Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Regards traversiers

Felice Dassetto

22 février 2014

 

Les Pandas arrivent. On leur a bâti une forêt de bambou. D’autres pensent de bâtir une nouvelle ville, un genre de 3LN. Dans des villes et des campagnes du monde des gens s’affrontent. A Kiev on semble rêver. Mais peut-être que de nouvelles bourrasques arrivent.

 

Les Pandas

Dans Le Soir  du jeudi 20 février, William Burton employait une pleine page, aidé par le biologiste Paul Galand, pour expliquer pourquoi on aime tellement les Pandas. C’est qu’ils ont une « bonne bouille », ronde avec un petit nez et des petites oreilles, sans arête donc, explique Galand. Tout de quoi rapprocher à l’image d’un bébé et de susciter des sentiments de protection. Image trompeuse d’ailleurs, ajoute le biologiste, car le panda «est une bête monstrueuse qui, si vous l’embettez, va d’un coup de griffe vous ouvrir le ventre... ». çà remet un peu les choses en place.

Et c’est la raison pour laquelle, rappelle le biologiste, le World Wildlife Fund (WWF) a utilisé la silhouette du panda comme logo. Un bon coup de marketing, ajoute-t-il, car le WWF a ainsi associé cette image « à la fragilité de la nature, à l’importance de la protéger, de préserver la biodiversité ...».

Je ne suis pas tellement d’accord. Pour deux raisons.

Le panda est en réalité de l’anti-nature. Toute la nature vivante -et les êtres humains avec- vivent grâce à leur capacité de s’adapter, de varier, de changer...  Les rythmes de changement  et d’adaptation des végétaux et des animaux sont bien plus longs que ceux instaurés par Homo sapiens. Mais tout vivant change et s’adapte. Le panda c’est tout le contraire. Il a été au cours de son évolution incapable de se nourrir d’autre chose que de bambous. C’est une des raisons de sa perte.  C’est un psychorigide total. Même si cela est dysfonctionnel : il doit passer un temps fou à ingurgiter du bambou peu nourrissant. Il doit passer un temps fou à somnoler pour le digérer. Le tout dans une lenteur exaspérante car il n’a pas su développer une physiologie plus dynamique. Tout mignon qu’il apparaisse, le panda est-il vraiment l’exemple de la nature à préserver ? Oui, diraient certains naturalistes absolus. Je dirais plutôt non ou peut-être oui, malgré lui.

Mais ce qui gêne aussi c’est qu’en mettant en avant son image, surtout pour les enfants, on fait implicitement passer le grand message du panda: soyez comme moi, gardez vos oeillères mentales, laissez-vous aller peinards dans votre routine immobile, lovez-vous dans votre confort paresseux ! Soyez bonne bouille, attendez et on s’occupera de vous ! Pas fameux comme message stimulant  la prise en charge de soi, sa propre responsabilité.

Allons quand même voir les panda à Pairi Daiza : cela fait de l’emploi dans le Hainaut qui en a bien besoin.

 

La Louvière-la-Neuve

 

Bâtir une nouvelle ville, par exemple La Louvière-la-Neuve, disons LLLN o mieux 3LN pour faire plus vite. C’est la proposition du CDH en vue des prochaines élections. On pourrait dire que c’est une belle idée, c’est avoir un politique visionnaire.

Peut-être.

Mais cette proposition a quelque chose de frappant : elle donne l’impression  d’être une idée copie carbone de Louvain-la-Neuve. La référence à Louvain-la-Neuve est d’ailleurs fréquemment utilisée. Or il me semble que cette copie de Louvain-la-Neuve est une copie impossible. Pour deux raisons au moins.

Louvain-la-Neuve a bénéficié des considérables financements  de l’Etat suite à l’expulsion du site de Leuven de  la partie francophone de l’université louvaniste et suite à son transfert forcé sur des terres francophones. C’était la fin des années 1960-début 1970 : le temps des vaches encore un peu grasses, ou plus exactement le temps où on pensait qu’on pouvait s’endetter impunément. C’est loin d’être le cas aujourd’hui.
Mais plus important : Louvain-la-Neuve comme ville a réussi avant tout parce qu’elle s’appuyait sur un moteur de base : l’existence de l’université, c’est-à-dire des milliers de travailleurs et des milliers d’étudiants. Autrement dit, sur une couche moyenne-supérieure de la population ayant des raisons pour vivre et fréquenter Louvain-la-Neuve et disposant de revenus stables et garanties, pouvant acheter un logement ou le louer et étant de surcroît une bon consommateur moyen-supérieur.
Deuxièmement : le succès de Louvain-la-Neuve comme ville repose sur le projet vraiment visionnaire greffé à l’université : construire un parc industriel-scientifique autour des technologies de pointe. Ce qui a attiré d’autres milliers de travailleurs et possibles résidents. Autrement dit : le succès de Louvain-la-Neuve comme ville se fonde sur l’existence sûre d’une réalité économique (université comme activité économique et parc industriel-scientifique). Ce n’est pas la ville qui a enclenché le succès, mais l’activité économique qui a enclenché le succès de la ville. Et l’aménagement urbain s’ajoutait ensuite comme une cerise sur le gâteau.

