Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

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Vérité, mémoire, décolonisation

Commentaires en marge de la future commission « Vérité et réconciliation ».

Felice Dassetto

6 juillet 2020 (mis à jour le 6 août 2020 entre autres suite à l'approbation le 17 juillet 2020, par la Chambre des représentants de Belgique, du document relatif la constitution de la Commission spéciale relative à la colonisation belge)

Le chantier à propos de la décolonisation est lancé en Belgique. Un nouveau débat s’ouvre. Le parlement met en place une commission « Vérité et réconciliation » en lui conférant des tâches très détaillées dans un calendrier très rapide.

Le roi Philippe, lors de sa lettre au président du Congo le jour du 60° anniversaire de l’indépendance de ce pays, a fait un pas dans le sens d’une ouverture du dossier de la responsabilité historique de la dynastie. Dans la foulée de la repentance, il fait même un pas supplémentaire, un peu abusif sociologiquement, en faisant un lien général entre ce passé et le « racisme » d'aujourd'hui. Il formule des regrets. On attend des excuses.

Le coloriage sanglant et le déboulonnage des statues de Léopold II, l’action de groupes militants belges et internationaux et leur action médiatique, le contexte international, ainsi que celui des USA qui a résonné dans le monde des réseaux sociaux, ont reposé de manière accrue la question du passé colonial et des relations sociales qui en découlerait.

Ce retour en arrière n’est pas nouveau. Depuis au moins les années 1970 de nombreux moments de retour sur l’histoire du passé colonial en général et Belge en particulier se sont succédé. Et c’est normal : l’histoire se revisite et en particulier lorsqu’elle a eu un côté tragique et pour le moins ambivalent.

Maintenant, une nouvelle génération d’historiens veut relire cette histoire, l’approfondir. Des jeunes « afrodescendants » (comme ils s’appellent) et des groupes actifs et militants agissent dans la dénonciation de ce passé considérant qu’il influence le présent des positions sociales des personnes d’origine africaine dans la société belge. Ils entendent également remiser les statues et les symboles afin de « décoloniser l’espace public ».

Dans le fond, ce texte est un plaidoyer pour entrer dans ce débat de manière critique, en utilisant pour la critique aussi un peu de catégories de sociologie historique, de sociologie constructiviste des idées, de mentalités et de la connaissance et une sociologie des relations entre groupes sociaux.

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Le « plan Sophia » et le « Plan de sortie de crise » :

Deux plans avec des propositions pour l’après Covid. Commentaires.

 

Felice Dassetto

5 juin 2020

Les sociétés européennes sortent lentement du danger de la propagation du virus et de l’émergence sanitaire.

Le « moment épidémique » a fonctionné à certains égards et dans une partie de la population comme un analyseur et un révélateur de dysfonctions diverses produites et vécues dans nos sociétés. La menace de maladie et de mort qui a mis en question la tranquillité sécurisée de nos sociétés, la situation de confinement, les différences d’exposition au risque, les différences de conditions sociales, de cadre de vie et d’avenir économique, le chômage et les risques de faillite ont donné à une partie de la population l’impression d’un monde qui avance en marchant sur une corde tendue au-dessus d’un précipice sans bien savoir vers où elle mène ni si les ancrages de la corde sont bien solides.

Des voix se sont levées pour dire leur souhait d’un changement fondamental de modes de vie et de structuration des sociétés. Maintenant que l’émergence exceptionnelle semble être derrière nous, des propositions concrètes sont formulées, des plans d’ensemble sont élaborés, des efforts de synthèse sont faits malgré le fait que pointent des priorités et des stratégies dictées par les visions, les philosophies et les théorisations économiques et sociales dont chacun dispose et suivant les intérêts des groupes qu’il entend défendre. Comme dans toutes les phases de changement se croisent des idées du temps d’avant et des idées nouvelles.

C’est le cas de deux plans dont j’analyserai ici quelques aspects parus dans le courant du mois de mai 2020. Il s’agit du « Plan de sortie de crise » pensé en France et du « Plan Sophia », élaboré en Belgique.

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Sciences sociales et Coronavirus.

IV. Quels scenarios d’après Covid-19 ?

 

Felice Dassetto

20 mai 2020

 

 

La pandémie est en cours et est loin d’être terminée. La reprise des activités commence lentement. Ce texte voudrait réfléchir sur la manière dont pourrait se dessiner l’après-pandémie, dont on est encore loin, mais qui commence à se mettre en place.

Beaucoup de personnes ont exprimé des attentes. Suite à l’expérience et au traumatisme provoqués par le virus, elles ont affirmé leur désir que l’après ne soit plus comme avant, sur le plan personnel et/ou de la vie collective.

Que peut-on penser de l’après ? Quelles forces et dynamiques sociales orienteront l’avenir ? Tout sera comme avant ou y aura-t-il des changements ?

Ce texte contient trois parties. Après un bref premier point  introductif(1), le texte continue sur une analyse pour répondre à la question: "Dans quelle société vivons-nous?" (2). C'est la formulation d'une grille d'analyse qui me servira ensuite (3) pour tenter de penser sept scénarios possibles d’avenir (en excluant un huitième scénario qui pourrait être tapi dans des coins obscurs).

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Sciences sociales et Coronavirus. Ebauche de sociologie d’une pandémie.

(III) Les gouvernances de la pandémie

 

Felice Dassetto

 

1° mai 2020 (mis à jour 5 mai 2020)

 

 

Le terme gouvernance dans son acception contemporaine est entré depuis une quarantaine d’années dans le vocabulaire des entreprises et du politique. Il est utilisé pour désigner les processus mobilisés pour faire face à des problèmes et à des objectifs collectifs. Le plus souvent, on se focalise sur des instances à finalité précise et dotée d’un cadre organisationnel : on parle par exemple de gouvernance des entreprises, ou de gouvernance d’institutions politiques (gouvernements, instances internationales).

Je voudrais élargir ici le sens de ce terme pour inclure des processus qui surgissent dans la cité au sens large, en dehors du politique et de l’activité industrielle. J’entends ici par gouvernances les processus mobilisés en divers lieux et par différents agents pour faire face à la situation induite par l’épidémie dans le but conjoint de permettre la continuation des activités personnelles et sociales et de sauvegarder au mieux la santé et la vie de chacun.

Tout en sachant que, comme je l’ai souligné dans mon texte précédent relatif aux « épreuves », les gouvernances peuvent se différencier et avoir des impacts différents selon les milieux sociaux.

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L'information médiatique contaminée par le virus communautariste belge, résiste même au Coronavirus

 

Felice Dassetto

20 avril 2020

(Nederlandse vertaling hieronder)

Le Covid-19 ravageur et meurtrier a fait un miracle politique : le gouvernement provisoire reste provisoire, mais est doté de pouvoirs spéciaux ; une union sacrée (temporaire) et un peu fragile se fait au niveau fédéral et entre « le » fédéral et les entités fédérées. De quoi donner un soubassement politique un peu crédible à une action médicale rapide, efficace, un minimum coordonnée face à l’ampleur du péril. Le niveau fédéral a également réussi à coordonner une aide aux entreprises. Au niveau des régions une cacophonie à la belge persiste et des aides différentes sont fournies aux indépendants de l’Horeca, aux commerçants, aux coiffeurs, selon que l’on soit en Flandre, à Bruxelles ou en Wallonie. Des divergences apparaissent au niveau du devenir de l’enseignement.

Malgré tout, sur la scène politique, c’est une trêve politique provisoire et une trêve provisoire de la « guerre communautaire » s’est faite avec grincement des dents. Le virus communautaire belge, pour lequel il n’y a pas (encore) de vaccin, semble avoir ralenti provisoirement son action.

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Sciences sociales et Coronavirus. Ebauche de sociologie d’une pandémie.

II. Confinement et « épreuves »

 

Felice Dassetto

16 avril 2020

 

Dans un texte précédent posté dans ce blog (Sciences sociales et Coronavirus. Ebauche de sociologie d’une pandémie. (I) Réflexions générales préalables, 20 mars 2020), j’avais abordé à chaud quelques aspects préliminaires pour poser le regard sociologie sur une pandémie. Dans ce texte je voudrais regarder comment  le confinement, imposé comme moyen de lutte contre la propagation du virus, en l'absence de médicaments ou de vaccins, induit une série d'"épreuves". Elles sont autant de de défis à notre capacité de rebondissment. Les sciences sociales peuvent contribuer à comprendre en quoi et pourquoi le confinement devient une épreuve, un ensemble d'épreuves. J'en ai retenues huit: les huit épreuves du confinement.

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Sciences sociales et Coronavirus. Ebauche de sociologie d’une pandémie. 

(I)Réflexions générales préalables

Felice Dassetto

(20 mars 2020) Version augmentée*, 15 avril 2020

L’évènement de la pandémie du Coronavirus nous immerge dans un fait collectif dramatique d’ampleur inédite dans l’histoire contemporaine Au fur et à mesure que les jours passent et que l’épidémie se développe, l’inquiétude s’accroît. L’action concrète, individuelle, collective de lutte contre ce virus est la priorité absolue.

Tenter d’analyser et de comprendre ce qui se passe dans la société et en chacun d’entre nous peut aussi être utile, pour aujourd’hui et pour l’avenir.

C’est ainsi que je voudrais essayer, dans ce texte, de m’interroger sur le fait de savoir ce que peuvent dire les sciences des sociétés humaines à propos de cet événement particulier et en quoi elles peuvent nous aider à comprendre ce qui se passe. C'est une ébauche à « chaud » dans une sorte de « sociologie immédiate » que j'aime bien et qu’Edgard Morin avait espéré implanter.

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Coronavirus, bifurcations, rassemblements et convictions.

Suspendre volontairement les activités "ludiques" y comprises convictionnelles et religieuses

Felice Dassetto

10 mars 2020

 

Nos sociétés hypermodernes, qui pensaient être à l’abri d’évènements difficiles à contrôler car elles pensaient que les rationalités scientifiques et technologiques anticipaient toute situation imprévue, sont confrontées à un nouveau cas de situation difficile à maîtriser.
On peut parler d’un nouveau cas, car ces dernières années d’autres dynamiques ont échappé à la capacité de contrôle. Les transformations du climat suite à l’action humaine sont un cas de perte de contrôle du devenir. La crise bancaire et l’affolement des marchés boursiers en 2008 en ont été un autre. Les développements chaotiques des migrations humaines en sont un autre. L’enclenchement de spirales de violences armées en sont un autre encore. On peut ajouter l’innovation technologique non maîtrisée et non coordonnée comme celle qui a lieu depuis vingt ou trente ans et qui se poursuit de manière croissante dans une compétition mondiale. Il faudra voir si l’accumulation d’événements où les systèmes sociaux « perdent les pédales » amènera à opérer une véritable bifurcation ou bien si on continuera dans la culture du meilleur des monde.

Actuellement, l’épidémie (ou pandémie) de la maladie à Coronavirus montre comment, malgré des systèmes de santé efficaces, malgré les progrès scientifiques et médicaux et malgré les instances de coordination mondiale, l’événement déborde les capacités de maîtrise. Je ne connais pas ce que prévoient les modèles épidémiologiques de diffusion du Coronavirus. Je suppose qu'ils existent. Ce serait intéressant de les connaïtre. 

Actuellement, on voit que les seules contreoffensives de dissuasion préconisées à l'égard de ce virus relèvent avant tout des comportements individuels dont notamment la réduction d’intensité des contacts, donc de probabilité quantitative des risques d’attraper le virus.

 

Ces mesures de réduction de contacts semblent être difficiles à prendre tant politiquement qu’individuellement. Elles ont été prises en Italie et le seront probablement dans d’autres pays seulement en situation extrême, c’est-à-dire en retard. Politiquement l'enjeu est de prendre des mesures situées entre la recherche d'efficacité sur le plan de la propagation du virus et la viabilité de l'économique inévitablement mise en crise. Du point de vu des insidivdus-citoyensn notre vie dans une société de confort dans laquelle nous vivons depuis de nombreuses décennies nous empêche de penser que nous sommes dans une situation d’urgence. Dans l'ensemble, des raisons d’habitudes, d’insouciance, d’organisation sociale, de contraintes économiques à court terme empêchent des décisions rapides et drastiques.

 

Au bout du compte elles seront prises, mais les gouvernants n’osent pas les imposer trop rapidement, tellement l’évidence d’une société qui tourne à toute allure et tout le temps semble intouchable. Même si on ignore que lors des périodes de congé, comme les congés d’été, ceux de fin d’année, les sociétés et l’économie tournent au ralenti. Les citoyens ressentent des frustrations à ne plus pouvoir sortir, se regrouper, aller en boite de nuit, au cinéma, à faire du shopping etc. etc. Et pourtant ils y seront amenés, en retard et avec des coûts économiques et sociaux encore plus lourds.

