Fête nationale et ses ambiguïtés en quête de perspectives

 

Felice Dassetto

 

Il y a quinze jours c’était la « fête nationale ». J’avais écrit ce texte que pour diverses raisons je n’ai pas posté tout de suite. Il n’est plus lié à l’actualité immédiate, mais il me semble pertinent pour l’avenir.

Même si, entre temps, le projet de formation du nouveau gouvernement donne un ton nouveau aux perspectives du devenir de la Belgique. Ce prochain, probable, gouvernement comment sera-t-il vu dans vingt ans ? Apparaîtra-t-il comme un simple épisode politique de changement d’orientation socio-économique comme veulent le présenter les quatre partis engagés dans cette formation ? Ou bien apparaîtra-t-il comme un piège pour la NVA, forçant ce parti à sortir de son nationalisme étriqué, ce qui n’est pas du tout évident ? Ou bien sera-t-il le début de l’institutionnalisation du processus de décomposition finale de l’Etat belge via une technique d’entrisme -cela rappelle le trotskisme- des courants et des projets séparatistes au sein même de l’Etat fédéral : le projet de la NVA, certes, mais aussi du CD&V. Et il y a un côté comique à voir que le président de la Chambre des représentant qui vient d’être élu, Patrick Dewael, avait énoncé il y a quelques années, avec un large sourire, le concept d’ « évaporation de la Belgique ».

En face de cette évolution lente et apparemment irrésistible, ceux qui disent tenir à une Belgique fédérale unie sont en manque de perspectives et en manque d’action. Il ne raisonnent qu’en terme de résistance, une résistance qui rappelle la ligne Maginot. Y compris dans la célébration de la fête « nationale ». Et des élites politiques semblent préoccupées avant tout à se positionner sur l’échiquier des entités qui survivront à la future « évaporation ».
Ceci dit, le regard sur cet aspect de la réalité belge, prend une autre dimension si on se met en perspective de la misère dans le monde et des éventements tragiques qui le traversent, du Moyen Orient à l’Afghanistan, à la République centrafricaine. Mise en perspective, ce qui ne veut pas dire, selon moi, insignifiance.

 

Le 21 juillet a eu lieu avec un grand succès de foule. Il faudrait dire de foule populaire : les élites intellectuelles, économiques ou politiques participent à cette liesse hors de la distinction des salons feutrés, des think thank et du champagne, à moins d’y être conviés par obligation de fonction et de profession. Mais le peuple citoyen s’est réjouit en participant à cette fête « nationale ». Peuple francophone, mais aussi, me semble-t-il et bien qu’en moindre mesure, peuple néerlandophone. Une fête qui a de la peine à s’arracher à son passé et à sa tradition pour contribuer, par ce moment festif, à construire, à réinventer et à donner sens à la réalité nouvelle de la Belgique. De ce fait cette fête « nationale » véhicule des ambiguïtés.

1. Vous avez dit « fédéral » ? La Belgique est un état fédéral. Au sens large du terme, cela signifie que la Belgique se pense et se veut comme un ensemble de populations et de destins composés d’entités diverses (qu’on appelle communautés et régions) intégrés par certains aspects au sein d’une instance politique, qu’on appelle Etat fédéral, au sens restreint du terme (le fédéral, le gouvernement fédéral). Or, le 21 juillet est la fête de quoi ? Vu que l’on continue à l’appeler fête « nationale » serait-elle une fête de la nostalgie du passé ? Probablement pas, sauf pour certains. Ou bien est-elle devenue la fête de l’Etat fédéral au sens restreint du terme ? On pourrait le penser, car mis à part les blasons des régions et des communautés suspendus dans la tribune royale, et mis à part leurs représentants officiels en tant qu’invités, les entités fédérées sont absentes de cette fête. On pourrait objecter qu’elles ont leur fête propre. Certes. Mais ces fêtes ce sont des fêtes locales de chaque entité. Elles n’expriment pas l’articulation dans un ensemble qui s’appelle Belgique. Ainsi, à proprement parler, la nouvelle réalité belge n’a pas encore trouvé le canal pour réaliser un moment festif collectif où s’expriment à la fois la population et les institutions. Alors que tous les discours, royaux ou pas, mettent l’accent sur le nécessaire dialogue, collaboration et solidarité entre les entités du pays.

2. Fête nationale ou fête de la monarchie ? Les deux se confondent, puisque la population belge est en faveur d’un régime monarchique constitutionnel. Mais la fête « fédérale » n’est pas uniquement la fête de l’institution dynastique. Les deux télévisions nationales francophones (RTBF et RTL), en prenant argument cette année de la coïncidence entre le 21 juillet et la prestation de serment du roi Philippe, ont glissé comme message par leurs longues émissions : la fête « nationale » est la fête de la monarchie. Si on peut comprendre cela comme occasion d’un premier anniversaire, il serait malencontreux si cette identification entre dynastie et célébration nationale devienne la norme. C’est d’ailleurs toute une réflexion nouvelle à avoir sur la fonction monarchique qui continue à flotter entre deux extrêmes, auxquels l’actuel couple royal semble vouloir s’arracher : d’une part celui d’une sorte d’exaltation, d’idéalisation et d’autre part celui d’une banalisation. L’institution dynastique, voire les personnes qui les incarnent, sont quasi sacralisées pour les uns ; ou bien cette fonction est ramenée pour les autres à « serrer des mains, sourire et tenir des propos gentils », comme on l’entend souvent chez des commentateurs politiques qui ne semblent pas avoir compris la fonction d’une institution centrale (qu’elle soit monarchique ou républicaine) méta-politicienne au sein d’un pays. Mais la fête « fédérale » est plus et autre chose que la célébration de l’institution monarchique.

