Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Dix ou douze ? Un débat et quelques questions.

Felice Dassetto

5.12.2013

 

La réforme Marcourt de l'enseignement universitaire touche de multiples aspects. Pour ce qui est des structures institutionnelles et de la création de l'Académie de recherche et d'enseignement supérieur (ARES), je suppose que des spécialistes de la gestion institutionnelle universitaire ont conduit ou conduirons des analyses. Autant l'idée d'une coordination est bonne, autant ce dirigisme centralisateur me laisse un peu perplexe. L'organsation des années d'étude, et en particulier l'autonomisation des examens par rapport à l'année d'étude, est aussi l'objet de la réforme. J'en toucherai un mot. A part les difficultés de gestion, je me demande si on a assez pris en compte les effets pervers - pour tout le monde, pour l'institution et pour les étudiants- de cette pratique et ses dérives.  Apparemment il y a eu trois ans de débats.... Je me concentrerai surtout dans ce texte sur la question de la réussite à 10/20, tout en évoquant d'autres aspects.

 

La décision du ministre Marcourt portant à 10/20 (à la place de 12/20) la note minimale attestant de la réussite  des étudiants pour une année universitaire a suscité des débats. La Fédération des étudiants francophones (FEF) a soutenu la réforme. Mais d’autres étudiants ont lancé une pétition qui a récolté en 48 heures plusieurs milliers de signatures, au point qu’on pourrait se demander qui représente réellement la FEF. Les recteurs des universités ne semblaient pas favorables à cette réforme, mais apparemment ils ont décidé ensuite de s’aligner sur les souhaits ou les diktats du puissant ministre.

Les partis politiques au pouvoir à la Fédération Wallonie-Bruxelles se sont également alignés malgré certaines réticences.  Le tout, me semble-t-il, dans le silence total des professeurs, assez incompréhensible dans la mesure où ils sont, avec les étudiants, les premiers concernés. Mais on le sait : les enseignants universitaires sont de plus en plus submergés par des tâches croissantes alors que leur nombre se réduit et le nombre d’étudiants augmente. Le « nez dans le guidon », ils n’ont plus le temps matériel et psychologique de s’occuper d’autre chose que des tâches urgentes d’enseignement et de recherche... sans compter des tâches institutionnelles annexes.

Ce qui gêne dans ce débat c’est le caractère peu convaincant des arguments de ceux qui défendent cette réforme ainsi que du ministre Marcourt (même s’il rejette les objections, au moins sur le plateau de la RTBF le 17 novembre 2013, avec pas mal d’aplomb, selon son style).  Ce caractère peu convaincant m’est confirmé par la lecture de la Carte Blanche de Pierre Tachenion, parlementaire PS dans Le Soir du 22.11.2013 et une Chronique publiée dans La Libre Belgique du 25.11.2013 par  Benoit Wautelet, maître assistant en langue française au HELHa de Braine-le Comte. A part le fait que ces deux personnes défendent l’idée du 10/20, je ne parviens pas à comprendre la logique de leurs arguments.

 

Premier argument développé par les défenseurs de cette réforme : les points sont une convention, donc pourquoi pas 10/20 au lieu de 12/20. Certains pays (les USA par exemple) utilisent des lettres (A, B, C ...) rappelait le recteur de l’ULB sur le plateau de la RTBF. Certes, les points sont une convention, mais cette convention s’exprime dans une échelle chiffrée qui va de zéro à vingt.  Cette convention exprime une évaluation [1]. Même les lettres A, B, C.... expriment une échelle. Et cette échelle n’est pas creuse : elle renvoie à une évaluation de la qualité des connaissances. Dire 10/20, c’est dire que dans le savoir de l’étudiant il y a autant de connaissance que de méconnaissance de la matière ; cela signifie que l’étudiant s’est approprié à moitié le contenu d’un cours, restitue à moitié sa connaissance du sujet d’un travail effectué par rapport à un maximum absolu de 20/20 et un minimum absolu de 0/20. Une note de 12/20, qu’on appelait « satisfaisante », dit bien ce qu’elle veut dire, à savoir que la balance penche un peu plus en faveur de la connaissance, même si ce n’est vraiment pas beaucoup. Une note de 14/20, qu’on appelait « distinction », dit que la connaissance est plus consolidée et ainsi de suite. La convention donc n’est pas creuse, elle a bien un sens.

Deuxième argument  évoqué par le ministre : l’exigence d’uniformisation, à savoir que depuis le décret Bologne on considère que la réussite au niveau d’un cours se situe à 10/20. Ceci, entre autres, pour la comptabilisation des points pour les cours Erasmus que des étudiants suivent dans une université d’un autre pays. Pourquoi, demande-t-on, 10/20 à un examen est considéré comme une réussite, et pour l’évaluation globale de la réussite de l’année on exige 12/20 ? Ceci est une incohérence, clament le ministre Marcourt et ceux qui défendent la réforme. Que nenni !