Des grandes et petites entreprises prévoyantes, malgré les difficultés d’organisation, promeuvent le télétravail pour réduire l’impact de propagation du virus dû au regroupement dans les mêmes locaux de travail. Dans cette situation

 

il serait utile que des instances et des lieux qui agissent dans des domaines qui ne touchent pas à des intérêts économiques contribuent à réduire les risques de propagation. Et par la même occasion donnent l’exemple. Je pense avant tout aux innombrables activités de loisirs et de temps libre, en particulier celles qui se situent dans des espaces clos, tels des salles de gym, salles de spectacles, boites de nuit, salles de conférences. Ou encore le tourisme qu’enfin les autorités ont commencé à déconseiller, hélas tard et en laissant passer les vacances de carnaval vers l’Italie (et réciproquement) avec les conséquences qu’on a pu constater. Des vacances de carnaval qui coûteront bien chèr socialement à des personnes qui ont contracté le virus et à la société dans son ensemble.


Parmi ces associations libres il y a également les rencontres lors des assemblées convictionnelles : loges maçonniques, églises, temples protestants, mosquées, synagogues, temples bouddhistes... Ces lieux qui réunissent parfois des groupes importants, voire des foules et qui concernent souvent des personnes plus âgées, devraient décider de concert d’arrêter tout rassemblement important ou trop dense par rapport à la surface occupée. De limiter les rites et les cultes à des nombres restreints et symboliques.

 

Les médias pourraient se mobiliser rapidement pour diffuser exceptionnellement des cultes et des rites, lorsqu’elles ne le font pas encore, tout au moins pendant quelques semaines. Ce serait dommage qu’à partir d’un rassemblement de catholiques à Banneux ou de fidèles musulmans dans une mosquée du vendredi ou de pentecôtistes en assemblée (comme à Mulhouse), le virus se propage largement. Tout comme serait dommage que lors d’une boum entre copains ou copines ou lors d’une soirée dans une boite le virus se diffuse.

Mais il faut changer de logiciel et se dire que la situation est exceptionnelle, coûteuse et aux accents dramatiques pour certaines concitoyennes et certains concitoyens. Plus on prend le taureau par les cornes rapidement et drastiquement et plus tôt on pourra envisager d’en sortir. Après sera le moment d’un bilan global.

 

Ces derniers temps, des philosophes et des essayistes ont écrit sur la crise des démocraties en invoquant divers arguments. Mais ils ont oublié l’argument centrale : l’utopie démocratique s’est fondée sur l’espoir et l’intention de maîtriser au mieux collectivement l’avenir. C’est plus cela que l’accroissement du PIB. Or, depuis plus de trente ans les démocraties et le personnel politique, nationaux ou européens, maîtrisent de moins en moins l’avenir. Ils sont de plus en plus là pour gérer les dégâts.

La crise du coronavirus sera un test de la capacité des démocraties et de tous les citoyens à agir sur l’avenir, chacun à sa manière. En espérant qu’après, les sociétés démocratiques à l’échelle nationale, européenne, mondiale prendront le temps de se demander comment bifurquer vers une nouvelle manière de construire leur avenir et lutter contre les autres virus qui travaillent et érodent nos démocraties.

En amont d’Emir Kir ou quand la politique mêle les pinceaux

Felice Dassetto

25 janvier 2020

L’exclusion du Parti socialiste du bourgmestre de Saint-Josse, Emir Kir, a fait pas mal de bruit.

L’argument officiel donné par la Commission de vigilance du parti socialiste, présidée par le président de la section bruxelloise du PS Ahmed Laaouej, est celui de la rupture du « cordon sanitaire » à l’égard de l’extrême droite. Cette expression de « cordon sanitaire », qui évoque l’image d’une salubrité publique à sauvegarder, a été utilisée en Belgique à l’égard des partis nationalistes extrémistes, la Vlaams Block devenu Vlaams Belang.

La rupture consiste dans le fait qu’Emir Kir, bourgmestre de la petite commune de Saint-Josse, a reçu une délégation de maires de villes de Turquie en visite au Parlement européen. Parmi ces maires y avaient également deux élus membres du MHP (Miliyetçi Hareket Partisi -Parti d’action nationaliste), un parti considéré d’extrême droite. Ce parti est l’expression politique du mouvement dit des « Loups gris ».


Il me semble que l’accusation qui est faite au bourgmestre de Saint Josse d’avoir reçu la délégation de maires de villes turques, dont deux maires du MHP, est un peu légère. Elle permet d’ailleurs à M. Kir de répondre que cette délégation avait été reçue au Parlement européen sans susciter d’objections et de poser la question de savoir si le cordon sanitaire qui devrait s’appliquer à Saint Josse ne s’appliquerait pas au Parlement européen. Pour expliquer l’exclusion d’Emir Kir de PS on a évoqué également la « goutte qui fait déborder le vase » en rappelant entre autres l’absence d’Emir Kir du parlement lors du vote portant sur l’attribution de la catégorie de « génocide » au massacre des Arméniens qui a eu lieu en 1915-1916. Emir Kir s’alignerait ainsi sur la position officielle de l’Etat turc qui refuse cette appellation, bien que ce massacre ait eu lieu sous l’Empire ottoman. C'est une position dont il faudrait analyser les raisons. Car la persecution des Arméniers et des Assyro chaldéens, date de la fin du XIX° siècle. Elle est relancée sous le gouvernement "laïque" des "Jeunes- Turcs": ils ont pratiqué un véritable massacre de masse des Armeniens dans le but de purifier l'empire. On pourrait se demander si ces actions ne sont pas à comprendre la la culture " raciale" qui nourrit la vision du monde occidentale, 
du XIX° siècle fort influente dans des couches des élites de l'empire ottoman de l'époque, la même qui justifie la colonisation et celle qui justifiera la  "Shoah" quelques décennies après. Mustafa Kemal, après avoir pensé de suivre les accords du Traité de Sèvre  de 1920 qui prévoyaient entre autres  de juger les responsables de ces massacres de masse, il proclamera une amnistie générale en 1923 pour des raisons d'opportunisme politique, voulant ainsi consolider l'unité de la république turque à peine constituée. 

On évoque également pour expliquer la décision de la commission de vigilance du PS la pression des médias qui ont poussé aux cordes le PS pour qu’il prenne une décision dans ce sens.

Ces arguments et ces commentaires autour du cas Emir Kir éclairent des aspects de la scène politique-médiatique belge. Mais il me semble utile d’aller plus loin. Je pense en effet que se limiter à isoler et à personnaliser le cas d’Emir Kir c’est ne pas voir de quoi cet épisode est révélateur de la réalité et du devenir de la Turquie et des populations d’origine turque tant en Belgique que dans de nombreux autres pays du centre et du nord de l’Europe où cette population est implantée (Allemagne, Suisse, Pays-Bas, Belgique, Alsace, Suède…). Pour cela, il importe d’élargir le regard et de faire un peu d’histoire du devenir politique et indissociablement religieux de la Turquie contemporaine et des populations turques en Europe et en Belgique.

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Construire une Belgique fédérale et ne pas se limiter à coudre des accords au fil blanc et à échafauder des institutions compliquées.

Les mantras belges à réinventer

Felice Dassetto

17 janvier 2020

(une version abrégée de ce texte a été publiée dans La libre Belgique, du 11-12 janvier 2020, avec le titre « Pour une nouvelle Belgique fédérale »)

La trêve des confiseurs s’est passée dans l’attente. Les vœux de Nouvel an ont eu des difficultés à se formuler positivement en ce qui concerne la Belgique fédérale. Le regard des analystes et observateurs politiques est pessimiste. Le Roi et le VOKA ont invité ou enjoint d’avancer dans la constitution d’un gouvernement. Des informateurs et des négociateurs s’activent à la recherche d’issues.

Si un gouvernement fédéral sera formé, ce serait le dernier miracle « à la belge ». Il faudra trouver un saint ou une sainte à remercier et à qui allumer des bougies pour l’avenir. Sainte Rita, la sainte des causes perdues pourrait faire l’affaire. Ou Sainte Gudule, la sainte qui n’existe pas. Et si un gouvernement sera formé on poussera un grand « ouf » sans se demander ce qui se passera aux prochaines élections.

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Nouvelles « lois de la vie »

 

Felice Dassetto

19 décembre 2019

Les sociétés contemporaines ont élevé en idéal la figure de l’individu, du sujet, des choix personnels. C’est une clé majeure de la culture contemporaine et de nos identités. Mais sommes-nous réellement les maîtres absolus de notre devenir ? Tel est le cas dans certains domaines. Mais dans beaucoup d’autres, il n’en est pas ainsi.

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Que devient le terrorisme jihadiste ?

Un bilan à la fin 2019 après la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi et la persistance de foyers jihadistes[1].

 

Felice Dassetto

25.11.2019

Le clerc combattant Abou Bakr Al Bagdhadi avait lancé un « Califat » islamique (appelé également avec l’acronyme Daesh). Il prétendait ainsi se situer en ligne directe avec la réalité politique et religieuse du Prophète Muhammad. Il avait également fait prendre en 2014 un nouveau tournant au jihadisme radical, à la suite de celui inspiré et programmé par Oussama Ben Laden et ses compères dans les années 2000. Il est mort le 27 octobre dernier. Il a été tué lors d’un raid des forces spéciales américaines. Etonnement, alors qu’on le pensait terré dans des régions désertiques, il vivait depuis quelques mois dans un village près de la ville d’Idleb, au nord- ouest de la Syrie, à quelques kilomètres de la frontière turque, dans une région contrôlée par des groupes islamistes proches d’Al-Qaida (donc opposés à Daesh) et par des postes d’observation de l’armée turque. Cela fait partie des jeux difficiles à comprendre qui se jouent dans la région.

Dans ce texte nous allons d’abord faire un bilan global de la réalité du jihadisme terrorisme en cette fin 2019(1) en différenciant les lieux où le jihadisme est actifs et ceux, comme l’Europe où il semble mis hors-jeu (visible). Ensuite (2) nous allons faire quelques distinctions utiles au sujet des niveaux d’engagement, pour préciser ensuite que le radicalisme jihadiste est une question de relation entre une offre et une demande (3).

En entrant dans le vif du sujet à partir d’une approché générale des vecteurs qui ont fait le succès du jihadisme dans les dernières décennies et pour voir ce qu’il en est aujourd’hui, nous essaierons de regarder ce qu’il en est aujourd’hui des facteurs contextuels sociaux, économiques, politiques sur lesquels des doctrines et des pratiques jihadistes peuvent se greffer (4). On arrive ensuite (5) au point clé : que deviennent aujourd’hui les doctrines radicales-jihadistes-terroristes qui ont alimenté et ont donné du sens, ont construit des motivations (5)  à la lutte armé-terroriste dans les dernières décennies ? Pour voir ensuite ce que deviennent les structures organisées (6) et, brièvement ce que pourrait devenir un réseau virtuel (7). Et, dernier point (8), le jihadisme s’est inscrit et a été instrumentalisé par des intérêts politiques et géopolitiques : que deviennent-ils aujourd’hui ?

Une brève conclusion fait une rapide synthèse, provisoire.

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La chevauchée flamande et l’immobilisme de celles et ceux qui pensent encore à la Belgique.

Felice Dassetto

24 octobre 2019

Le président flamand Jan Jambon en début octobre un discours répercuté par la presse flamande et francophone à l’Université de Gand devant un grand auditoire d’étudiantes et d’étudiants.. Le regret qu’il a exprimé de ne pas avoir pu intégrer le Vlaams Belang dans le gouvernement flamand, ce qui signifie la rupture du « cordon sanitaire », a suscité des commentaires scandalisés ou perplexes. Une autre affirmation n’a fait que répéter le programme de la NVA. Elle a consisté à dire que l’indépendance de la Flandre est l’objectif naturel à atteindre, bien qu’actuellement il n’y ait pas encore de majorité pour y parvenir. Rien de neuf. En attendant, on voit avancer un pas après l’autre, la volonté de vider l’état fédéral et d’accroître non seulement, simultanément, les compétences des ensembles fédérés, mais d’accroître autant que possible les compétences propres de la Flandre. Et l'on voit situer le tout dans un cadrage conceptuel de la réalité : la théorie des « deux nations » qui justifie l’inévitable séparation institutionnelle du pays. Ce qui est d’ailleurs conforté par la difficulté de constituer un gouvernement fédéral, compte tenu des résultats électoraux politiquent opposés, peut-être moins en raison des « deux nations » idéologiquement opposées sur le plan socio-économique, comme l’affirment les nationalistes, qu’en raison du succès de l’idéologie nationaliste aboutissant au succès de la NVA et du Vlaams Belang. A ce cadrage s’ajoute, pour contourner l’obstacle bruxellois à une indépendance flamande, la proposition de cogestion de Bruxelles par les Flamands et les Wallons. Aujourd’hui, elle est rejetée et considérée impensable. Mais le dynamique nationaliste a la patience du temps. C’est ce que disait Jambon entre les lignes : « il n’y a pas encore une majorité pour atteindre l’indépendance ». Elle viendra. Entre-temps, on cherchera à « défranciser » Bruxelles, éventuellement à l’angliciser afin de l’inclure dans le futur État flamand indépendant. Beaucoup riront de cette hypothèse. Voire…

L’immobilisme de celles et ceux qui pensent encore à la Belgique

Ce qui frappe depuis une bonne quarantaine d’années, si ce n'est davantage, c’est que face à l’avancée évidente et progressive flamande dans le sens d’une indépendance, guidée par une stratégie claire, imaginative et innovante, allant dans le sens du séparatisme, on ne peut que constater l’immobilisme de celles et ceux, en Flandre, à Bruxelles, en Wallonie ou dans la région germanophone, qui pensent et qui affirment que la Belgique aurait encore un sens.