3. Fête de l’armée ? Dans la tradition des nations guerrières du XIX° et du XX° siècle, la fête « nationale » reste marquée par une présence dominante de la composante armée de l’Etat. Certes, elle n’est plus seule : une partie du défilé est constituée d’une composante « civile » : Protection civile, Croix rouge, Police. Mais le ton donné est celui du défilé militaire. Les autres s’ajoutent et défilent « à la manière » des militaires. Certes, l’armée prend une physionomie citoyenne sympathique et se propose sous l’angle ludique. Certes, les institutions parlementaires ouvrent leurs portes depuis quelques années. Et cela est bienvenu. Peut-être qu’à l’avenir pas seulement les institutions fédérales au sens étroit du terme mais également celles des entités fédérées participeront à la fête.

Or c’est quoi, dans un moment festif, un défilé ? C’est l’expression, la mise en scène de ce qu’on veut donner à voir, célébrer et mettre à l’honneur. Le 21 juillet, on veut célébrer la société -population, la société civile organisée, les institutions publiques- vivant dans ce territoire. Or, on persiste à célébrer ce moment davantage via la composante armée Une composante importante bien entendu, indispensable. Mais une des composantes.

Cette fête pourrait faire le choix de mettre à l’honneur de manière consistante, de manière visuelle d’autres composantes : des travailleurs sociaux qui essaient d’endiguer le pauvreté, aux organisations professionnelles ou aux enseignants dont on dit l’importance ; des travailleurs de la santé à ceux qui s’occupent des personnes âgées dans les homes ; des chercheurs aux travailleurs du spectacle ; des fonctionnaires des douanes à ceux qui s’occupent de tâches quotidiennes dans les administrations. Sans oublier le nombre d’organisations animées par des bénévoles ou semi-professionnels qui oeuvrent pour rendre le tissu social des villes et des villages plus humain et plus solidaire. Et, parmi eux, les animateurs sportifs bénévoles de nombreuses disciplines et animateurs de groupes de jeunes, juste de quoi équilibrer les outrances financières du monde sportif professionnel, largement et trop honoré. Bien sûr, cela n’est pas naturellement spectaculaire comme les F16 dans le ciel ou les chars Léopard sur les pavés, mais il faudrait faire confiance aux créateurs pour aboutir à un défile dans le genre de Jean-Paul Goude ou de Franco Dragone ou, plus modestement mais tout aussi joliment, que de la Zienneke parade de Bruxelles.

4. Fête catholique ? Par la persistance d’une tradition issue du XIX° siècle, on continue à chanter le Te Deum officiel. Que le pays historiquement soit fort marqué culturellement et institutionnellement par la tradition chrétienne catholique, est un fait qui serait ridicule de nier. Mais aujourd’hui le catholicisme n’est plus la seule ni la composante majoritaire. Le pays est largement pluriel dans ses convictions, de l’athéisme aux multiples expressions de croyances. Que la dynastie ait été considérée comme une dynastie catholique est une chose (à voir si elle se considère encore comme telle), mais le pays est une autre chose. Que les catholiques (ou ceux d’autres cultes) souhaitent se réunir dans ce jour de fête pour remercier Dieu des bienfaits sur le pays et invoquer sa protection est une chose (et c’est une manière de participer à la fête), mais qu’un moment officiel du 21 juillet passe obligatoirement par cette célébration en est un autre. De-catholiciser la fête du 21 juillet ce n’est pas dévaloriser la dimension religieuse, mais ce serait donner un peu plus de vérité à la quête de sens de cette fête et ce serait peut-être aussi donner du sens au rituel religieux, au lieu de le mettre au service d’une rhétorique aux accents bien creux.

Réinventer le festif du 21 juillet, lui trouver un sens et l’ancrer avec plus de cohérence dans la nouvelle réalité de la Belgique, ce serait aussi contribuer à la construire. Certes, tout ceci est de l’ordre des mentalités, du symbolique. Souvent on entend dire, au nom d’un pragmatisme au pieds sur terre : « ce n’est que du symbolique ». En sous-entendant : passons aux choses sérieuses ! Mais oui, c’est que les êtres humains sont des êtres qui fonctionnent par le symbolique. C’est pour cela qu’ils sont humains. Et en plus, prendre en compte le symbolique, c’est aussi mieux chercher les cohérences intellectuelles et sociétales.