  • Une formation mixte (religion et autre spécialisation d’enseignement) existe dans les institutions de formation supérieure pédagogique du réseau catholique qui forment des enseignants « religion catholique » et français ou autre discipline. Je vois bien la difficulté institutionnelle qui se pose pour faire la même chose pour les futurs enseignants de religion islamique. Car au stade actuel, ou bien l’une ou l’autre école du réseau « catholique » accepte de s’ouvrir à une filière islam, ce qui n’est pas évident pour des raisons sociologiques et idéologiques ; ou bien –et cela est probablement encore moins facile - une école du réseau officiel s’ouvre à cette possibilité. Un peu de courage, d’imagination et de rupture avec les préjugés pourraient rendre la chose possible.
  • B4. Formation hybrides
  • J’utilise ce terme pour parler des formations (réalisées avant tout par ou à l’initiative de l’UCL) qui tiennent compte de la dimension de la foi (confessionnelle), mais qui sont réalisées par une institution universitaire (non musulmane). Ce profil institutionnel de formation marche un peu sur le fil du rasoir. Je pense aux « Formations continues en sciences religieuses : islam », dont j’ai été l’initiateur à l’UCL et la formation appelée CEDER, dont je ne connais pas grande chose, mais qui me semble être dans le même profil.
  • B4.1 La formation continue en « sciences des religions : islam » organisée par le Cismoc  (UCL):
  • J’évoque ici avec prudence ce volet en sachant que j’ai été dans le passé partie prenante. Comme je l’ai expliqué longuement ailleurs dans ce blog (Projet de formation de ‘cadres de l’islam ‘, du ministre Marcourt. Questions et perplexités, 20 décembre 2014), j’ai lancé cette formation en 2006 dans une double perspective :
  • Ayant constaté depuis longtemps la carence en matière de formation supérieure islamique ainsi que la création de lieu d’enseignement salafistes et sachant, par la sociologie des leaderships, le rôle central d’élites formées, il me semblait important de contribuer à ouvrir un espace de formation en islam (et de débat) porteur d’une vision de l’islam intra-eurpéenne en phase avec la présence stable de citoyens musulmans belges. J’avais annoncé dès le départ que cette formation était conçue comme une suppléance (et comme une initiative mineure équivalente à 10 ou 12 crédits).
  • Par ailleurs et je dirais, dans mon esprit, presque surtout, cette formation était pour moi une expérimentation pour des musulmans en vue d’une future faculté. Pour cela, j’ai tenté, mais avec l’échec que j’explique dans le texte du blog, de jeter des ponts vers des figures significatives de l’islam belge, afin qu’ils se familiarisent à ce qu’implique une formation de type universitaire.

Cette formation a été ouverte à des musulmans et à des non-musulmans, ce qui en fait d’ailleurs une de ses richesses. Elle intègre une formation théologique (professée par des enseignants musulmans et réalisé dans l’esprit de respect de la foi) et des formations en sciences humaines.

Je continue à penser que l’idée était et reste pertinente. Il faudrait l’actualiser.

Cette formation se poursuit aujourd’hui. Elle se réalise dans une fonction à la fois d’initiation pour les uns, de remise à niveau pour d’autres et de recyclage pour d’autres encore. Elle permet également, par un système de passerelle, la transition vers le master en sciences des religions de l’UCL.
C’est une formation qui s’est voulue assez exigeante en termes de fréquentations (une trentaine de samedis pendant une année) et de validation.

Que faire dans la perspective actuelle ?