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Ce texte sous une forme un peu différente a été publié dans Le soir, du 10.09.2019 (https://plus.lesoir.be/246750/article/2019-09-10/migrations-un-regard-analytique-sortir-des-emotions-et-des-ideologies)

 

 

Migrations : à quand un regard analytique pour sortir des émotions et des idéologies?

 

Felice Dassetto

Septembre 2019

 

Depuis pas mal de temps je suis mal à l’aise au sujet des débats et de l’action concernant les migrations. Les politiques me semblent paralysés et polémiques entre les « pour » et les « contre » ne servent pas à avancer des pistes valables. Il me semble qu’au départ, il y a une question d’analyse des réalités. C’est peut-être mon travers de chercheur, mais il me semble que passer par les analyses conduites «  à tête froide » et qui regardent les réalités en face peut être utile avant de faire parler les émotions, les colères ou les bons sentiments. Ce texte est un résumé d’un texte plus long publié le 13 septembre dans la revue électronique : La Thérésienne (peut être consultée dans https://popups.uliege.be/2593-4228/index.php). Malgré le fait que ce texte traite d'un sujet brulant, J'espère que les lecteurs de ce texte auront la patience de le lire jusqu'au bout, sans me qualifier tout de suite dans l'une ou l'autre catégorie en cours dans les polémiques idéologiques. 

 

Migrations : cadrages insuffisant depuis 30 ans, polémiques et quelques débats

Les déplacements par migration sont un fait planétaire croissant. Ce qui devrait être questionné sous l’angle du développement du monde contemporain. On est entré dans une phase nouvelle de redistribution mondiale des populations et d’interpénétrations entre des cultures et des civilisations[i].

Ces flux semblent ingérables. Les états et l’Union européenne semblent incapables d’y faire face ; le thème devient objet de choix électoraux. En général, les pouvoirs publiques se limitent à tenter de réguler les flux, à essayer de les stopper, à chercher de distribuer ces populations nouvelles, arrivées par pression de masse, entre les pays européens et, parfois, à poser la question du développement économique des pays pour essayer de voir comment éliminer les causes.

Ce cadrage, qui a été repris également par Ursula von der Leyen, la nouvelle présidente de la Commission européenne dans le cadre de son intervention devant le Parlement européen en juillet 2019[ii] est le même depuis trente ou quarante ans. Il n’est pas suffisant. Son échec est évident.

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En amont des élections : les transformations sociales et l’urgence d’y faire face avec sagesse

Felice Dassetto

7 juin 2019

Les élections européennes, fédérales, régionales ont eu lieu. Maintenant, c’est le moment des négociations plus ou moins laborieuses et plus ou moins polémiques en vue de l’élaboration des programmes du gouvernement aux divers niveaux de pouvoir et de compétences, sur base des rapports de force qui se sont établis entre les divers partis politiques. L’attention des acteurs et des observateurs politiques portera sur ces aspects.

Ces élections ont fait émerger quelques thèmes majeurs que les accords en cours de négociations devront voir comment parvenir à gérer. Ces thèmes ont été nombreux. Certains sont absents. D’autres ont été mis en sourdine dans le débat public (comme celui de la question structurelle du budget des pouvoirs publics, de son financement et des dépenses publiques). D’autres, pour la Wallonie et pour Bruxelles tout au moins, comme le thème de l’emploi, ne sont plus traités tellement sont évidents mais avec une solution difficile. Il s’agirait de comprendre pourquoi par une analyse de l’offre et de la demande de travail dans tous leurs aspects.

Ce texte a été amené par le sentiment de l’urgence d’agir, mais également par la difficulté d’agir, en raison de la profondeur, de la complexité des changements encours et la nécessité de prendre à bras le corps les défis qu’ils posent. Défis qui concernent non seulement les gouvernants mais également l’ensemble de la société civile, des entreprises aux citoyens et à toutes leurs organisations.

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Un thème absent des programmes électoraux européens et nationaux: l'innovation technologique. Pourquoi personne n'en parle?

Felice Dassetto

15 mai 2019

Les programmes électoraux de nombreux partis brassent des thématiques importantes.

Mais il y en a une qui est totalement absente. Et pour cause : elle n’est pas (encore ?) entrée dans le débat public et encore moins dans celui politique. Pour moi elle est centrale et elle constitue un enjeu de société et un enjeu démocratique majeur.

Il s’agit de l’innovation technologique. Celle qui nous amène des produits chimiques, des technologies de l’information, des médicaments, , des biotechnologies. C’est une innovation qui applique et développe des technologies existantes, qui en développe de nouvelles, qui se fonde sur des connaissances fondamentales nouvelles. Pourquoi mettre cette question sur la table du débat politique ?

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L’humanité comme patrimoine, juste pour le rappeler aux généreux donateurs millionnaires et milliardaires.

 

Felice Dassetto

17.04.2019

La cathédrale catholique de Paris a brulé. Elle est devenue la cathédrale de la France, relue avec toute la capacité de ce pays de construire une narration forte de lui-même et de forger des symboles réunissant par leur densité etet dans leur ambivalence la continuité de l'histoire d'une nation, au-delà des vicissitudes, des soubresauts de l'histoire et des clivages idéologiques ou politiques. En moins de 48 heures presqu'un milliard d’euros de promesses de dons a été annoncé par quelques grosses fortunes et quelques entreprises. Formidable. C’est un élan exemplaire de générosité et d’intérêt pour le patrimoine historique français et mondial.

Et ceci même si le soupçon peut surgir quant au fait que cet élan ne soit pas indifférent de l’intérêt qu’il y a à soutenir le président Macron, appelé le président des riches avec peut être trop d’emphase, mais avec un fond de vérité par la doctrine du cercle vertueux de la richesse.

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Le Centre islamique du Cinquantenaire en attente d’un cap  

Felice Dassetto

19 mars 2019

L’imposant bâtiment du Centre islamique situé dans le parc du Cinquantenaire en plein cœur de Bruxelles, au sein du quartier européen, va être dégagé de son utilisation par la Ligue Islamique mondiale, expression et instrument du wahhabo-salafisme. Elle l’a occupée pendant quarante ans. Ainsi l’a voulu la Commission parlementaire sur le terrorisme. C’est bien ainsi car non seulement ce Centre peut avoir contribué par son enseignement à la radicalisation de jeunes, mais bien plus largement, parce que cet enseignement a été source de non intégration d’au moins trois générations musulmanes, hommes et femmes, au sein de la société. Alors que, malgré toutes les critiques (faciles après coup) qu’on peut faire à la cession par l’Etat belge de l’usage de ce bâtiment à la fin des années 1960 à la Ligue islamique mondiale, le but fondamental était de concéder ce bâtiment dans l’objectif de favoriser l’insertion harmonieuse des musulmans, qui commençaient alors à s’implanter, au sein de la société belge. Ce but a été trahi par la Ligue islamique mondial et la propagation de sa doctrine.

Maintenant, il s’agit pour les musulmans de savoir quoi faire et comment gérer ce bâtiment. C’est un enjeu majeur. Il risque d’être un boulet au pied, dont la gestion coutera assez chère aux pouvoirs publics et aux fidèles musulmans, mais qui risque de se limiter à un statu quo, précaire et illusoire actuel, révélateur des carences et des grippages du monde musulman bruxellois et belge, alors qu’il pourrait être une source de dépassement.

La décision de rompre l’accord d’utilisation du bâtiment du Cinquantenaire avec la Ligue islamique mondiale date de plus d’un an. Le défi était pour les musulmans de penser et finaliser l’usage de ce bâtiment et s’organiser pour le gérer. Car il s’agit d’un lieu qu’en raison de sa localisation, de son ampleur, de son histoire, de sa symbolique est un haut lieu de l’islam belge, a une dimension qui dépasse les réalités « nationales d’origine » et en fait proprement un lieu de l’ « islam belge ». En plus en fait un lieu transnational, donc fondamentalement propre à un « islam belge ». Ce lieu –et ceci est important- n’est pas assimilable à une mosquée ou à un centre islamique de quartier et ne peut pas être marqué par des appartenances nationales d’origine comme le sont la majorité des mosquées. Le centre du Cinquantenaire a une symbolique et peut avoir des fonctions plus amples.

J’avais attiré l’attention sur le défi que pose aux musulmans et à leurs responsables de penser sous quel angle ce Centre pourrait être envisagé, dans un texte publié dans ce blog (Le Centre islamique et culturel de Belgique quitte le Cinquantenaire: Un tournant ? Lequel ?,13 mars 2018). Question d’autant plus importante à ce moment tournant dans l’histoire de l’islam mondial, européen, belge après les vicissitudes liées à la vague jihadiste-terroriste des années 2000-2010, point culminant de l’hégémonie exercée depuis cinquante ans par les visions de l’islam politique et de l’islam wahhabo-salafiste. Avec l’emprise que tout cela a exercé sur la jeunesse musulmane européenne et en particulier belge, et avec l’émergence maintenant de nouvelles générations musulmans ainsi que l’arrivé de nouveaux musulmans comme réfugiés politiques ou comme migrants.

Force est de constater que pas grande chose n’a été fait pour préparer la transition dans ce bâtiment prestigieux en terme de finalisation d’objectifs, de construction de consensus, de préparation d’une équipe, d’implication large des forces vives, jeunes et moins jeunes, à la hauteur des enjeux liés à ce bâtiment.

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« Smartis et serienses ». La nouvelle version de « panem et circenses » ?

Questions à propos des séries américains (ou autres) diffusées par Netflix et par d'autres canaux, notamment en directions des jeunes

Felice Dassetto

4 mars 2019

 

Nos TV, nos portables, nos tablettes et nos smarts déversent sous nos yeux et dans nos oreilles des centaines d’heures d’images, de mots, des musiques et des bruits. C’est l’ « entertainement » dont, paraît-il, nous sommes demandeurs. On nous prépare d’ailleurs une voie plus rapide, la G5, pour pouvoir y accéder de partout et plus rapidement. Parmi ces « entertainements », ces divertissements, il y a les « séries ». Et si celles-ci constituent, parmi d’autres choses, les nouvelles modalités des « panem et circenses », pain et jeux du cirque, à propos desquels ricanait avec son regard désabusé et satirique Jouvénal, dans la Rome impériale du premier siècle? Il regardait les jeux du cirque comme un instrument de domination. 

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Contestations contemporaines et modèle de société

Quelles perspectives pour des mouvements tels les Gilets jaunes ou les marches pour le climat ou d’autres mouvements sociaux ?

 

Felice Dassetto

 

29 janvier 2019

 

Le mouvement des Gilets jaunes pour exiger des mesures de plus grande justice sociale, les marches visant une action vigoureuse pour des mesures destinées à contrer les causes des dérèglements climatiques peuvent être mieux compris en les situant dans le cadre des protestations qui émergent depuis quelques décennies. Ellers sont portées par des fractions de populations des populations à l’encontre du modèle de société qui s’est mis en place depuis les années 1980 dans le monde occidental et qui s’est généralisé à l’échelle mondiale.

Avant de situer ces mouvements de protestation (point 3), il me semble utile de rappeler quelques éléments qui caractérisent ce modèle de société (point 1) et ses conséquences sur la limitation de la capacité d’action publique (point 2), que ce soit au niveau national ou européen.

En effet, les commentateurs politiques ont tendance à interpréter le mouvement des Gilets jaunes, tout comme les résultats des sondages qui montrent la défiance des populations à l’égard du politique (ou des médias, ou d’autres instances), comme une crise de communication, une crise de l’expertise (voir l’interview de Vincent de Coorbyter, La Libre, 5-6 janvier 2019), ou un enfermement dans l’entre soi des algorithmes de Facebook (voir par ex. l’intéressante étude de Roman Bornstein, « En immersion numérique avec les ‘Gilets Jaunes’ » (publié sur le web par la Fondation Jean Jaurès, 14 janvier 2019).

Ces aspects ont certainement leur pertinence. Mais en se limitant à cela, on tend à ignorer le fait que le modèle de société mis en place a « désarmé » les instances politiques d’une partie de leur capacité de gouverner. De telle sorte que ces mouvements, qui appellent les Etats à « faire quelque chose », sont des analyseurs de cette incapacité,et leur portée est donc bien plus grande qu’une question de communication, de crédibilité, de concurrence de savoirs.

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Des « Gilets Jaunes » de l’intelligence et de l’analyse. Un chantier à ouvrir d’urgence.

 

21 décembre 2018

Felice Dassetto

Sous fond d’agitations et de secousses du monde, hiver-printemps 2019 qui nous attend, sera un temps d’effervescence électorale européenne, et, pour la Belgique, d'élections fédérale et régionale. Inévitablement il y aura des affrontements de programmes.

Il ne faudrait pas en rester là. Ce serait une merveille si, en amont, un vaste moment de réflexion et de débat pouvait avoir lieu dans la société. Car les derniers soubresauts ont montré au moins deux choses : qu’il y a une attente de participation et qu’il y a un besoin d’approfondissement et d’analyse de la réalité.

