Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

A propos de Belga et de M. Farid el Asri

11 février 2015

Felice Dassetto

Je viens de prendre connaissance d’une dépêche de Belga datant de ce 11 février à 16h52, intitulée :« La circulaire Milquet et toujours cette ombre de Mahi, Garaudy et  Ramadan".

La dépêche de Belga dit ceci:

BRUXELLES 11/02 (BELGA) = La circulaire que la ministre de l'Enseignement Joëlle Milquet a adressée aux écoles en vue de lutter contre le radicalisme invite les acteurs qui le souhaitent à recevoir une introduction à l'islam et à se former à la prévention de la radicalisation religieuse.

L'inscription se fait  auprès d'un réseau musulman de recherche, emridnetwork, dont le fondateur, Farid El Asri fut le soutien de Yacob Mahi lorsque le ministre Pierre Hazette l'empêcha de devenir inspecteur des cours de religion islamique pour des propos répétés contre l'égalité hommes femmes.

 

Dénonçant un discours peu compatible avec la démocratie, Pierre Hazette avait également invoqué à l'époque un rapport des services de la Justice soulignant l'appartenance de M. Mahi aux Frères Musulmans.

                  Controversé pour certaines de ses sorties médiatiques, Yacob Mahi s'est retrouvé récemment au centre d'une polémique à l'athénée royal Leonardo Da Vinci à Anderlecht où il donne cours de religion islamique.

      Dans cette école, un enfant a été agressé par des condisciples. Une enquête doit déterminer si ces événements sont en lien avec l'attentat de Charlie Hebdo et les thématiques qui y sont liées, la liberté d'expression et le droit au blasphème. Yacob Mahi s'est vu reprocher d'avoir joué un rôle dans le climat de tension apparu dans l'établissement, ce qu'il nie.

      A la suite de ces accusations, il s'est fendu d'une lettre au vitriol aux médias dans laquelle il confirmait, entre autres choses, son attachement à son "maître à penser" feu Roger Garaudy, condamné pour négationnisme.

      A la lecture du site oumma.com de la communauté des musulmans francophones, on retrouve un certain nombre d'écrits de Farid El Asri, le fondateur et co-directeur du réseau de recherche emridnetwork.

      Professeur à l'UCL, il participe régulièrement à des colloques et à des débats médiatiques. Mais sur oumma.com, on trouve, outre son soutien à Yacob Mahi, un billet de sa main revisitant l'histoire d'Israël, avec citation à l'appui de Roger Garaudy.

      Farid El Asri y prend également de façon répétée la défense de l'intellectuel controversé Tariq Ramadan, petit-fils du fondateur des Frères musulmans auquel Tariq Ramadan consacra une thèse. Il revient notamment sur l'interdiction faite à M. Ramadan de venir s'exprimer à l'ULB qui vivait alors un climat de haute tension.   ./. OCH/(JDD)/JDD/

 

Après la lecture de ce communiqué, je tiens à préciser plusieurs points.

Je connais Farid el Asri depuis au moins vingt ans.

Il a réalisé un parcours d’études particulier.Après ces humanité dans l'enseignement officiel, il a fait ses études universitaires à l’ULB avec une licence en langues et littératures orientales, orientation islam qu’il a terminé en 2000. Après un diplôme en langue arabe à l’ULB, intéressé par le judaïsme, il a fait un DEA en Histoire, pensée et civilisation juives auprès de l’institut Martin Buber de l’ULB. Il a d’ailleurs gardé des contacts avec le monde des intellectuels juifs. Il a fait ensuite un diplôme spécial en politique appliquée à l’Institut supérieur de commerce de Saint Louis.

L’ayant connu a l’occasion d’une conférence et lors d’une exposition qu’il avait organisé sur l’Andalousie, j’ai eu l’occasion de le connaître davantage et d'apprécier son esprit de recherche, de dialogue et de débat. C’est ainsi que je lui ai proposé, dans le souci de contribuer à former une élite musulmane, de réaliser une thèse de doctorat en anthropologie. Après des hésitations, comme la plupart des doctorants en début de thèse, il a choisi un thème qui le passionne, celui de la musique. Et s’agissant d’une recherche réalisé dans le cadre du CISMOC, le centre d’étude de l’islam que j’ai fondé et que je dirigeais à l’époque, ses travaux se sont portés sur le monde contemporain des musiques à connotation islamique :de celles traditionnelles, au rap (dont il est un très bon connaisseur). Un ouvrage issu de sa thèse, sera d’ailleurs présenté à la Foire du livre le 28 février prochain. La question de la musique est particulièrement intéressante et permet de comprendre le choix de El Asri : pour une partie du salafisme, la musique est interdite, comme l’expérimentent les sociétés qui sont sous la houlette des Talibans, des Boko Haram ou de Daesh ou semblable. El Asri voulait donc mettre en valeur des acteurs de l’islam qui transgressent ce carcan normatif et il voulait en même temps, à partir d’une anthropologie de la norme, déconstruire ces interdits religieux.

A la fin de son doctorat, dans cette phase de transition commune à beaucoup de néo-docteurs, Farid el Asri a été chargé de coordonner le programme de formation continue en «  sciences religieuses : islam ». Je précise que contrairement à ce que dit le communique de Belga, Farid el Asri n’a jamais été professeur, même pas professeur invité, à l’UCL, à moins que pour Belga, la notion de professeur d’université soit une appellation vague. Ensuite depuis 2012, F. El Asri s’est temporairement transféré à Rabat où il s’est partiellement inséré dans une université, en faisant des navettes avec la Belgique où il espère de trouver une assise définitive.

