Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Wallonie : fête, New York et pierre bleu

Felice Dassetto

21 septembre 2014

A quoi servent les fêtes collectives d’une ville, d’un village, d’un pays, de la Wallonie sinon pour se regarder collectivement et se dire que, tout compte fait, c’est plutôt bien ? A cause d’aspects substantiels de la vie commune… ou à cause d’aspects moins centraux, mais qui fonctionnent tout de même comme le sucre en poudre sur la tarte ou la cerise sur le gâteau.

Les Wallons et New York

Une question : qui étaient les fondateurs de la première implantation stable d’une colonie européenne dans l’estuaire de l’Hudson River et dans la péninsule de Manhattan, qui avaient débarqué en avril 1624 du bateau hollandais Nieu Netherlandt affrété par la Compagnie hollandaise des Indes occidentales ? Et bien, en majorité c’étaient des Wallons… ou presque. Disons « wallons », avec prudence, en sachant que les hollandais appelaient Wallons tous ceux qui parlaient français…. Il y avait aussi des Flamands.

Autre question : qui avait négocié avec les chefs de tribus amérindiennes, implantées sur place, l’achat de toute la péninsule de Manhattan en échange de quelques verroteries ? C’était Pierre Minuit.

Toutes ces personnes étaient, dans leur grande majorité des Protestants, la plupart réfugiés en Hollande ou en Allemagne pour se soustraire à la répression menée contre eux par les souverains et par la Contre-réforme catholiques. Ils cherchaient dans le nouveau monde le chemin pour refaire leur vie dans la liberté.

Qui était ce Pierre Minuit ? Il était né à Wesel, une ancienne ville sur le Rhin au nord de Düsseldorf, où sa famille d’origine wallonne s’était réfugiée. Il aurait séjourné (ou, pour certains, il serait né) à Ohain, dans le Brabant Wallon. Il sera le premier gouverneur du territoire. Les biographes (un peu hagiographes, me semble-t-il) en font un homme bien disposé et ouvert aux autochtones. Peut-être, mais je trouve qu’il les a fameusement trompés avec son achat aux allures d’arnaque. Son rigorisme calviniste ne l’a pas empêché de faire un sacré coup sur le dos des autochtones.

Toujours est-il que, comme gouverneur, il obtint des Pays Bas de pouvoir appeler cette implantation à Manhattan : « Nova Belgica ». Remarquons : Nova Belgica et non pas Nova Wallonia : quelqu’un dirait même que c’est un bel exemple de « loyauté fédérale » avant la lettre ! Ensuite la colonie prendra le nom de « Nieuw Amsterdam ». Et, quand en 1667 les Anglais prendront possession de ce territoire, cela deviendra New York, en hommage au duc de York, le futur Jacques II.

 

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Le fort de Nieuw Amsterdam sur la péninsule de Manhattan (Gravure du XVII°s. publiée dans l'ouvrage de H.G.Bayer)

 

 

Le débarquement a eu lieu en 1624, quatre ans après le débarquement à Cap Cods des passagers du célèbre bateau Mayflower, qui transportait les 35 « Pères Pèlerins », les Puritains qui fuient les persécutions de Jacques 1° en Angleterre, considérés comme les fondateurs de l’esprit des futurs Etats-Unis. Il y avait aussi des « Mères Pèlerines », mais on les oublie. La destination du Mayflower était la baie de Hudson, où arriveront nos Wallons, mais une tempête le précipita dans la région plus au nord et moins hospitalière.

Ces familles « wallonnes » s‘installent dans la péninsule de Manhattan et dans d’autres lieux le long de l’Hudson River, dont des toponymes gardent encore la référence aux Wallons.

Ce départ de familles «wallonnes » était le résultat de négociations menées par un personnage étonnant, Jesse (ou Jessé) de Forest. Tient, de « Forest », serait-il un wallon originaire du hameau de Forest, figure emblématique de la future Fédération Wallonie-Bruxelles ? L’histoire ne le dit pas. Le « wallon » Jessé de Forest était natif de Avesnes, une commune du nord de la France. Français donc ? Oui, mais, pas d’anachronisme, s.v.p, vous les Français : le territoire d’Avesnes faisait partie à l’époque du comté du Hainaut ! Un personnage de légende, qui explora la côte américaine en descendant jusqu’à l’actuel Surinam. Et il mourut là-bas, sanas pouvoir connaître le résultat de ses démarches.