De quoi ouvrir un vaste mouvement de Gilets Jaunes de l’esprit et de l’intelligence. On peut considérer cela comme illusoire. Et pourtant, ce serait bien utile.

Car le chaos de vision du devenir est considérable, car l’écart est grand entre décisions des élites et de leur suivi d’une mécanique mondiale

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Un pacte concernant les migrations. Un document de l’ONU intéressant, incomplet et à recadrer

 

Felice Dassetto

5 décembre 2018

 

La polémique et la crise gronde autour d’un texte à adopter par la conférence intergouvernementale chargée d’adopter le « Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières » le 10-11 décembre à Marrakech. Un texte intéressant mais qui me semble présenter des biais et des lacunes.

Ce texte est écrit rapidement. J’espère qu’il sera lisible et je m’excuse pour des fautes d’orthographe qui restent ou des formulations peu claires.

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Les « Gilets Jaunes » 

Un fait révélateur d’une transition écologique injuste et tronquée ?

Felice Dassetto

19.11.2018

(publié dans Le soir version électronique du 20.11.2018)

Les prix et les taxes des carburants augmentent. Mobilisés par les réseaux sociaux, des gens- femmes et hommes- protestent. Ils et elles trouvent un symbole simple à la portée de tout le monde : des survêtements réfléchissants. Ils leur donnent une identité : les « gilets jaunes ».

La protestation s’exprime par des arguments immédiats : l’augmentation considérée inacceptable du prix d’un produit considéré vital dans la société de l’automobile : indispensable pour certains, utile pour d’autres. Ce mouvement spontané a évidemment des difficultés à se coordonner. Il risque d’être récupéré et infiltré par des mouvements  extremistes de totue sorte ou par de gens qui ne savent dire que la violence.

 

Il n’est peut-être pas plus qu’une flambée d’humeur. De l’Hexagone il rebondit en Belgique francophone. Il ne passe pas, jusqu’à présent au moins, la frontière linguistique intra-belge, et ne se popularise pas dans d’autres pays.

Des arguments de politiciens ou d’analystes de toute sensibilité politique, s’évertuent à argumenter sur le fait que la transition écologique est indispensable et donc que ces taxes sont un sacrifice nécessaire. Ils soulignent également que le coût de l’automobile n’a pas augmenté. Donc ce mouvement n’aurait pas de raison d’exister.

Ce sont des arguments un peu courts, car on pourrait voir dans ce mouvement des signes d’un questionnement plus fondamental qui se situe à plusieurs niveaux : le modèle injuste de transition écologique ; plus largement la protestation contre l’indécence des inégalités sociales ; le questionnement sur le modèle biaisé et inefficace de transition écologique.

Le sociologue Alain Touraine il disait que les mouvements sociaux doivent marcher sur trois pieds, sous peine de s'effondrer. Ils doivent se fonder sur un principe d'identité, dire qui ils sont: et à ce sujet les Gilets Jaunes se sont fait entendre. Deuxième pied:  de smouvements sociaux doivent se fonder sur une principe d'opposition: ils doivent identifier leurs adversaires. Ici les Gilets Jaunes pataugent un peu. Bloquer des supermarché où filtrer des voitures ou bloquer des routes n'est peut être pas identifier clairement un opposant et le bon opposant. Et enfin un mouvement social doit parvenir à exprimer ce que Touraine appelle une totalité. C'est-à-dire parvenir à inscrire les révendications particulières dans une récit plus large, se donner et donner des horizons. C'est ce que manque aux Gilets Jaunes. Et pourtant ce mouvement spontanée contient des horizons, car il met le doigts sur diverses dysfonctions centrales de la société.

J'ai essayer d'écrire ci-dessous ce qui me semble être cette totalité, cet horizon critique ouvert par ce mouvement. En précisant que ce mouvement n'est pas, selon moi, uniquement un mouvement anti-système comme je l'ai entendu dire. Il va plus loin.

Le modèle injuste de transition écologique

Les taxes sur les carburants devraient servir à faire diminuer l’utilisation de la voiture. Elles sont en même temps une source de revenus pour l’État.

Les discours qui accompagnent cette augmentation de taxes visent à culpabiliser le consommateur individuel en utilisant le grand argument de culpabilité contemporain qu’est l’atteinte à l’environnement.

Mais le fait est que l’augmentation de la taxe sur les carburants ne pèse pas de la même manière selon les revenus. Elle ne pèse pas de la même manière si l’on dispose d’une voiture de société assortie d’une carte de crédit pour les carburants ou si on doit sortir de sa propre poche l’argent pour le plein d’essence. La transition écologique et son coût devient un révélateur d’inégalités sociales qui sont occultées grâce à des produits de consommation à bas prix importés de pays qui les fabriquent à moindre coût, exploitant une main d’œuvre à des salaires de misère.

Autrement dit, lorsque des économistes interviennent pour dire que le coût de la voiture n’est pas plus cher que par le passé, ils oublient que l’estimation du coût de la vie se fait toujours de manière relative et par comparaison. Sans compter le caractère faux de l’argument entendu dans les médias qui consiste à dire que le « revenu moyen » a augmenté, argument qui est dans la veine de celui qui, observant qu’une personne a mangé un poulet et qu'une autre n' a rien mangé, conclurait qu'ils ont mangé "en moyenne" un demi-poulet chacun.

Il y a aussi un côté injuste de l’effort : que le peuple aille travailler en vélo ; qu’il fasse du co-voiturage, qu’il prenne des trains et des métros surpeuplés. Les classes dirigeantes continueront à rouler confortablement dans des grosses voitures. Le mythe égalitaire de la voiture pour tous, chacun avec la voiture à son niveau de revenus, bien entendu, mais avec les mêmes droits de rouler sur les routes, est en train de finir. En raisons de leurs revenus, certains auront plus de droit que les autres.

La protestation contre l’indécence des inégalités socioéconomiques

En amont de cette perception d’injustice de la taxation généralisée, il y a aussi une perception d’indécence sociale. Les médias parlent régulièrement des revenus des dirigeants de toute sorte, des bénéfices qui se chiffrent en milliards pour certains patrons, du luxe croissant d’une part de la population, de yacht qui s’arrachent au prix de millions, de centaines de millions dépensés pour acheter un tableau et ainsi de suite. Face à quoi, une partie importante de la population, tout en dépensant la même énergie au travail et parfois plus que les autres, doit vivre avec le dixième, le centième voir plus de revenus des précédents.

L’économiste Joseph Stieglitz avait jadis utilisé une image pour parler de la société contemporaine. Nous ne vivons plus dans une société, avec une stratification sociale, certes inévitable, mais raisonnable, écrivez-t-il. C’était l’utopie des sociétés des années 1960 et plus largement celle d'une démocratie sociale. Cet idéal est foulé au pied des transformations sociales et technologiques contemporaines. Nous pensions être embarqués dans un même bateau, certes dans des classes différentes, mais quand même dans un même bateau. Aujourd’hui, dit Stiegitz, on navigue dans des bateaux différents, dans trois bateaux, nous dit-il. Les uns dans des paquebots de luxe, à la route bien tracée, avec des radars et des systèmes de pilotages efficaces, des bateaux de sauvetage bien fournis. Les autres dans de vieux rafiots qui tiennent péniblement la mer, aux moteurs poussifs, à la merci des vagues et des vents ; ils suivent péniblement le convoi. Les autres enfin sont largués, accrochés à des radeaux de fortune essayant de ne pas couler. Les gens des vieux rafiots tentent d’en sauver. D’autres sont irrités par ces gens qui s’accrochent à leur bateau chancelant. Ceux du paquebot de luxe ne les regardent pas, ne les voient pas. Leur monde est ailleurs.

L’État d’ailleurs, sensé équilibrer le convoi, a des moyens insuffisants, disposant des ressources réduites, forcé d’accepter une fiscalité proportionnellement plus faible pour les plus gros revenus provenant des salaires et des biens mobiliers et immobilier, par rapport au poids de la fiscalité directe et indirecte des moyens et faibles revenus. À l’enseigne de l’idée, de la doctrine, qu’un jour ou l’autre par une osmose naturelle, les vieux rafiots deviendront des beaux paquebots si pas des paquebots de luxe. C’est la théorie du ruissellement, du « tax shift ». Attends et espère, dit-on. Les gilets jaunes en ont assez d’attendre. Car ce discours dure depuis quarante ou cinquante ans.

Il faudrait faire une sociologie approfondie de la structure sociale contemporaine, de la nouvelle mise en place d'une "société de classes" aux intérêts opposés, dominées par des finalités imposées par les classes dominantes. Il faudrait que tout le monde s’interroge sur ce que cela implique en termes de cohésion sociale et pour les fonctionnements démocratiques. On en voit les signes dans les résultats électoraux engrangés par des partis nationalistes. Et analyser en même temps l’ambivalence des rapports sociaux naviguant avec ambiguïté entre protestation et fascination consumériste

Un modèle biaisé de transition écologique

La taxe sur le carburant, celle sur le diesel, devrait pousser à l’abandon de l’énergie fondée sur le carbone vers d’autres formes d’énergie. C’est l’axiome de base qui justifie l’augmentation de ces taxes. Ceux qui ne l’acceptent pas sont considérés comme des rétrogrades résistants à la transition écologique.

Le problème est que cet argument est tronqué.

Alors que l’on s’en prend à la pollution engendrée par les vieilles voitures, on ne pose aucune question au sujet de la croissance des voitures de grosses cylindrées (et de plus en plus encombrantes dans les espaces urbains) que les classes moyennes supérieures affectionnent et qui émettent des doses de CO2 plus élevées que les petites cylindrées, même usagées.

On dit vouloir remplacer les voitures à essence avec des voitures électriques – la nouvelle manne de l’industrie automobile- sans rien dire sur la fait de savoir d’où viendra l’électricité pour alimentes ces voitures : des centrales nucléaires ? Des centrales à charbon allemandes ? Sans dire d’où viennent (et à quel prix en termes d’exploitation) proviennent les métaux des batteries de ces voitures et comment sera organisé leur recyclage.

Alors qu’on taxe des voitures et camionnettes diesel au nom, à juste titre, de lutter contre les dangers du cancer, le nombre de camions fonctionnant au diesel, de plus en plus énormes et puissants, intouchables car, nécessaires au modèle économique de la circulation mondiale de marchandises, ne font que croître à l’excès saturant l’espace des autoroutes et des routes, diffusant largement leurs particules fines, même dans les villes.

De même les gigantesques porte- containeurs fonctionnant au fuel et très polluants qui sillonnent les mers transportant des marchandises et autres produits. Produits d’ailleurs suremballés avec du plastique qui s’accumule en milliers de tonnes, alors qu’en même temps des mouvements zéro-déchets animent une partie de la population, qui va faire ses courses avec des sachets de récupération et des bocaux reemployables.

De même pour les avions, bien plus polluants que des voitures, qui multiplient leur présence dans l’espace aérien et dont on prévoit également une importante croissance dans les années à venir, tant pour les vol passager que pour les vols cargo, utilisant du kérosène qui continue à ne pas être taxé, permettant entre autres de faire payer des prix ridicules de transport. Avec la grande joie des utilisateurs, passagers ou consommateurs on line, fascinés par cette ambigüité consumériste.

De même les engins agricoles, de plus en plus énormes et tractés par des moteurs puissants pour servir une agriculture hautement mécanisée, qui utilise un carburant faiblement taxé à la recherche d’une productivité croissante, mise en compétition, au nom du dogme de l’indispensable mondialisation du commerce, avec une agriculture mondiale de modèle américain qui ne se pose pas des questions d’environnement ni de pesticides ou de pollution.

Ou encore, alors que l’on dit nécessaire la lutte contre les gaspillages, on ne pose aucune question à l’obsolescence des technologies de l’information et de la communication, poussées par une innovation qui a certes un côté fascinant, mais qui est insensée. Alors qu’on pousse à l’épargne énergétique des maisons et des industries – ce qui est une bonne chose- , aucune question n’est posée à la consommation énergétiques des grandes plateformes informatiques, de Google à Amazon et passant par tellement d’autres qui consomment des masses considérables d’énergie pour la diffusion de messages, certains utiles socialement, mais beaucoup utiles uniquement pour les bénéfices de ceux qui les gèrent. Et les pouvoirs publics favorisent cela en mettant en place des 4G et des 5G pour transmettre des masses croissantes de messages sans s’interroger sur l’utilité de cela et sur les coûts énergétiques.

L’évidence de la mondialisation considérée absolument vitale et nécessaire dans cette société qui se pense avant tout par ses flux, fait en sorte que, comme pour les circulations mondiales des marchandises, celle des messages n’est pas questionnée sur le plan de la transition écologique alors que les questions, les culpabilisations et les coûts sont reportés sur les réalités locales.

Le modèle de transition écologique est décidément tronqué et inéquitable.

Quoi qu’il en soit, il est certain que la nécessaire transition écologique n’aboutira jamais avec un tel modèle de développement économique – devenu intouchable- de telle sorte que les taxes sur les carburants apparaissent comme des mesurettes partielles, injustes et en partie vaines, surtout si elles visent de manière indistincte les consommateurs individuels. Autrement dit, c’est une lourde erreur d’ isoler la transition écologique, sans la connecter à la question de la justice sociale d’une part, et à celle du modèle économique et sociétal d’autre part. C’est peut-être ce que les gens du bateau-rafiot avec un gilet jaune veulent faire entendre.

