Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Zinneke parade : melting pot ?

12 mai 2014

Felice Dassetto

Formidable évènement bisannuel celui qui s’est déroulé ce samedi 10 mai. A l’instar des sept précédentes éditions, des citoyens occupent l’espace public des rues du centre de Bruxelles et se donnent à voir. Esprit allègre et bon enfant, la « Zinneke parade » donne du bonheur aux participants et aux simples spectateurs.

Et dit son sens, dans une belle cacophonie et une joyeuse variété de 22 groupes, en interprétant entre spontanéité et professionnalisme -ce qui les rends d’autant plus attachants- un thème commun. Cette année, c’était la « tentation ». Tentations multiples, tentations vécues et critiques, attirance et rejet, paradoxe des extrêmes.

L’espace public des rues et des places du centre de Bruxelles est occupé par un joyeux peuple bigarré, masqué entre Jérôme Bosch et James Ensor, entre figures de BD et films fantastiques. Et ceci d’autant plus que la « parade » de l’édition 2014 n’avait plus la forme d’un défilé, mais occupait tout l’espace du centre-ville par des circuits qui se croisaient, qui s’entremêlaient en se déplaçant à l’intérieur de territoires, appelés Zinnodes -nouveaux territoires urbains- en donnant à la ville l’allure d’un corps mouvant, non pas celui standardisé de la foule quotidienne, mais celui d’un ensemble de couleurs, mouvements, sons, chants, cris, rythmes. Les organisateurs ont raison de conseiller aux spectateurs d’oublier leurs appareils photos, smartphones et tablettes, car il importe de vivre dans sa totalité de sons, de corps, de masques, de marionnettes, de costumes, de groupes rythmés, de machines de symboles cette mise en scène urbaine. Mise en scène mouvante à laquelle participent les citoyens spectateurs, qui deviennent acteurs en déambulant d’un Zinnode à l’autre, d’un appel sonore à l’autre, d’une marionnette géante ou d’une machine fantastique à l’autre, entraperçues trois coins de rues plus loin et qui contribuent à donner corps à la création de cette ville en mouvement créatif.

Mouvement créatif de citoyens qui se montrent en mélange : de sexes, d’âges, d’origines ethniques, d’handicaps, d’associations. Ecoles, écoles de devoirs et maisons de jeunes ou de quartier amènent des enfants de toute origine. Affirmation d’une certaine vision de Bruxelles, multiple, joyeusement fusionnelle dans une ambiance un tantinet surréaliste. A l’encontre d’une vision figée, exclusive, crispée de Bruxelles, c’est l’affirmation d’une ville ouverte. Certains disent que la Zinneke parade est à l’image de ce que Bruxelles est ou devrait être, voire même de ce que la Belgique devrait être et de ce qui constitue l’identité belge. On parle de « meltig pot », le fameux « creuset » miraculeux du titre de la comédie à grand succès de Israël Zangwill qui chantait au début du XX° siècle les mérites de la société américaine, capable de fusionner les multiples cultures des immigrants pour alimenter et s’alimenter du rêve américain.

Bruxelles, Belgique : melting pot ?

Melting pot à Bruxelles et à la Zinneke parade? C’est une belle utopie. En réalité, c’est un peu plus compliqué.

Compliqué par le fait que cette ville de Bruxelles multiculturelle que la Zinneke parade veut montrer c’est seulement une partie de Bruxelles. La ville périphérique, celle des quartiers nantis, est loin, très loin. C’est une autre ville, un autre Bruxelles. Comme la ville des fonctionnaires internationaux. Ce sont d’autres territoires de la ville, qui se frôlent parfois, rarement ou jamais.

Compliqué aussi par le fait que, à l’intérieur de mêmes territoires des Zinneke, la ville religieuse musulmane, celle salafiste ou frériste, qui pèse de manière considérable sur les mentalités des populations musulmanes, est absente car elle voit d’un bien mauvais oeil ces expressions dansantes, ces corps agités, ces figures étranges, ces musiques qui, pour certains, tomberaient sous le coup de l’interdit de tel ou tel verset du Coran ou des hadiths du Prophète. Compliqué aussi parce que certains composantes du « nouveau », mais déjà ancien, multiculturalisme bruxellois, entre autre les populations d’origine turque, restant fort braquées sur leur pays d’origine, leur langue, leur univers culturel, font de la référence à Bruxelles plus comme une plateforme de vie et de gagne-pain pour regarder vers Ankara, Emirdag ou Istanbul, que non leur lieu de vie et d’imprégnation culturelle.

C’est plus compliqué aussi parce que l’utopie multiculturelle, interculturelle vue, prônée par la Zinneke parade pourrait être critiquée par des défenseurs d’un identitarisme et d’un multiculturalisme dur. Ceux-là pourraient objecter que cette parade à l’enseigne des codes culturels occidentaux. Ces défenseurs de l’identitarisme et multiculturalisme bien trempés pourraient dire que s’il est vrai que la musique emprunte à des éléments des musiques du monde, le reste - costumes, danses, thématiques- sont propre aux imaginaires de l’Occident. Et en y faisant participer adultes et surtout jeunes et enfants, on pratique une volonté assimilatrice… déguisée. Et ce propos prendrait davantage vigueur lorsque ces critiques se mêlent de discours religieux. Ces critiques montrent tout au moins, l’indispensable nécessité d’approfondir ce que multiculturel et interculturel veulent dire, ne pas en faire des mots fétiches et se demander si ces concepts suffisent pour parler d ela vie commune dans une ville ou dans un pays.

C’est plus compliqué aussi parce que, pour penser le devenir d’un pays et d’un Etat, c’est bien insuffisant de se fonder sur un moment d’expression ludique, même si ce moment a la force de l’utopie et s’il a lieu grâce à un travail de relations, de connexions en amont qui dure pendant deux ans. Travail remarquable autour d’un projet, qui peut certes servir pour tisser des liens, mais qui ne peut pas, à lui seul, donner toutes les clés pour une vie commune dans une espace politique.

Mais la Zinneke parade reste un moment extraordinaire de mise en scène urbaine, reste un modèle et est certainement un temps d’expression créative extraordinaire. Rendez-vous donc à la prochaine Zinneke parade le 21 mai 2016 !