Où se trouve-t-il, à 3LN (ou ailleurs, si on veut penser un autre site) le projet et la réalité économique qui ferait le succès de cette nouvelle ville ? L’activité créée par la construction des bâtiments finira  avec la fin de la construction. Où travailleront-ils les milliers d’habitants de 3LN ?

Et juste encore un mot au sujet de cette copie carbone : l’appellation Louvain-la Neuve faisait sens, car ceux qui l’ont inventée voulaient marquer la continuité avec la ville et l’université historique, avec ses 600 ans d’histoire et voulaient ancrer le lieu de la nouvelle université dans ce passé, tant par nostalgie que par volonté de formuler un projet sur la lancée de son histoire. Pour ces inventeurs c’était une image mobilisatrice. Dans quel passé de La Louvière veut-on ancrer 3LN ? Difficile à penser : il faudrait inventer une nouvelle appellation.

 

Conflits et violences

Plus tragiquement. Comme toujours le temps du monde, à côté des temps festifs, des temps d’abondance, des temps de joie, des temps de jouissance est aussi le temps des conflits tragiques : Thaïlande, Ukraine, Syrie, République Centre Africaine (RCA).

On peut comprendre les logiques sociologique et politiques de nombreux conflits.

On peut comprendre le mouvement social en Thaïlande qui s’oppose à une élite au pouvoir qui a cadenassé le système politique en le pliant à son avantage.

On comprend la tragédie qui se vit en Ukraine, pays accaparé par une oligarchie (qui semble en train de déguerpir) et pris en tenaille par deux logiques et deux puissances, celle Russe et celle Européenne-occidentale. Pays dont les dirigeants et les populations semblent incapables de tenter de jongler entre et avec les deux puissances. Ces puissances, à leur tour, ne parvenant pas, jusqu’ici, à accepter de jouer de concert sur le même terrain d’influence. 

La tragédie syrienne et ses impasses sont hélas claires à la lumière d’explications rationnelles sociopolitiques. Le jeu croisé d’acteurs internes et internationaux est assez évident. Ce jeu rend la situation inextricable et bloquée, sauf qu’entre temps des gens souffrent, sont tués et tuent. Mais au moins on en comprend la logique, même si c’est une logique de l’horreur.

Par contre la situation de la RCA me semble échapper à toute analyse sociologique et politique. Ce qui se passe ne trouve pas d’explication suffisante dans des explications en terme de conflits d’intérêts et de manipulations qui s’en suivent : on est bien au delà d’une lutte, même mortelle, pour faire prévaloir ses intérêts. Il me semble qu’on est même au-delà de la haine pour l’autre.

On pourrait invoquer comme explication le « mal ». Ou en appeler à la déraison et à la folie. Ou bien invoquer une régression à l’ homo homini lupus, l’ancienne question de Thomas Hobbes. Dans un cas comme dans l’autre on invoque une sorte d’état de nature où les êtres humains seraient naturellement orientés vers le mal, glisserait naturellement dans la folie et vers la destruction totale de l’autre. Mais les sciences humaines ne peuvent pas se résigner à cela, car pour elles il n’y a pas d’état de nature et tout devrait parvenir à trouver une explication.

Mais le fait reste : ce n’est pas seulement une question de guerre et de violence, disons, ordinaire avec son soubassement de violence et de haine. C’est le fait qu’on frappe, on tue des hommes, des femmes, des enfants, comme si on tuait une mouche. Le viol est souvent associé à ces gestes. Le tout comme si l’être humain d’en face était insignifiant. Comme s’il y avait rupture totale de commune humanité. On est au-delà de la haine.

Dans quels cas des humains ont manifesté de tels sentiments et de telles pratiques ? Y a-t-il une typologie possible des horreurs ?

L’esclavagisme : l’esclave est construit comme l’autre totale, pour cela on trouve normal de le réduire en esclavage. Au moment où les hommes ont appris à domestiquer les animaux, ils se sont dits qu’ils pouvaient aussi « domestiquer » les autres humains. Pour cela il faut les penser comme « totalement autres ». Ce qui rend tout possible. Sauf que ces êtres totalement autres ont une valeur marchande. Et donc, comme on prend soin du troupeau, on prend soin de l’esclave, tout au moins dans la mesure où cela est utile pour en garder la valeur marchande.