Le devenir du Moyen-Orient, des pays méditerranéens et de l’islam.

A propos de l’ouvrage de Gilles Kepel, Sortir du chaos. Les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, Paris, Gallimard, octobre 2018, 514p. (avec huit cartes de Fabrice Balanche)

Felice Dassetto

5/11/2018

Le renommé politologue français Gilles Kepel vient de publier un nouvel ouvrage marquant dans lequel il fait le bilan de plusieurs décennies du devenir du monde musulman, à partir des années 1970, et en particulier à la suite du Printemps arabe. Le titre de l’ouvrage est un peu trompeur, car l’auteur analyse avant tout le chaos du Moyen-Orient. Et les dernières pages de l’ouvrage, qui sont annoncées en introduction comme étant destinées à « envisager les voies de sortie qui se dessinent » (p.17), sont maigres. C’est dire la difficulté de tenter de voir ce qui se dessine si même un connaisseur du monde arabo-musulman comme Kepel s’avère dans une relative impasse devant la tentative de profiler des scénarii d’avenir.

Une introduction avec quelques références biographiques fait percevoir le parcours et le développement de la passion mise par cet auteur dans l’effort de comprendre la réalité du monde musulman et du devenir de la religion musulmane contemporaine. Son apport a été majeur.

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La nouvelle question sociale et la question sociétale.

Réflexions en marge et en prolongement de l’interview de Raphaël Glucksmann dans Le Soir du 20-21 octobre 2018 réalisée par William Burton

 

Felice Dassetto

23.10.2018

 

Le quotidien belge Le Soir a publié le 20-21 octobre 2018 une interview du politologue Raphaël Glucksmann à l’occasion de la parution de son livre Les enfants du vide. De l’impasse individualiste au réveil citoyen », Allary éditions. Je n’ai pas encore lu ce livre, mais la longue interview réalisée par William Burton et les réponses claires de Raphaël Glucksmann permettent de voir assez clair au sujet du propos de l’auteur.

L’auteur y résume sa position. Il ne prône rien de moins qu’une refondation de la gauche qui, selon lui, se limite à pourfendre l’extrême droite, sans vouloir reconnaître que celle-ci est porteuse d’un « projet cohérent de société ». Se limitant à « dénoncer le discours adverse », la gauche ne parvient pas à définir un projet propre. Or, pour l’auteur : « l’alternance ce sera celui qui parviendra à définir un projet cohérent de société ». Pour cela « il faut qu’on fasse peuple en tant que collectivité politique», sans se limiter aux « droits individuels et aux droits de l’homme ».

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Racisme : simplifications et relations complexes

Felice Dassetto

20 septembre 2018

 

L’éclat de la comédienne, humoriste, animatrice et présentatrice de la météo à la RTBF, Cécile Djunga pour dire son ras-le-bol à propos des messages haineux qu’elle reçoit depuis qu’elle présente la météo, a donné lieu à beaucoup de commentaires et réactions. À ceci s’est ajouté le reportage de la VRT portant sur l’idéologie, la stratégie et les pratiques du groupe flamand Schild & Vrienden (Bouclier et amis) qui montre un groupe militant en action.

Le thème conducteur des réactions suscitées par ces évènements est celui du « racisme ». Ces commentaires critiques et justement indignés ont eu tendance à généraliser l’interprétation en termes de « racisme », à mettre toute opinion ou attitude dans le même sac sans une analyse précise des réalités sociales, ce qui simplifie les choses dans des joutes idéologiques, mais ne rend pas service à la connaissance et au débat rationnel, faisant prévaloir l’émotion et l’idéologie. Il en va de même pour l’usage d’expressions comme xénophobie, islamophobie ou homophobie ou antisémitisme.


Ces usages globalisants, idéologiquement et émotionnellement connotés, ne servent d’ailleurs qu’à engendrer des effets contraires. Le résultat est que depuis des décennies de dénonciation « antiraciste », des mouvements qu’on désigne ainsi sont loin de disparaître ainsi que des opinions électorales qui votent en leur faveur, que du contraire. Il faudrait se demander si cette « lutte antiraciste », si l’effort éducatif « antiraciste » ne se trompe d’analyse, d’objectifs ou de méthode.

Ce texte se voulait relativement bref, mais il s’est allongé en cours d’écriture. Ainsi, je résume dans les quelques points suivants mon argumentation.

  1. La qualification de racisme a avantage à être utilisée uniquement dans des cas spécifiques de paroles et d’actions qui visent une exclusion totale d’autrui et, à l’extrême, d’une négation d’humanité commune. Ce terme se réfère à des réalités passées et contemporaines très lourdes. Généraliser cette appellation et en banaliser l’usage, avec ce que cela comporte en termes de jugement idéologique et moral, est une erreur d’analyse et ne sert qu’à alimenter une spirale de contre-réactions.
  2. Des comportements de discrimination (au logement, au travail,…) ne sont pas automatiquement classifiables comme étant des comportements « racistes ». Ils doivent être combattus au nom d’un principe d’égalité et selon la loi, mais ne doivent pas être analysés uniquement comme découlant d’une volonté de rupture d’humanité. Ils ont avantage donc à être analysés dans leur multiplicité de raisons surtout si on veut chercher une solution dans des changements de mentalités.
  3. Dans le même sens et encore plus précisément, des opinions qui manifestent des hésitations, des inquiétudes au sujet de la présence de nouvelles populations et cultures n’ont pas à être qualifiées automatiquement de racisme (ou de xénophobie, ou d’islamophobie). Dans certains cas elles peuvent l’être. Mais ces qualifications et les accusations qui en découlent de manière généralisée empêchent d’entendre et de mettre en débat les arguments et les raisons des uns et des autres.
  4. Plus largement et de manière plus importante, sur le plan éducatif des jeunes générations et sur le plan médiatique, il importe de prendre distance et analyser les processus globaux de contact entre populations à l’ère de la mondialisation et de la création des mondes virtuels, afin de parvenir à outiller les acteurs sociaux et les citoyens, anciens et nouveaux venu à comprendre les jeux sociaux et culturels dans lesquels ils sont immergés. Ceci pour ne pas se limiter à faire usage de qualifications réciproques sommaires aboutissent à alimenter la tension, la distance, voir la haine réciproque. Cette démarche demande certes du temps, mais elle à terme plus efficace, car elle introduit de la rationalité, alors que la labellisation réciproque ou les appels généreux à « s’aimer les uns les autres » sans analyser concrètement les relations qui travaillent les uns et les autres ne servent à rien ou sont contre-productifs.

 

1.  Le « racisme »

 

Les cas qui occupent l’attention de ces derniers jours sont des cas extrêmes de tout un continuum de relations difficiles qui se nouent entre populations. Ces cas extrêmes, qu’on qualifie de « racisme » désignent des relations hostiles, oppositionnelles entre des individus et des groupes. Elles se fondent sur deux processus. Tout d’abord sur une auto-identification collective, sur une identité sociale, un « nous » qui, dans les cas extrêmes, devient fortement structurante de la personnalité et pousse à agir contre ceux qui ne sont pas vus comme « nous ». Et deuxièmement, cette identité se construit sur base de catégories naturelles ou naturalisées, présociales et prépolitiques. Au XIX° siècle, dans le contexte occidental, la théorie de la race, comme critère de différenciation des espèces humaines a donné naissance au terme « racisme », dans lequel le suffixe « isme » désigne la dimension idéologie de cette vision des « races » humaines (cfr. infra). Actuellement, dans l’usage contemporain, le terme est étendu à tout processus oppositionnel radical entre groupes humains qui se fonde sur des apparences physiques en général (la couleur de la peau et d’autres traits physiques), sur la tribu ou l’ethnie au sens étroit ou large (donc l’origine génétique ou historique commune ou présumée telle) ou sur des aspects culturels qui sont relus en termes substantiels.

Une double expérience historique connote de manière dramatiquement ce terme. Celle du nazisme qui a fondé la relation aux juifs (et au reste du monde) sur base d’une vision du « nous » fondée sur la race, à savoir la race aryenne et sa supériorité. Cette vision de la « race » a également fondé la relation aux autres, en particulier des juifs qui sont considérés une « race décidément inférieure ». L’autre expérience est celle de la colonisation, à savoir l’idée et l’action des puissances européennes occidentales, à partir du XIX° siècle, en particulier après 1880, qui considèrent légitime de conquérir et dominer les peuples, en particulier ceux « pré-modernes ». Ceci sur base d’une prétendue supériorité de la civilisation occidentale, vision qui se construit sur le présupposé d’une supériorité raciale. Je reviendrai sur cet aspect au point suivant.

Dans ce temps de vision de plus en plus mondiale, où la connaissance doit devenir de plus en plus comparative, il serait important de mettre en confrontation l’histoire des différentes civilisations pour voir si cette hiérarchisation radicale qui met une collectivité au sommet et parvient à nier les autres est une spécificité de la civilisation européenne ou si on en trouve d’autres exemples, et voir comme ses constructions se sont produites au fil du temps.

 

De cette structure de relations extrêmes découlent au moins trois conséquences.

 

D’abord le fait que cette vision se construit à partir d’une identité collective, de la vision d’un « nous » forgée en soi, de manière exclusive. Dans la théorie raciale au sens strict, elle a une consistance biologique. Mais même dans une vision plus large, fondée sur l’ethnie, la nation ou la religion ce « nous » prend une consistance de type substantiel, biologique. De cette vision de l’identité et la généralisation en bloc du « nous » se forge une généralisation de l’ « autre », bien distinct, de manière substantielle, du nous. « Nous » et « eux » deviennent des catégories fondamentales d’appréhension de la réalité humaine dans lesquelles se dissolvent les individus et leurs relations concrètes. Et enfin l’ « autre » n’est pas seulement « divers », mais il est « différent ». Dans la forme extrême l’autre, « eux » sont humains de manière moindre ou sont carrément déshumanisés. Et, de là, ces autres, « eux », peuvent être méprisés naturellement, agressés naturellement, voir anéantis. Les cas de volonté d’anéantissement de l’autre ne manquent pas encore dans des époques anciennes et récentes, bien proches de nous. On peut en faire la liste.

 

J’ajoute deux points.

 

Les idées qui viennent de loin

Il importe d’être attentives et attentifs à la construction des catégories fondatrices de cette relation tant sur le plan des idées que des processus concrets.
Sur le plan des idées, celles-ci peuvent venir de loin, s’insinuer dans les mentalités collectives et devenir des évidences. Le nazisme, par exemple, n’a pas inventé de toute pièce la théorie de la race et de la supériorité de la race aryenne. Cette idée était « dans l’air du temps », elle faisait partie des évidences collectives (je me permets de renvoyer à l’article que j’ai publié dans mon blog : « L'idée de "race": la maturation et la force des idées »).

La question à se pose aujourd’hui est de savoir quelles seraient nos évidences collectives. Que se passe-t-il aujourd’hui ? Sommes-nous vaccinés contre ces évidences grâce à la multiplication des informations et de la connaissance ? Rien n’est moins sûr. Dans certains cas ces évidences sont une résurgence de celles anciennes ; elles sont les plus faciles à débusquer.

Plus difficiles à cerner sont les nouvelles évidences, car nous y baignons dedans. Elles seraient pour l’avenir et pour la formation des jeunes générations.

 

Les théorisations et les pratiques

Ces idées de type « raciste» flottant dans l’air ont déjà, comme telles, un impact dans la vie collective. Mais pour devenir des idées et des actes d’hostilité, parfois radicaux, à l’égard d’autrui, elles ont besoin d’élaborations structurées qui leur donnent sens, qui formulent conceptuellement des arguments considérés justes, qui justifient de l’attitude hostile à l’égard d’autrui.

Roger Bastide, un sociologue-anthropologue français a travaillé beaucoup ces questions. Il les a synthétisées dans son ouvrage intitulé Le prochain et le lointain (publié en 1971 et réédité en 2001) à partir de sa longue expérience une réflexion. Il constatait bien sûr l’existence de relations d’hostilité courante entre groupes sociaux, pouvant être aggravées par des situations de crise. Mais il ajoutait que, pour basculer pour basculer dans le «racisme », au sens fort du terme, il faut : « une orchestration savamment dirigée de la propagande et une espèce d’institutionnalisation des attitudes hostiles pour que la violence s’exacerbe et se maintienne ». Bastide nous dit donc que le basculement vers le racisme nécessite une construction. Plus précisément, il me semble que cette institutionnalisation des attitudes hostiles passe à travers trois composantes.

L’une est un argumentaire, une théorisation du rapport d’hostilité et de négation de l’autre, car le racisme, au sens fort du terme, a une dimension rationnelle. Ses arguments peuvent se baser sur des prémisses vraies ou fausses, pertinentes ou être amenés par des argumentations logiques ou par des sophismes. Peu importe. L’autre composante est l’introduction d’une dimension irrationnelle, construite par l’usage d’un langage ad hoc, dérégulé, émotionnel et par des pratiques démonstratives qui font monter la tension et l’engagement. La troisième composante est l’ancrage dans l’un ou l’autre aspect de la vie sociale qui pose questions ou qui est construit comme posant question et surtout en transformant ces aspects problématiques en une réalité absolument intolérable.