Comme beaucoup de jeunes – à l’époque- de sa génération, dans les années 1995, Farid el Asri s’est construit progressivement une démarche intellectuelle et une vision de l’islam, entre autre en animant un groupe de jeunes, garçons et filles, dans un souci de formation. Comme tous les jeunes de sa génération, il a été à un certain moment influencé par les conférences de Tariq Ramadan, qui disait aux jeunes d’être fiers de leur appartenance musulmane en Europe et les invitait à se détacher de l’islam traditionnel. Ces jeunes ne voyaient pas trop clair dans tous les tenants et aboutissants de cette pensée, ou d’autres figures qu' à l’un ou l’autre moment les ont intéressés, comme par exemple Garaudy dont la conversion à l’islam leur semblait signe de modernité. C’était une génération en recherche plutôt solitaire, dans un leadership manquant, en voulant s’émanciper de l’islam traditionnel et qui bricolait comme il le pouvait sont horizon intellectuel et social. C’était une génération poussée en avant, trop vite –et c’est encore le cas- en absence d’un leadership valable expérimenté, qui a été exposées dans des débats ou dans des feux médiatiques et qui a été amenée, parfois acculée par les critiques, à prendre des positions imprécises, avec les outils et l’expérience dont elle disposait. C’était une génération solidaire : c’est ainsi que El Asri a soutenu Yacoub Mahi, lorsqu’il y a eu cette décision assez injuste de l’exclure du poste d’inspecteur de religion islamique. Décision à comprendre peut-être dans le climat de l’époque, de découverte des réseaux en faveur du GIA algérien, et de méconnaissance encore plus grande que maintenant des réalités du monde musulman. Soutien à Mahi sur le fait de sa nomination mais qui ne veut pas dire accord avec lui sur plusieurs points. Sans avoir fait une analyse approfondie des discours respectifs récents, il me semble que le clivage de pensée entre Mahi et El Asri s’est accentué depuis pas mal d’années.

Pendant toutes les années de doctorat, je ne peux que me réjouir de la décision que j’avais prise en soutenant le souhait de Farid el Asri de réaliser un doctorat, appréciant l’esprit de travail, la pertinence de ses analyses des réalités qui étaient objet de sa thèse, l’ouverture, la capacité d’évoluer, son souci de voir les musulmans s’insérer dans la société et la droiture morale Et je dis ceci d’autant plus volontiers qu’à l’une ou l’autre occasion je n’ai pas été d’accord avec ses positions dans un débat franc et positif.

Et Belga dans tout çà ?

Je suis content d’avoir eu l’occasion d’écrire ce que je viens d’écrire au sujet de M. El Asri.
Mais quelle fatigue de devoir le faire à la suite d’un communique que je considère sur le plan journalistique indigne d’une agence de presse nationale !

Des deux l’une. Ou bien Belga a pondu  ce communiqué de sa propre initiative. Alors c’est grave par l’ignorance, le non recoupement d’information, la volonté d’utiliser l’insinuation pour dénigrer une personne et une initiative. Il n’y a aucune « ombre de Mahi et de Ramadan », comme le dit l’intitulé du communiqué de Belga : l’ombre est celle de l’ignorance du journaliste de Belga et de Belga lui-même qui assume ce communiqué.

Ou bien ce communique a été insufflé à Belga par quelqu’un, je ne sais pas qui, qui avait peut-être intérêt à prendre en faute la Ministre ou saborder son initiative ou bien saborder Farid el Asri. Qu’il y ait éventuellement des gens qui visent cela, d’accord, cela fait partie des conflits parfois durs et méchants de la vie collective. Mais qu’une agence de presse nationale s’en fasse le haut-parleur, sans aucune vérification, ce n’est pas seulement une faute journalistique, mais me semble une grave faute déontologique et morale. Et vive aussi la presse de l'immédiatet et de l'urgenceé, celle electronique, que je me demande si elle mérite encore l'appellation de presse, qui reprend et fait rebondir ce communiqué Belga.

Je ne connais rien de questions de presse, mais je me demande s’il n’y a pas de quoi saisir le comité de déontologie de la profession et surtout, comme sociologue, j’aimerais comprendre par quel processus Belga a pris l’initiative et a abouti à ce communiqué, avalisé apparemment par la hiérarchie rédactionnelle de Belga.

Je verrai demain qui les quotidien ont sauté à pieds joints dans ce communiqué ou bien s’ils l’ignorent ou expriment des réserves.

Et au-delà de tout : vraiment, dans le pays et dans le monde, n’y a-t-il pas de questions plus importantes à traiter par une agence de presse nationale que passer du temps à de tels ragots qui entament lourdement sa crédibilité ?

Et au-delà de tout cela : et si on arrêtait le cirque des titres à scandale, des insinuations, de la méconnaissance érigée en système lorsu'il s'agit d'islam? Le devenir du monde musulman en Europe ouvre de larges questions, difficiles, pour tout le monde. Vraiment nos sociétés modernes sont incapables de s’y confronter par la connaissance et la raison ?