Il faut prendre en compte plus clairement la situation belge d’évaluation qui fonctionne de manière très valable par rapport à ce qui se passe dans d’autres pays. En effet, en Belgique, à la différence d’autres pays, il n’y a pas seulement une évaluation examen par examen, mais les évaluations de chaque examen sont incluses dans une évaluation globale de l’année d’étude. Certes, il aurait mieux valu que ce soit 12/20 pour tout, pour les examens singuliers et pour l’évaluation globale. Mais ce n’est pas parce qu’on a fait une erreur lors de la réforme Bologne, qu’il faut continuer dans l’erreur.

Et ce n’est pas une incohérence, contrairement à ce que dit le ministre. Exiger 12/20 pour la réussite d’une année, c’est le résultat d’une évaluation globale. Le 12/20 résulte du fait qu’un 10/20 ou quelques10/20 à des examens pris séparément sont compensés par de meilleures notes dans d’autres examens. Il ne s’agit pas d’incohérence, il s’agit de montrer une exigence. Car on signifie à l’étudiant (et à sa famille et à la société) que la réussite est la conséquence d’une évaluation globale qui aboutit à considérer que cet étudiant a, au bout de son année d’étude, acquis au minimum un peu plus de connaissance globale que de méconnaissance globale. Et que pour cela il a réussi son année. La « bouteille de la connaissance », pour utiliser cette image, est un peu plus que moitié. Maintenant, en posant à 10/20 l’exigence pour la réussite d’une année, on dit à l’étudiant qu’une bouteille remplie à égalité entre connaissance et méconnaissance suffit pour considérer q’il s’agit d’une réussite d’année d’étude ou de fin d’un cycle universitaire. La Belgique détruit ainsi un critère intéressant qui garantit un peu plus de qualité dans la formation universitaire.

 

On a entendu l’argument du recteur de la KULeuven Rik Torfs, sur le même plateau de la RTBF, faisant état de l’expérience flamande qui est déjà passée au 10/20. Cet argument consiste à dire : « Il n’y a pas lieu de s’affoler, les professeurs ajusteront les points ». En quoi consiste l’idée d’ajuster les points ? Plus ou moins en ceci : supposons qu’un professeur évalue la connaissance d’un étudiant à 10/20 pour un examen. Cela signifie que dans l’échelle des connaissances il connaît à moitié. Puis, sachant que cet étudiant obtient 10/20 partout ou dans une majorité de cas et percevant — et ce n’est vraiment pas difficile — sa stratégie minimaliste, il se dit : « Non, on ne peut pas permettre à cet étudiant de continuer à avancer ou d’être diplômé alors qu’il fait du rase-motte total, systématique, dans ses études ». Donc, quoi faire ? On baisse sa note pour l’un ou l’autre examen de manière à ramener sa moyenne à moins de 10/20.

Autrement dit : la notation d’un étudiant devient en partie arbitraire, au coup par coup. Et ce faisant, on ment à l’étudiant, car le système force à mentir : on avait considéré qu’il connaissait la moitié, maintenant on lui dit qu’il en connaît moins que la moitié. Ceci parce qu’il est clair à tout le monde (sauf apparemment au ministre Marcourt et à ses conseillers et conseillères) qu’on ne peut pas raisonnablement considérer que la note 10/20 partout — note qui n’est pas une convention en l’air, mais qui a un sens — est significative d’une réussite... à moins que le projet soit celui de brader les diplômes universitaires. C’est ce que la courageuse étudiante de Liège qui soutient la pétition des étudiants contre ce projet a essayé de dire, seule contre tous, sur un plateau de la RTBF, organisé de manière très déséquilibrée, on dirait presque pour ne pas déplaire au puissant ministre.

 

Troisième argument, défendu sur le plateau de la RTBF par la présidente de la Fédération des étudiants francophones consiste à dire ceci : la FEF est d’accord pour considérer la réussite à 10/20, inutile d’en discuter davantage, car le problème est avant tout dans la qualité de l’enseignement supérieur([2]). Certes, mais il ne faudrait pas oublier que la qualité de l’enseignement est certainement le résultat de la qualité des cours, des encadrements mais elle l’est tout autant dans la qualité des étudiants en terme de motivation et de travail. On a beau dispenser les meilleurs enseignements du monde, si le public étudiant investit peu de temps dans les études, manifeste peu d’intérêt, tout effort est réduit à néant. Et si l’on favorise le fait que les étudiants visent un niveau minimaliste de réussite, comme le 10/20 invite à le faire, cela va peser lourdement sur la qualité globale. La représentante des étudiants qui a lancé la pétition contre la réforme disait exactement cela sur le plateau de la RTBF. Et elle a raison. Combien de moyens d’encadrement sont employés pour tenter de faire réussir des étudiants qui - qui pour un tas de raisons  qui sont les leurs-  se désintéressent et qui traînent les pieds, en pénalisant ainsi des étudiants qui en veulent, même s’ils ont des difficultés dans l’une ou l’autre matière, et qui méritent d’être soutenus et aidés. Mais en investissant des moyens pour tenter de faire réussir un nombre qui n’en veut pas trop, on enlève des moyens pour ceux qui en veulent et qui ont besoin de soutien.