Il me semble que le groupe Schild & Vrienden est un acteur d’ « institutionnalisation des attitudes hostiles ». Selon la NV-A ce seraient des « erreurs de jeunesse ». À voir. Mais ce serait surtout à voir si on analysera les racines de ces erreurs de jeunesse. Selon moi, ne sont pas seulement dans l’idéologie de la NV-A (ciblée par de nombreux hommes politiques francophones), mais plus largement dans la diffusion de l’idée d’une identité flamande de type « substantiel », idée répandue bien au-delà du seul parti nationaliste. C’est frappant de constater que le leader de ce groupuscule avait été élu comme représentant au CA de l’université de Gand par des étudiantes et étudiants, en récoltant donc des voix bien au-delà de son petit groupe. Je peux me tromper, mais cela me semble un signe d’une continuité entre une vision généralisée d’un « nous » et les idées racistes de cette personne. Mais ce serait à débattre.

Conclusion

J’ai voulu souligner l’importance d’utiliser les mots à bon échéant, ce qui est particulièrement important dans des sujets socialement sensibles. Mettre les mots justes, analyser avec précisions les réalités peut contribuer à rendre rationnel le débat, donc à l’élucider, et, peut-être à dépasser les tensions. C’est par rapport à ces réalités que je viens de décrire que le concept de racisme doit avant tout et pour moi exclusivement être utilisé. C’est par rapport à ces groupes-là que le législateur doit avant tout intervenir pour les supprimer.

En disant cela, je pars évidemment du postulat que l’aplanissement des malentendus et des tensions dans les relations entre populations –et pour finir entre populations les plus faibles, comme je verrai dans le dernier point- est mieux que leur maintien. Mais je sais aussi que d’autres pourraient penser autrement, pour toute sorte de raisons.

 

2. Discriminations et racisme

 

Un des axes de la lutte contre le « racisme » consiste à cibler des comportements qui discriminent les populations sur base d’une prétendue race, de la couleur de sa peau, de la religion, de son ascendance.

 

Le cadre juridique et les instances belges

 

En Belgique la poursuite de ces pratiques discriminatoires est prévue sur base de la loi « tendant à réprimer certains actes inspirés par le racisme ou la xénophobie » (à laquelle ont été ajoutés les actes de négation des crimes anti-sémites commis par le nazisme). Cette loi a été promulguée en juillet 1981, sous un gouvernement d’alliance socialchrétien-socialiste et sur proposition de Philippe Moureau, alors ministre de la Justice. Cette loi restera sans trop de suite pendant une dizaine d’années, pendant lesquelles l’immigration entre dans une phase nouvelle, tandis que les relations interethniques et les tensions réciproques entre populations immigrées, en particulier musulmanes et la société, s’accentuent. C’est en 1993 que le gouvernement créera le « Commissariat royal à la politique des immigrés », rattaché directement au premier ministre, qui deviendra en 1997 le « Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme », un organisme public ayant acquis une autonomie propre avec son conseil d’administration issu des parlements fédéraux et régionaux. Cet organe a la tâche d’analyser, de sensibiliser, mais également de poursuivre des actes de discrimination. Ce centre changera d’appellation en 2015 et deviendra l’UNIA, terme issu du latin, « union » dont les compétences seront élargies à toute forme de discrimination, notamment celles sur base du sexe. Les questions migratoires seront confiées à un autre centre, le MYRIA, lui aussi attentif à la question des populations étrangères. Les deux centres sont interfédéraux, ce qui signale l’importance du souci commun, jusqu’à présent, à l’ensemble des institutions du pays.

Ceci pour dire comment la question des discriminations des populations et donc la rupture du principe fondamental d’égalité parmi les êtres humains sur base de différents aspects de la personne humaine est l’objet d’un souci des instances publiques belges. La question des « discriminations » au sens d’une différenciation de traitement entre groupes sociaux sur base de leurs caractéristiques biologiques ou de certaines caractéristiques culturelles (comme la religion) est un souci majeur de ces instances. L’existence de ces instances et l’accomplissement de leurs tâches d’action contre les discriminations sont un acquis important.

 

Discriminations : le juridique et le social

 

Toutefois il faudrait spécifier certains aspects lorsqu’on parle de discriminations.

Il me semble en effet une erreur d’assimiler automatiquement, en ce qui concerne les populations étrangères, les « discriminations » au « racisme  en élargissant ainsi la notion de racisme  au-delà de la définition que j’en ai donnée plus haut.

Je pense qu’il est préférable de garder la distinction et ne pas faire d’assimilation, comme je l’ai entendu dans la bouche di co-directeur francophone de l’UNIA.
Certes, des discriminations peuvent être dictées par du « racisme ». Et alors il importe de les identifier comme telles. Mais elles peuvent être dictées par d’autres raisons, comme des nécessités commerciales, des expériences problématiques, des préférences. Des gens peuvent avoir des raisons, qu’ils considèrent des bonnes raisons, pour opérer ainsi sans pour autant être guidés ni instiguer la haine collective ou mobiliser contre les populations. Je sais que l’on parle de « racisme implicite », mais selon moi c’est une manière réductrice et simplificatrice de regarder ces faits sociaux.

Je voudrais prendre un exemple dans l’actualité récente. Cécile Djunga a accordé une longue interview au Soir dans l’édition du 15-16 septembre 2018(p.44). Le journal titre en guillemets, en citant donc l’interviewée : « Le racisme des castings m’a poussée vers le stand-up ». Je ne connais le milieu du théâtre autrement que par le fait d’assister à des pièces de théâtre ; je pense qu’il devrait un milieu assez concurrentiel, mais je ne pense pas qu’il soit par principe « raciste » au sens précis du terme. Et les propos de Mme Djunga dans l’interview me semblent montrer plus la volonté énergique de cette comédienne d’aboutir à ce qu’elle souhaite, que des faits précis de ce qu’elle qualifie de « racisme » du monde théâtral. Et ceci malgré l’envie de la journaliste qui l’interviewe, qui semble vouloir montrer par sympathie avec l’interviewée qu’il y a du racisme dans le milieu théâtral. Qu’il y ait de l’intérêt, qu’il y ait des préférences, qu’il y ait des exigences liées aux attentes présumées du public, c’est probable. Mais il y a aussi des arguments, des raisons (qui transparaissent dans les mots même de l’interviewée) que, me semble-t-il, Mme Djunga n’est pas prête à entendre. Elle parle, en utilisant le langage et l’approche contemporains, de vouloir « casser les codes ». Je ne sais pas si la méthode est fort utile, mis à part de faire le « buzz » dans les médias et sur le web.
Je veux dire par là qu’il importe d’agir contre les discriminations avec les instruments légaux qui existent et avec des démarches éducatives, mais sans assimiler et qualifier cela automatiquement de « racisme ».

Pourquoi ? Parce que la qualification de racisme, l’accusation de racisme éliminent toute possibilité de discussion. Le fait de racisme, au sens précis dit plus haut et qui le connote, est tellement grave qu’il n’est pas discutable. On ne peut que le condamner en bloc, car il porte atteinte, dans nos sociétés au moins, à des principes fondamentaux.

Alors que des discriminations ou des préférences pratiques nous amènent dans le concret de la vie collective, dont les contours sont plus flous et les actions sont guidées par des nécessités pratiques des individus souvent eux-mêmes dépassés par des logiques sociales. Et comme nous le verrons au point suivant, les relations entre populations, quelles qu’elles soient, sont toujours faites par un jeu de proximités et de distanciations. Le tout est de trouver un équilibre acceptable. Et ce n’est pas par la loi que l’on peut régler ces relations. Vouloir régler toutes les relations par la loi c’est aboutir à une société juridico-totalitaire et c’est surtout montrer – et les États-Unis en sont un exemple- comment une société et ses citoyens sont devenus incapables d’autogérer leurs relations par leur sagesse, leur capacité de discussion et leur savoir-faire. Je trouve cela préférable à long terme et je trouve que cela est le vrai sens de l’idée de citoyenneté. Même si cela prend du temps, je pense qu’à terme la citoyenneté en est gagnante.

 

3. Racisme ou difficulté et complexité  de relations

 

Après avoir précisé au point 1 les contours des relations fondées sur ce qu’on qualifié de « racisme au sens fort du terme » et avoir posé la question des discriminations concrètesb dans certains domaines (point 2), je voudrais m’interroger maintenant sur un fait social ordinaire : celui des relations entre individus et groupes sociaux vécues comme difficiles et donnant lieu à des propos désobligeants, à des évitements, à des expressions d’inquiétudes et, dans des cas plus extrêmes à des actes hostiles. Mais toutes ces attitudes et pratiques ne sont pas sous-tendues par des attitudes et de visées comme celle que nous avons identifiées propre au racisme. Je sais que la frontière peut être poreuse entre ces deux attitudes, et pourtant, il me semble important de la maintenir, surtout si on veut sortir des tensions et hostilités.

Comme je l’ai dit en introduction, je pense qu’on commet une erreur considérable à mettre toute attitude hésitante, tendue, inquiète ou blasée sous le label du racisme. Comme on commet une erreur en sens contraire à mettre tout entre soi de populations migrantes sous le label du communautarisme. Cette assimilation qui revient souvent à accuser ou à vouloir acculer des populations dans leur quotidien produit des contre-réactions et contribue à favoriser ou à soutenir des discours extrémistes ou le basculement de certaines et certains vers l’extrémisme.

C’est une simplification de la réalité. Et pourtant les sciences sociales ont analysé et ont contribué à clarifier un peu ces questions. Je suis frappé dans beaucoup de domaines et dans celui qui nous concerne comment, malgré l’avancement des sciences sociales dans la connaissance des fonctionnements sociaux concrets, ces analyses ne sont pas entrées dans la culture des sociétés. L’école aussi n’y contribue pas tellement.

Entre parenthèses, pour parler en référence à la Fédération Wallonie-Bruxelles, je suis frappé par le fait qu’on a institué des cours de citoyenneté en faisant référence à la philosophie exclusivement (avec tout le respect pour la philosophie) en ignorant les sciences sociales (notamment sociologie, anthropologie, psychologie sociale) auxquelles on devra ajouter les sciences cognitives. Ces sciences des sociétés peuvent apporter une connaissance concrète de la vie collective et pas seulement sur base de principes ou éventuellement d’une analyse approximative des réalités collective. Or l’analyse des migrations, donc de l’entrée de nouvelles populations, celle des relations entre groupes sociaux a été éclairée par les sciences sociales et permet de mieux cerner les dynamiques qui se jouent, les tensions, les difficultés. Et donc permet de prendre distance, de mieux maîtriser les conflits et les tensions et, pour des gens de bonne volonté et recherchant en définitive une vie paisible, de rechercher la voie d’une vie commune.

Autrement dit : voir du racisme partout, le dénoncer, accuser de racisme à la moindre question, attitude, ou désapprobation perplexe ou hostile c’est réduire la complexité de la vie collective. Et, par réaction, engendre une spirale croissante d’hostilité.

Faire ce constat ne veut pas dire accepter sans rien faire ces situations, mais s’outiller de manière plus adéquate à la hauteur des défis qui se posent à la vie commune.

Je me limiterai à pointer quelques aspects.

 

La difficulté des relations sociales

 

La question générale en amont des relations difficiles –dont à l’extrême il y a celle qu’on qualifie de racisme au sens fort- est celle des relations entre groupes ayant des identités et des sentiments d’appartenance spécifiques et vivant dans un espace commun, que ce soit de longue date ou à la suite de migrations.

Les relations humaines ne sont jamais faciles. Et elles le sont encore moins lorsqu’il s’agit de relations inédites, entre populations différentes. Et, nous apprennent les psychologues sociaux, toute relation se construit sur une bonne dose de catégorisations réductrices, car le monde est « trop multiple ». Et pour s’y retrouver, il importe de réduire cette multiplicité en faisant des catégories générales. Ce seront les catégories des « Noirs », des Arabes, des musulmans, ou des Blancs, des Flamands, des chrétiens. Les personnes, comme individus, sont ramenées à une catégorie générale. Cette simplification peut amener le risque de généralisations abusives : ce n’est plus untel ou une telle, mais un groupe. Comme le précisait avec clarté la professeure de psychologie sociale Stéphanie Demoulin, dans une interview au Soir (7 septembre 2018) qui synthétisait des acquis consolidés obtenus grâce à cette discipline : « Les relations intergroupes et notamment les conflits –au sens large- reposent sur un mécanisme cognitif simple : nous avons besoin de catégoriser le monde qui nous entoure. Psychologiquement, on ne peut pas évoluer dans un monde où on traite chaque individu comme individu. Créer des catégories est donc normal ». Et la professeure ajoutait immédiatement : « Le problème c’est qu’on ne se contente pas de créer des catégories. Nous avons naturellement une motivation à nous percevoir, nous-mêmes et les groupes qui nous rassemblent, positivement. Et, à percevoir les groupes plus éloignés de nous moins positivement. On commence alors à faire des différences entre les groupes ».

