Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Un "V" par hasard ?

Felice Dassetto

15 octobre 2014

Lors de la prestation de serment du gouvernement fédéral, Jan Jambon, Theo Francken, Steven Vandeputparlementaires de le N-VA ont prêté serment avec un beau et clair "V". Le « V » de la victoire, mais surtout le "V" du slogan de leur parti dans la campagne électorale (Verandering voor Vooruitgang, le Changement pour le progrès). Comment l’interpréter ?

Version 1 : Par hasard

C’est la version Jambon et consort : "Je ne sais pas pourquoi j’ai fait cela". "C’est peut-être les scouts…. "

Autrement dit : le geste n’a pas de sens spécifique et certainement pas politique.

Version 2. Enthousiasme

Grisés par la victoire de leur parti, ces gens n’ont pas pu s’empêcher de surfer sur leur enthousiasme en exprimant le serment par un geste qui évoque celui de leur campagne électorale. Juste une petite maladresse.

Version 3. Distance

C’est la version du politologue flamand Dave Sinardet souvent interviewé, qui dans ses propos semble marcher de plus en plus sur les œufs comme la plupart des intellectuels flamands. Pour Sinardet, c’est peut-être une certaine distance mise notamment à l’égard du « peuple belge », inexistant à l’égard des parlementaires en question.

Version 4. Dissimulation

Ce geste est un geste de détournement du serment. Les acteurs de ce geste n’entendent pas prêter serment sur le fait d’obéir aux lois d’un peuple dont ils ne reconnaissent pas l’existence ni à la constitution qu’ils ont le but de modifier radicalement avant de l’éjecter pour proclamer leur propre constitution et ils souhaitent encore moins jurer fidélité à un Roi qu’ils ne reconnaissent d’aucun point de vue. En détournant le geste du serment et en lui donnant le sens de clamer leur identité ils pourront toujours dire, entre eux en attendant de le dire à haute voix, qu’ils "n’ont pas prêté serment".

Version 5. De la dissimulation à la ruse dissimulatrice

Mais la dissimulation utilisée comme ruse a également une autre fonction : la ruse dissimulatrice est une pratique propre de l’art de la guerre et des stratégies de subversion. Comme l’écrivait von Clausewitz dans son célèbre ouvrage De la guerre : « La ruse suppose une intention dissimulée et s’oppose par conséquence à l’attitude droite, simple, c’est-à-dire directe… ». Et il ajoute cete phrase clé: « Celui qui emploie la ruse laisse celui qu’il veut tromper commettre lui-même les erreurs de pensée qui, convergeant finalement en un seul effet, transforment soudain sous ses yeux la nature de la chose…. La ruse est un tour de passe-passe relatif à des actes… ».

Au « V » du serment se sont ajoutées les sorties de Jambon et les fréquentations de Francken. De quoi faire ressurgir la question de l’amnistie des anciens collaborateurs du nazisme qui divise flamands et francophones. Pourquoi sortir ces choses-là maintenant ? Ne serait-il pas une stratégie de ruse dissimulatrice?

Le président NVA du parlement, laissant aller les choses et la cacophonie dans l’hémicycle, participerait-il de la ruse dissimulatrice afin de montrer l’impossible cohabitation de culture politique entre Flamands et Francophones?

Le mode de réagir de Laurette Onkelinx et autres parlementaires francophones au parlement, serait-il l’indice du glissement dans le piège  d’une « erreur de pensée », aboutissant au « seul effet »  de "transformer la nature de la chose" à savoir prouver immédiatement et par l'évidence de sfaits que la Belgique est ingouvernable et que la cassure définitive entre Flamands et Francophone est inévitable ?

De quoi accélérer, devant le caractère évident de la cassure, la prochaine étape des réformes constitutionnelles.

Devant les stratégies de la ruse, les déclarations éventuelles de Jambon ou Francken et les "clarifications " du Premier Ministre ne disent pas grande chose.

Et en quoi les autres partis flamands participent de ces ruses ou se limitent-ils à regarder avec plaisir ou avec résignation la ruse de la N-VA?

Et qu'en est-il des stratégies des Francophones face à ces logiques de la ruse? Continueronts-ils a fixer des ligne de Maginot inténables selon l'agenda d'en face, à tomber dans les "erreurs de pensée" ou choisissen-ilst désormais de se replier dans leurs baronies wallonnes ou bruxelloises? En sommes, y a-t-il encore quelqu'un qui pense que l'hypothèse Belgique est ténable? Sinon, autant en finir rapidement avec cette comédie couteuse.