 

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Les Wallon débarquent à Albany après avoir remonté le Hudson River (Dessin ancien reproduit dans l'ouvrage de  H.G. Bayer)

 

 

Cet épisode des Wallons fondateurs de New York est connu et évoqué par les historiens de la Wallonie. Dans Wikipedia, Wallons à New-York, on trouvera un bref article sur le sujet ainsi que des articles concernant des personnes dans le portail de la Wallonie, sur les Wallons célèbres. Ceci est connu, mais il me semble que cet épisode intéressant mériterait le retour de jeunes historiens sur la question, avec un travail critique sérieux des sources. Et il me semble mériter un peu plus d’attention.

J’avais pris connaissance de cet épisode en lisant le livre de Henry G. Bayer, The Belgians First Settlers in New York, publié en 1925 (New York, The Devin-Adait Company). Un livre intéressant pour les sources qu’il cite, mais à prendre avec les pincettes sur certains aspects historiques, me semble-t-il.

 

La Guerre 1914-18, une commémoration et la pierre bleu du Hainaut

Pourquoi donc ce livre de Henri G. Bayer, The Belgian First Settlers in New York, publié en 1925 ? On est au lendemain de la guerre. Aux Etats-Unis on s’était mobilisés pour venir en aide à la Belgique pendant la guerre avec la Commission for Relief in Belgium fondée par Herbert Hoover. Après la guerre ce fond financera la création de la Fondation universitaire. La fondation Rockfeller et d’autres aideront la relance du pays. C’est dans ce contexte, qui visait à jeter des ponts dans l’espoir qu’un monde nouveau s’ouvre sans nouvelles guerres, que se relancent les liens entre les Etats-Unis et des pays européens, dont la Belgique.
Et en 1924 cela tombait bien : on pouvait commémorer le 300° anniversaire du débarquement des Wallons dans la baie et l’estuaire du Hudson. Le livre de Bayer se situe dans cet élan. Sa dédicace est dythirambique: « To the brave Belgian nation whose children Walloons and Flemings, through their courage and perseverance so usefully contributed to the foundation of the United States of America this book is dedicated ».

C’est à l’occasion de cette commémoration qu’un monument fut inauguré. Il est placé en belle vue au Battery Park, au sud de Manhattan, plus ou moins là où se trouvait le premier fort. Et il est dédié aux Wallons ! Il fut inauguré le 20 mai 1924 en présence de l’ambassadeur de Belgique et d’un représentant de la ville de New York. Dans la photo, ici bas, publiée dans le volume de Henry G. Bayer de cette inauguration on y voit une jeune fille: c'est Mlle Priscilla Mary de Forest, descendante de Jessé de Forest.

 

Inauguration gif

 

Un corps du 106° d’infanterie stationné à Brooklyn rendit les honneurs et joua les hymnes nationaux. Tout le décorum d’une inauguration y était. Même qu’un coffret en fer contenant de la terre du Hainaut fut enfui dans le socle du monument. Sur le monument est gravé l’emblème du Hainaut, avec les quatre lions rampants. Pas d’attente vaine : il n’y a pas de coq wallon.

Le monument est encore bien pimpant. Il l’était au moins au 2013 lors de la photo couleur ci-dessous. Il est en « granit du Hainaut », la célèbre pierre bleu de Soignies. Il a été offert par la Province du Hainaut. La ville de Mons offrit à la villede New York une médaille en argent.

Sur le monument est écrit : « Presentend to the city of New York by the Conseil provincial du Hainaut in memory of the Walloon settlers who came over to America in the « Nieu Nederland » under the inspiration of Jesse de Forest of Avesnes then county of Hainaut one of the XVII provinces ». Que les touristes wallons et hennuyers à New York ne ratent pas l’occasion d’aller jeter un coup d’œil à ce glorieux et sobre monument en se disant :Vola pocwè k' on-z est firs d' esse Walons ! Un petit cocorico tout de même !

 

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Qui étaient ces émigrants débarqués dans l’estuaire du Hudson ?

On a gardé mémoire de leurs noms grâce à la demande qu’ils avaient introduit auprès de la Compagnie des Indes occidentales et qu’ils avaient signé. La liste est longue, voici quelques noms de famille : Barbe, Broque, Campion, Cornille, Damont, Desendre, Digand, De Crepy, De Trou, Framerie, Flip, Fourdrin, Gantois, Ghiselin, Gille, Le Jeune, Maton, Martin, Woutre. Ils étaient ouvriers textiles, mariniers, teinturiers, tailleurs, bucherons, charpentiers, chapeliers… et il y avait aussi un musicien, un chirurgien et pharmacien, un étudiant en médecine, un étudiant de théologie et un brasseur, la plupart avec femmes et enfants. Un petit monde de compétences : de quoi bâtir une colonie. Une seule femme voyageait seule : Censier Michelle, ouvrière textile. Elle mérite une mention et un souvenir particuliers, car il est probable qu’il n’y a pas d’elle d’autres souvenirs.