Il faudrait ajouter, sous un angle plus sociologique, que ces relations se construisent dans le cadre de rapports sociaux qui sont rarement parfaitement égalitaires. Les relations alors se compliquent encore davantage. D’autant plus que ces rapports sociaux s’inscrivent le plus souvent en amont des volontés ou des intentions des parties en présence, mais se situent dans des rapports généraux préexistants de domination ou de dépendance, de sympathie ou d’antipathie. Elles se réalisent aussi dans des compétitions objectives entre groupes, concernant le marché du travail, l’accès au logement ou aux ressources publiques de l’État. Ou dans des dynamiques sociales contrastées, de mobilité ascendante ou descendante, les uns gagnant de la vitesse et de la force sur la scène sociale, les autres étant en perte de vitesse et de statut. Ou dans des structures d’âges différentes. Les gens entrent alors en relation dans ces contextes qui les surplombent et les agissent. Et pour cela, la bonne volonté ou le fait de dire : « Aimons-nous les uns les autres » ne suffisent pas, bien qu’ils constituent au moins l’annonce de dispositions positives.

Les choses deviennent encore plus compliquées aujourd’hui par le fait que ces relations sont aussi surplombées par des médiatisations de masse (TV etc.) ou par des canaux individuels de masse (les soi-disant « réseaux sociaux ») qui amplifient, envahissent, saturent et emballent vers des extrêmes les relations concrètes ordinaires. Les catégories d’appréhensions réciproques sont formulées de plus en plus dans une médiosphre faite d’images, d’émotions, d’outrances langagières dont tout un chacun maîtrise mal le processus de construction. L’exigence du passage de la médiosphère au réel est un des grands défie des sociétés et des démocraties contemporaines si elles veulent trouver les modalités d’une vie commune.

 

Les ressorts pour avancer

 

Il me semble que les gens, s’ils souhaitent avancer positivement dans et malgré des relations difficiles, peuvent s’appuyer sur au moins sur trois ressorts : des codes culturels partagés permettant une communication, une connaissance réciproque favorisant une relative reconnaissance réciproque, une confiance fondée sur des expériences pratiques plus ou moins partagées. Le tout se réalisant dans une réciprocité de relations entre les parties en présence.

Ces trois ressorts ne tombent pas du ciel, ils ne viennent pas à existence uniquement parce qu’on dit vouloir aller dans ce sens. L’acquisition de ces trois ressorts demande une longue fréquentation pratique dans plusieurs dimensions de la vie commune, elle se gagne par étapes. En somme elle demande une somme d’énergies individuelles, car ces relations ne vont pas de soi. C’est ce que connaît tout migrant. Mais ce que connaissent également les populations de la société où des migrants arrivent.

 

Des énergies et une fatigue individuelle et sociale

 

L’acquisition de ces ressorts permettant des relations sociales demande aussi des énergies sociales, car il n’est pas seulement question de belles déclarations ou d’intégrant des immigrés, mais il est question de construire des relations concrètes, qui durent dans le temps. Cela engendre une fatigue sociale.

Dans les habitudes langagières subjectivisantes contemporaines (qui ne me convainquent pas tellement), on dirait qu’elles engendrent de la souffrance. La catégorie de souffrance s’est généralisée, à mon sens de manière indue. Tout le monde dans l’Europe et l’Occident riche et en bonne santé a l’air de souffrir, tellement on est devenus psychologiquement hypersensibles.

Oui, si on est hypersensible à son ressenti, la fatigue sociale peut être lue comme souffrance. Mais alors il faudrait noter que tout le monde souffre et tout le monde engendre une souffrance à l’autre. Il y a la souffrance des immigrés et des jeunes qui considèrent ne pas trouver assez de réponses à leurs attentes ; il y a la souffrance des habitants qui considèrent d’être dépossédés de leur identité, de leur territoire et ont le sentiment d’être envahi. Chacun se replie alors dans sa plainte souffrante, chacun s’oppose à l’autre, au lieu d’analyser que l’on est, les uns et les autres, devant un processus sociologique et psychosociologie bien complexe.

Cette réalité objectivement complexe est souvent ignorée par les populations de part et d’autre et par les relais d’opinions, chacun voulant montrer sa propre souffrance ou revendiquer ses droits face aux autres. Ou bien en formulant ces réalités en termes de principes universels ou dans des propos volontaristes ou moraux généraux qui ignorent que l’épaisseur de la vie sociale a ses propres logiques.

 

Un processus qui prend du temps

 

L’ensemble de ce processus par les énergies qu’il demande et l’approche progressive qu’il impose demande un temps social long qui se compte sur des décennies. Ce temps est encore rallongé actuellement par la mondialisation qui bouleverse les perspectives des uns et des autres, qui fait que tout le monde vit dans une situation de changement économique, social, culturel, politique, de telle sorte que tout un chacun, parmi les populations ordinaires se sent déstabilisé. Les élites dominantes qui chevauchent la mondialisation le sont moins ou pas du tout, car la mondialisation est toute à leur avantage.

Ce temps est retardé par le fait que les uns et les autres s’engouffrent dans des tensions polémiques qui ne permettent pas d’avancer et font perdre du temps. Parmi celles-ci, dans les quarante dernières années en Europe il y a les tensions relatives à l’irruption dans les sociétés de certaines visions de l’islam qui ont pesé en tant que « surgroupe » et ont imprimé un agenda au devenir d’une partie assez importante des populations musulmanes

 

Pour conclure ce point

 

Ce point 3, brossé à travers quelques aspects, a voulu mettre en évidence la difficulté objective des relations intergroupes et la somme d’énergies sociales et individuelles qu’elles demandent pour une vie commune. Les constats courants qui se limitent à prendre en compte la diversité ou le multiculturalisme de nos sociétés tendent à ignorer les logiques de la vie collective, faite aussi de résistances, de réticences, de malentendus et qui demande la patience du temps et la mobilisation d’énergies réfléchies.

Et la précision du langage et de l’identification des faits sociaux peut contribuer à éviter des dérapages pouvant avoir des effets néfastes dans la société. Je voudrais donner trois exemples extraits de la presse de ces derniers jours.

Un premier exemple provient d’une question répétée un peu partout et dont RTL a fait la clé de ces journaux télévisés : « Est-ce que la Belgique devient de plus en plus raciste ? ». Cette question est l’exemple d’une généralisation indue à un collectif : elle s’interroge sur la Belgique comme collectif, la Belgique comme ensemble, comme totalité devient-elle raciste . C’est une erreur de généralisation courante. La question formulée avec pertinence serait : « Est-ce que sur le territoire belge il y a plus de personnes qui manifestent des opinions, des attitudes, des pratiques « racistes » ? Ce qui forcerait à se demander qui sont ces personnes sociologiquement, à distinguer entre opinions, attitudes, et pratiques et à se demander comment elles sont construites et à préciser ce qu’on entend par racisme. La généralisation indue à un collectif, visant à culpabiliser in abstracto toute une population, contribuant à généraliser le sentiment de victimisation est une erreur dans la manière de poser une question et a comme effet une contre-réaction de certaines populations.

Un autre exemple me semble indicateur de certains dérapages possibles à la suite d’une vision sommaire de la question des relations sociales, lue en lumière idéologique. Le talentueux dessinateur du Soir, Kroll a publié le vendredi 7 septembre  p.3 

( https://journal.lesoir.be/journal.php#Le_Soir/web,2018-09-07,BRUXELLES|LS_QUOTIDIEN,2018-09-07,N_BRUXELLES,1|2)

 

Comme je la comprends, la télévision, expression d’une réprobation collective, lance des accusations sur le ton d’injures aux téléspectateurs lambda: "Bonjour bande de cons raciste, antisémites et homophobes". Les téléspectateurs, en l'occurrence sont représentés par un couple et son chien, destinataires du message télévisuel. Ce couple regarde avec indifférence tout autant que le chien qui semble somnoler. Le monsieur demande : « Il y a quoi ce soir ? », ce qui signifierait : « Je m’en fous éperdument de ce que dis le type à la TV ». Il a aussi un « nous » tatoué sur le bras de cet homme, que je ne sais pas s’il signifie le nous du couple ou le nous des belgo-belges. Ce couple est représenté avec des codes corporels et vestimentaires qui font penser à des personnes de milieu populaire. Voilà : c’est le peuple de cons racistes représenté par Kroll. C’est non seulement sommaire, mais révélateur également de préjugés du dessinateur issu de l’élite branchée. Le racisme est généralisé au milieu populaire.

Le même quotidien avait fait la Une : « Le racisme, çà ne passe pas. Deux cas de racisme émeuvent la Belgique … », sous un fond noir sur toute la page qui a du consommer beaucoup d’encre et assorti, aux pages 2-3, de trois photos étonnantes, celles d’un homme faisant des gestes et ayant des expressions faciales qui font penser à des cris déchirants, qui sont destinées à accroître la tension émotive. Et l’éditorialiste du Soir, Béatrice Delvaux,sous un titre d’autoflagellation, écrit : « Mais qu’avons-nous, nous les Blancs, de plus que les autres ? Rien ». Parfaitement d’accord, sauf que la généralisation aux seuls Blancs, et ceci collectivement, du sentiment de supériorité ignore celui d’autres sociétés à des moments de leur histoire. Mais l’éditorialiste pose quand même dans le corps du texte la question : « Nous devons aussi nous interroger sur l’origine de cette rage enracinée dans une partie de nos sociétés (ce ne sont plus les Blancs donc) et qui soudain s’exprime à visage quasi découvert ». Justement, analyser et sortir de l’émotion ou des qualifications rapides. Analyser, mais dans une logique relationnelle et de réciprocité, en prenant en compte du vécu des uns et des autres et des difficultés respectives et en se disant que ce n’est pas toujours de la rage, mais aussi de la lassitude, de la non-compréhension ou du désarroi.

Un troisième exemple est tiré des quatre témoignages recueillis par un journaliste du Soir, et publiés le 13 septembre 2018 sous le gros titre : « Le racisme, un mal qui écorche et détruit ». Un titre bien dramatique. Les quatre témoignages montrent quatre jeunes personnes, trois femmes et un homme, qui sont loin de paraître détruites, qui ont été à l’un ou l’autre moment égratignées, certainement irritées par des attitudes, des questions et des commentaires. Le seul cas d’attitude verbalement et physiquement violente est celui d’une dame musulmane portant un foulard qui a été agressée physiquement avec une bombe anti-agression et avec des propos du genre « retourne dans ton pays » par une « dame avec son petit chien ». Les autres faits rapportés font partie des difficultés qui illustrent concrètement ce que j’ai évoqué plus haut et que la psychologie sociale met en lumière. Et l’épisode de la « dame avec petit chien » montre toute la difficulté particulière liée à la présence de l’islam.

On ne peut pas parler de « racisme » au sens précis. Et pourtant ces faits sont désignés ainsi et sont sursignifiés comme du « racisme » par ces personnes et premier entre tous par le journaliste auteur de cet article. On pourrait considérer qu’il s’agit d’une simple confusion. Sauf que cette confusion, cette sursignification engendrent un excès de sensibilité, suscitent parfois des questions qui ne servent à rien à ces jeunes dans leur vie et ne servent pas à poser la question en terme de relations réciproques, ne faisant dès lors qu’accroître les malentendus.

 

4.Prenons encore du recul et regardons la réalité européenne.

 

J’ai noté plus haut la difficulté de relations entre groupes de cultures différentes. Concentrons maintenant l’analyse sur la réalité européenne confrontée à l’implantation de populations nouvelles à travers les migrations.

L’Europe occidentale a connu trois phases dans l’histoire migratoire depuis 1945. Rappellons-les de manière sommaire. La première phase va de 1947 à la fin des années 1950 est une immigration de travail intraeuropéenne, fortement régulées venant du sud de l’Europe et en moindre mesure de réfugiés de l’Est. Elle est concentrée dans quelques pays du nord de l’Europe. La deuxième phase, pendant les années 1960-début 1980, correspond aux besoins du marché du travail dus à l’expansion économique de cette période, dite des « Golden Sixties ». L’immigration provient en majorité des pays du sud de la Méditerranée (Maghreb, Turquie), en moindre mesure d’Afrique sub-saharienne. Au Royaume-Uni elle provient en particulier des pays asiatiques du Commonwealth. Cette présence de populations « non européennes » est une nouveauté majeure. La troisième phase qui commence dans les années 1990, et est à situer dans le tourbillon de la mondialisation contemporaine. Ces immigrations concernent plusieurs pôles mondiaux : les pays occidentaux, les pays rentiers du Golfe, les pôles des mégalopoles urbaines d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique. La Chine puise des travailleurs dans l’immense réservoir paysan interne. En Europe, cette nouvelle migration présente quatre nouveautés : tous les pays européens sont concernés ; les migrants proviennent d’un nombre élargi de cultures ; les migrants sont en majorité scolarisés alors que dans les phases précédentes étaient le plus souvent analphabètes ou quasi-analphabètes ; la migration en lien avec le travail salarié et aussi régulée que possible, devient très dérégulée, les mouvements migratoires prenant des chemins divers et le travail n’étant pas la seule ou la première perspective.