  • Je pense que si et lorsqu’une future faculté de théologie islamique se mettra en place, porteuse d’un islam d’ouverture et d’une démarche critique, il n’y aura plus de raisons à ce que cette formation se poursuive dans cette situation institutionnelle hybride. Elle devrait être réalisée à l’avenir par cette future faculté. Les fonctions d’initiation, de recyclage, de mise à niveau devraient être assumées par cette faculté.
  • En attendant, il pourrait être utile de continuer l’hybridité, mais en transférant progressivement l’initiative, la conception et la gestion vers une équipe d’acteurs musulmans si l’on trouve des acteurs musulmans compétents et qualifiés qui le souhaitent et qui ont réellement envie de s'engager cocnrètement, car il y a du boulot et de sparoles et des déclarations ne suffisent pas. Ils feraient ainsi un apprentissage concret en dialogue avec l’instance universitaire qui a une expérience dans le domaine, et en se confrontant aux exigences institutionnelles, en tant que concepteurs, comme gestionnaires (et pas seulement comme anciens étudiants), de ce qui implique la mise en place d’une formation supérieure. Ou bien si des musulmans préfèrent commencer ex-novo une formation de ce genre, à eux de décider. Dans un cas comme dans l'autre, ce serait un lieu pratique de réflexion et d’expérimentation de tous les enjeux évoqués au point B3.1. En effet, très souvent, réaliser des choses en concret et en s'obligeant à réaliser des objectifs par pas progressifs, mais dans une vision globale, est plus productif que non passer du temps à formuler des grands projets, sans solidité concrète. Combien de fois j'ai entendu des annonces et des déclarations de façade sans lendemain.
  • Parenthèse : Au-delà de cette formation et de ces objectifs spécifiques, je pense que cette formation, sous des modalités plus légères mais non limité à des causeries d’un après midi, pourrait servir de modèle pour des formations récurrentes de recyclage pour des professionnels musulmans, ou d’initiation. Elle serait intéressante et très utile pour les cadres de l’islam actuellement en fonction.
  • B4.2. Ceder :

Je ne sais rien dire à ce sujet car je n’en connais pas les tenants et les aboutissants. De plus les choses semblent bouger avec l’initiative de réduire les heures de religion. Mais il serait intéressant de poser de toute manière la question du « recyclage » des enseignants de religion islamique actuellement en fonction, comme pour d’autres intervenants (aumôniers etc.)

Conclusion générale concernant la formation supérieure

Il me semble que les propositions envisagées permettent:

-        De proposer un cadre global en dessinant des actions à géométrie variable et donc une offre différenciée qui répond aux attentes des personnes intéressées selon les disponibilités et les possibilités dans un esprit de convergence

-        De respecter les spécificités de chacun et les possibilités de chacun

-        De réaliser d’ores et déjà des activités de formation, à partir de septembre prochain tout en préparant sérieusement des transitions et l’avenir dans un moyen-court terme.

-        De valoriser et implémenter ce qui existe déjà dans les universités en finalisant et valorisant les offres existantes.

Ceci permet aux universités d’y trouver leur compte, au Ministre de communiquer, aux instances musulmanes qui se mobiliseraient de sortir les formations d’un communautarisme et permet surtout de répondre à des demandes de musulmans, et commencer à faire avancer de manière un peu coordonnée des visions de l’islam en s’articulant le plus possible aux musulmans actifs. Le tout étant réalisable rapidement… et ce qui ne me semble pas inutile à rappeler, aux coûts faisables. Je ne suis pas le gardien du budget de la F W-B, mais j’ai l’impression que promettre la lune, dans les conditions actuelles, c’est décevoir ensuite. Et, je voudrais ajouter, dans pas mal de choses, au stade actuel, la question est avant tout celle des accords, de la maturation, des personnes que celle de l’argent, portant utile.

Les idées de complémentarités des offres, d’expérimentation pratique, de coopération, de progression, tout en réalisant déjà des choses de très bonne qualité, sont centrales. Je pense qu’une des erreurs fréquentes, depuis trente ans, par les décideurs politiques mais également par els responsables musulmans, ont été de vouloir réaliser tout, tout de suite et de ne pas opter pour une stratégie de pas progressifs, tenant compte des possibilités réelles en fonction de la complexité et de la situation changeante de la communauté musulmane et de ses ressources humaines.