 

Les cultures de la violence : les Huns, les Mongols et d’autres dévastent et détruisent, car l’autre est par nature l’ennemi à détruire. Une culture forgée peut-être par une expérience séculaire d’existence, non tempérée par une doctrine humanisante.

 

Les théorisations idéologiques, explicites ou implicites: des doctrines construisent une pensée totale qui ramène l’humanité seulement à ceux qui partagent cette pensée ou qui sont identifiés comme tels par la pensée. La solution finale du nazisme était de cet ordre. Les Khmer rouges me semblent habités par le même mouvement. Mais cette idéologie d’annihilation de l’autre ne devient pas une « évidence naturelle » toute seule, par une sorte de penchant naturel. On peut expliquer tout le travail idéologique, l’acculturation idéologique parfois de longue durée qui fait que la construction du totalement autre devient une évidence. La théorie de la race du nazisme ne surgit pas d’un coup dans la tête de  Hitler, Himmler ou Rosenberg. Elle provient du milieu du XIX° siècle et de la production de l’évidence « scientifique » que l’humanité est divisée en « races », au sens qu’elle est partagée en entités humaines biologiquement différentes.

 

L’identitarisme, entendu comme référence totale aux siens, à son groupe et comme négation des autres. C’est le terrible drame rwandais qui ne s’explique pas seulement par un affrontement autour du pouvoir et la domination d’un groupe sur l’autre. C’est le drame ex-Yougoslavie, entre Serbes, Croates, Bosniaques, Kossovars... Les fondements de cette identité peuvent être tribaux, « raciaux », religieux .... Les affrontements d’intérêt sont englobés dans des logiques identitaires qui s’enracinent dans l’histoire, sur des référentiels religieux, sur la langue autant de faits historiques et culturels qui deviennent des quasi-natures, donc ne sont plus négociables. Et dans une sorte de spirale négative ils s’amplifient. Harald Welzer a analysé le basculement rapide de l’ordre moral dès que ces mécanismes d’identification sont enclenchés (dans Les Exécuteurs. Des hommes normaux aux meurtriers de masse, Gallimard, 2007)

Ceci advient plus facilement dans des phases de changement social lorsque des instances régulatrices sont disloquées: absence d’un Etat et d’une justice, absence de groupes ou d’acteurs en condition d’imposer une régulation ou de prendre distance. Où au contraire des individus ou groupes d’intérêt attisent le feu.

 

Dans le cas de la RCA sommes nous dans un des cas de cette typologie ? Le dernier en particulier ? En partie, probablement. Ce dernier cas de figure semble le plus proche de ce qu’on observe dans ce pays.

Mais les explications données, suffisent-elles ? En partie seulement. On a vu en RCA des autorités religieuses, chrétiennes et musulmanes, lancer des signaux et des appels sans trop de succès. Les autorités politiques, les chefs traditionnels ne semblent pas avoir de prise.

Certes s’il y avait une force armée plus puissante on materait ces gens et cette spirale de violence. Mais reste la question : pourquoi sans cette contrainte et cette régulation externe, on en est là ? Toutes les causes invoquées : logique identitaire, spirale négative, absence de régulations sont autant de facteurs contextuels et des prémisses, mais permettent-ils de comprendre l’absence de tout sentiment moral. Ou la transformation radicale de ce qui est bien et de ce qui est mal ? Pas totalement.

Faut-il en appeler à la « banalité du mal » de Hanna Arendt. Ou aux théories de la domination de Stanley Milgram (La soumission à l’autorité, tr.fr Calmann Lévy 1994). Dans certains cas oui, mais pas toujours. Et pas dans ce cas-ci.

Faut-il en appeler, à la suite de Freud, aux pulsions de mort? Mais comment expliquer que ces pulsions deviennent collectives ?

Faut-il mettre le tout sur le compte d’un conflit profondément intégré dans le fond psychique des personnalités  (celles des mâles surtout ?) suite aux ratées des processus d’acculturation à des nouvelles règles d’une vie commune ? C’est une piste à creuser

 

Plus de questions que des réponses. Au travail donc. Il n’est peut-être pas prioritaire de chercher ces réponses. La priorité est d’arrêter la spirale de violence et aider ceux qui en souffrent. Mais comprendre, expliquer permet aussi, peut-être, de mieux prévenir. C’est tout au moins mon idée ou mon illusion.