 

La réforme approuvée par la Fédération Wallonie-Bruxelles en novembre 2013 est sous-tendue par l’idée plus que louable de démocratiser les études universitaires. Mais elle risque de confondre la « démocratisation des études » avec la « démocratisation de l’accès aux titres universitaires ». Ce sont deux choses bien différentes. La réforme Marcourt me semble surtout viser le deuxième aspect, bien qu’à paroles on parle d’excellence des études etc. etc..., ces mots galvaudés que l‘on entend tout le temps.

Souvent les débats concernant les études universitaires (entre autres également celui concernant le test d’entrée à l’université) sont biaisés par une sorte de recherche de consensualisme étudiant. Ou plus exactement d’une partie du milieu étudiant, celui qui est présent dans les instances dites représentatives. Tel me semble être encore le cas. Évidemment, les élections sont proches, et capter le vote étudiant par une réforme peut servir à stimuler les imaginations politiques.

 

 



[1] Pierre Tachenion dans la Carte Blanche citée avance un argument que je ne comprends pas. Pour lui le débat portant sur 10 ou 12/20 est un faux débat qui « dénote une croyance  selon laquelle l’évaluation serait le révélateur rationnel d’une maîtrise graduelle de la compétence ». A part le fait que le terme « révélateur » ne me semble pas fort approprié et que « rationnel » devrait être remplacé par l’idée d’une évaluation qui tente d’être la plus objective (ou la moins subjective) possible, si l’évaluation qui se traduit dans une échelle (conventionnelle) ne porte pas sur l’estimation d’une maîtrise de connaissances à quoi bon d’évaluer ? Ceci fait partie des choses que je ne comprends pas dans le texte de ce parlementaire apparemment spécialiste en matière d’enseignement universitaire.

 

[2] C’est ce que dit Pierre Tachenion dans sa Carte Blanche dans la phrase suivante : « Le véritable enjeu de la réforme se situera dès lors au niveau de l’encadrement de l’étudiant davantage qu’au sein de la docimologie prévalant à l’évaluation de ses compétences ».  Il faudrait un jour ou l’autre que l’on discute un peu ce recours magique à la notion d’encadrement. Quel contenu pratique est mis derrière ce mot ? Avec quels résultats escomptés ? Quelles possibilités pratiques ? Et plus spécifiquement par rapport à la réforme qui vient d’être approuvée, comment concilier le soi-disant encadrement avec une réforme qui accroît encore un peu plus l’individualisation du parcours étudiant ?

A part le fait que l’on sait que il n’y aura pas plus de moyens « d’encadrement »  (ou ce seront des miettes,  ou des déplacements de ressources, juste pour pouvoir dire qu’on a fait quelque chose), ce propos  de M. Tachenion veut dire deux choses. D’abord qu’il est inutile de tenter de conduire avec rigueur des examens pour évaluer, c’est-à-dire pour signifier à l’étudiant et à la société quelle est la qualité de ses acquis. Que les professeurs universitaires le sachent, leurs jours, leurs semaines passées à des taches d’examen ne sont pas fort importants!  Et, deuxièmement, que l’étudiant n’a pas sa propre responsabilité d’adulte face à l’investissement de l’argent public et de sa famille pour qu’il puisse suivre des études supérieures. Tout doit venir de l’infrastructure institutionnelle, de « l’encadrement ».  Un propos qui me semble flotter entre un discours paternaliste et un discours vétéro-socialiste. Je pensais qu’on avait un peu évolué depuis lors. Un grand nombre d’étudiantes et d’étudiants se prennent en charge sérieusement et avec vigueur pour acquérir des compétences et réussir leurs études. Le propos qui insiste sur l’encadrement, qui critique la valeur de l’évaluation me semble surtout le relais, non pas des populations moins nanties et moins favorisées comme le propos sur la démocratisation des études le laisse entendre, mais de parties du monde étudiant qui, pour toutes sorte de raisons, n’a pas envie de s’investir et considère les années universitaires comme un moment de passe-temps. Investir pour tenter de faire avancer ces étudiants-là c’est détourner des moyens (rares !) de taches plus essentielles pour ceux qui en veulent et qui en auraient vraiment besoin.