On a fort peu analysé la fonction économique des migrations dans cette troisième phase alors qu’elle a été analysée pour les deux premières. On a pas mal regardé cette troisième phase sous l’angle social, tragique et événementiel (les bateaux des migrants, etc.). On a restitué, si pas analysé, les parcours et les histoires de vie des populations migrantes. Mais en général on a ignoré l’histoire des changements profonds des villes et des sociétés européennes suite aux migrations et on n’a pas voulu voir pour toute sorte de raisons, le vécu des populations autochtones qui y vivaient. Je pense que, cumulé avec d’autres raisons, le succès des partis nationalistes ou régionalistes aujourd’hui est le prix qu’on paie de cette occultation, de cette ignorance ou de ce déni. Ces questions de relations entre populations doivent être vues dans la réciprocité, dans la confrontation de tous les points de vue.

Je voudrais brosser rapidement et de manière impressionniste quelques aspects concernant les changements des sociétés européennes et mettre en lumière la particularité de l’histoire européenne des migrations par rapport à d’autres pays et par rapport aux États-Unis d’Amérique, considérés souvent comme la référence en matière de peuplement par migration alors qu’ils sont l’exception.

 

La nouveauté et la particularité des changements démographiques et culturels en Europe

 

À bien regarder toute cette période de presque 70 ans d’histoire migratoire et en particulier ces quarante dernières années, l’Europe, en dehors des Amériques ou de l’Australie qui se sont forgés en tant que pays d’immigration (après avoir éliminé les populations préexistantes) est la seule aire géographique de longue tradition civilisationnelle, à connaître un si grand bouleversement de la composition démographique et culturelle. On ne trouve pas d’équivalent en Asie ou en Afrique ou dans l’Europe de l’Est. Si on tient compte de ce fait on voit comment, en amont de débats ou polémiques autour des conflits ou de relations, ce qui s’est joué et ce qui est en train de se jouer dans les pays et les villes européennes, en particulier d’Europe occidentale et d’Europe du Nord ce sont des adaptations à des transformations majeures, culturelles, sociales, civilisationnelles des sociétés européennes. On tend à ignorer ce fait.

 

Des relations sociales laborieuses dans des contextes difficiles

Ces ajustements ont été et sont particulièrement difficiles en raison de multiples contextes sociaux.

En effet, le modèle européen concernant l’inclusion de ces nouvelles populations a visé, tant bien que mal, à ouvrir des chemins pour leur entrée dans les sociétés européennes, dans une vision, fondée sur des principes d’égalité. Ces pays, cohérents autant que possible avec des principes sanctionnés par des accords internationaux, n’ont pas adopté un modèle de pure utilisation discriminée sur le marché du travail, comme dans les pays du Golfe. Ils visent une implantation de ces populations en mélangeant de manière confuse un discours démographique (le rajeunissement des populations) et un discours social (le regroupement familial, l’égalité des conditions, au moins en principe).

Ces nouvelles populations s’implantent, lentement ; le visage des villes se transforme au fil du temps et en particulier dans les trente-quarante dernières années. Un temps très long aux yeux de certains, mais assez court lorsqu’il s’agit de changements sociaux et culturels aussi profonds. Personne n’était préparé à ce changement, l’augmentation des flux allant plus vite que toute réflexion, voire même de toute connaissance approfondie des processus en cours. Les sociétés et les Etats et leurs institutions sanitaires, éducatives et sociales parent au plus pressé. Tel est le cas encore aujourd’hui, d’autant plus que ces afflux de population continueront à croître.

Ces implantations de nouvelles populations qui prennent de l’expansion à partir des années 1980, sont à situer dans un contexte de chômage croissant dû aux transformations totales des processus de production et aux crises budgétaires de la plupart des États conséquentes à de multiples causes.

Parmi les populations immigrées, depuis les années 1960, une majorité provient de pays majoritairement musulmans. C’est une nouveauté civilisationnelle considérable tant pour les Européens déjà résidents et pour les immigrés de la première heure que pour les musulmans, qui, pour la première fois dans leur histoire, se trouvent à vivre dans un contexte non musulmans. Personne ni du côté musulman que du côté non-musulman n’était préparé à cette rencontre qui, à certains moments et sur certaines questions prend l’allure d’une confrontation.

D’autant plus que ces populations musulmanes vivent non seulement leur histoire migratoire, mais également une autre historie spécifique : celle d’une islamisation croissante dans l’ensemble du monde musulman, réalisée à la lumière de visions de l’islam marquées par des doctrines rigoureuses ou politiques. Ces visions de l’islam, dont on peut analyser les causes et les raisons du succès, ont une résonance mondiale. Elles amènent les musulmans croyants et qui en général adhèrent à ces doctrines à vouloir affirmer une identité spécifique et à se renfermer par rapport au contexte. Le passage de certains groupes vers des formes radicales et violentes à l’échelle du monde musulman interroge le devenir de ces populations et de cette religion, dont le projet semble aller bien au-delà des réalités spirituelles et cultuelles. Une trajectoire particulière est celle des populations immigrées d’origine turque qui connaissent la juxtaposition entre la victoire progressive de l’islamisation doublée d’une identification nationale aux accents nationalistes.

Les ajustements se font, difficilement ; on cherche malgré tout à assurer un accueil aussi valable que possible en garantissant la base d’une sécurité sociale. Des gens de part et d’autre maintiennent le contact si pas le dialogue. Les institutions scolaires tentent de faire face à l’afflux d’une jeunesse ayant un background éducatif et culturel familial différent. Des enseignants comme des travailleurs d’autres institutions sont désarçonnés, d’autant plus que ces populations sont, elles-mêmes, désarçonnées dans le nouvel environnement. Ce n’est pas possible d’entrer dans ces pages avec plus dans les détails au sujet de ce processus difficile, dans lequel se sont concentrées des difficultés économiques majeures, des difficultés sociales et des difficultés culturelles-religieuses. S’ajoute à cela la réalité de la situation politique belge, car à partir des années 1980 la question vitale de la transformation institutionnelle de l’État et de la séparation institutionnelle croissante entre les deux parties du pays, suite au conflit viscéral entre la partie flamande et celle francophone devient la priorité institutionnelle de la scène politique. Dans les faits la question des migrations vient après celle du chômage, de la dette de l’État et de la division institutionnelle.

La société civile se mobilise, à travers le bénévolat dans lequel s’engagent une partie de la jeunesse, des adultes et le troisième âge. Ces personnes ont tenté de faire le pont entre les nouvelles populations et la société, en agissant et souvent allant vivre dans les quartiers de forte implantation immigrée. Ce sont beaucoup d’énergies que les nouvelles populations aux prises avec leur implantation dans ce contexte nouveau, chose difficile en soi pour tout migrant, rendue encore plus difficile dans le contexte de crise et par la vision religieuse, idéologique, n’ont pas perçues.

 

Les générations suivantes

 

Entre-temps ont grandi les générations suivantes des familles d’ascendance immigrée et pour une partie d’entre elles, de culture et religion musulmanes. Ces jeunes, femmes et hommes ont été socialisés par l’école, par internet, par les copines et copains, mais aussi par la publicité aux attentes de tous les jeunes. Dans la lutte des places qui caractérise le contexte socioéconomique et la culture contemporaine, ils et elles partaient dans la vie avec globalement moins de chances que les populations d’origine autochtone. C’est le cas de toute migration. Ici cela a pesé encore plus lourdement. Et de surcroît, l’idéologie musulmane rigoriste et enfermante dans des obligations et des interdits n’a pas non plus aidé tout comme n’a pas aidé tout l’environnement créé par l’islam et autour de l’islam.

Une partie de la jeunesse, masculine et féminine, probablement pour des raisons diverses, n’a pas réussi à trouver d’autres ressources que de se replier dans l’affirmation de son identité. Cette jeunesse a été poussée dans ce sens par un discours devenu dominant depuis les années 1980, venu du monde anglo-saxon et nord-américain. Celui qui valorise et survalorise les identités culturelles, assorties d’un ressentiment nourri à l’égard du contexte et de l’Occident en général. Ressentiment qui se traduit en accusation contre les autres en général et les « Blancs » en particulier.

Parallèlement, dans plusieurs pays européens, au sein de la population européenne de souche ancienne et souvent moins nantie ou larguée par les processus de mondialisation en cours, naissent des mouvements et partis nationalistes et régionalistes, prenant comme cible à la fois les instances européennes, leurs États, leurs politiciens et politiciennes respectives (et se posant comme mouvement anti-système) ainsi que les nouvelles populations. Les unes comme les autres considérées principales responsables de leurs maux et des bouleversements sociaux et culturels.

Ainsi, au moment où les logiques économiques financières et industrielles dominantes et les cultures hyperconsummeristes qui les légitiment, ont la voie libre pour développer leurs projets et pour s’enrichir et acquérir du pouvoir, les gens issus de divers milieux sociaux – autochtones de vieille et nouvelle souche, ou immigrés d’ancienne ou nouvelle génération pensent de trouver force et récupérer du pouvoir dans une quête et une affirmation identitaire en se défoulant sur un ennemi présumé, visible par sa proximité et à coup d’accusations de profiteurs ou de racistes, de non intégrables ou de discriminateurs.

 

L’Europe n’est pas les États-Unis

 

Ce contexte d’afflux de nouvelles populations est à situer dans l’histoire européenne.

En général la référence implicite ou explicite à pas mal de discours concernant les migrations est celle des États-Unis d’Amérique. On voudrait que l’Europe soit tout autant ouverte à l’immigration que les USA, éventuellement y compris dans la dérégulation du marché du travail.

On oublie la particularité respective des USA et des pays européens.
Les USA se sont pensés, dès le départ comme un pays d’immigration dans un espace ouvert, après avoir liquidé, soit dit en passant, les populations autochtones. Ce n’est pas le cas des citoyens européens qui vivent dans des sociétés stables en termes de population depuis au moins un millénaire.

Dans les USA on pense volontiers dans une logique d’évolutionnisme social, qui fait qu’on tolère facilement les marginalités extrêmes, tout comme on est prêt à valoriser les chemins de ceux et celles qui réussissent comme individus contre les adversités, réalisant un succès économique ou d’autres origines. Les USA sont le pays des gagnants et de ceux qui veulent gagner. Au prix d’une impitoyable loi de la vie. Elle fait partie de l’idéal américain. En Europe d’autres idéaux sont présents, même si bien loin d’être réalisés : ceux d’une quête d’égalité et d’attention aux plus faibles et une défiance à l’égard des gros gagnants. Autant de visions que certains, pris par l’engouement américain et par la course à la compétition mondiale, pensent que l’Europe devrait quitter, car ils sont considérés comme un ralentisseur dans la compétition mondiale.

Les populations américaines, en manque de passé, sauf celui des deux siècles et demi de conquêtes, sont projetées vers l’avenir, dans le prolongement du mythe des pères fondateurs et de la conquête de l’ouest. Les populations européennes le sont également, mais elles tendent à regarder l’avenir en dialogue, en confrontation avec leur passé de culture plurimillénaire. Leur culture n’est pas seulement d’avenir. Elle est aussi une culture de l’enracinement.

Et enfin, peut-être le plus important, la société étasunienne se pense dans une forte logique de puissance, se considérant, dès son origine, comme la nation élue dans une terre promise. Comme l’écrit la spécialiste de l’histoire des États-Unis, Elise Marienstrass (Nous le peuple. Les origines du nationalisme américain, Gallimard, 1988 :422) : « Le mythe fondateur de l’histoire des États)Uni [….] fait surgir parmi les puissances un être qui se dit porteur d’une autre essence, mû par une force quasi transcendante et voué à un destin exemplaire. Par la mission universelle dont il tire sa légitimité, l’évènement fondateur impose à l’humanité le destin qu’il se donne ». Cette vision est un dogme qui ne se discute pas. Personne ne peut se soustraire à cela. En savent quelque chose les détenus depuis 17 ans dans la base de Guantanamo, sans aucun procès, pour avoir osé frapper ou avoir participé même indirectement à la frappe de la puissance américaine par al-Qaida. Aucune société d’Europe occidentale n’aurait pensé et n’aurait accepté de s’embarquer dans une telle modalité d’exercice de la justice. Et en effet, mis à part les moments passés de fureur nationaliste, aucun pays européen ne dispose d’un ciment idéologique nationale qui force tout nouveau venu à s’y inclure.
L’ensemble de ces références, qui poussent en avant les USA dans son leadership mondial, est une véritable pompe aspirante, un code élémentaire de conduite capable d’absorber toute nouvelle population. Le socle culturel et civilisationnel européen ne fonctionne pas de la même manière. De telle sorte que l’absorption de nouvelles populations est plus difficile, demande du temps, est plus incertaine sur les modalités à suivre, mais peut-être plus féconde, à terme, dans la symbiose des cultures et des civilisations.

Si on ignore cela, si on fait comme si ces particularités européennes n’existaient, si les nouvelles populations ignorent l’épaisseur culturelle et civilisationnelle des sociétés dans lesquelles elles entendent vivre, si on ignore la densité et l’enracinement des cultures européennes au nom d’un vague multiculturalisme de surface ou au nom des seuls intérêts d’un marché de travail dérégulé, alors non seulement on va vers l’échec, mais on créé une confrontation, on donne l’occasion rêvée à des leaderships faiseurs d’hostilité et de « vrai » racisme d’y trouver leur compte. C’est ce qui se passe depuis plus de 40 ans de « lutte antiraciste » conduite un peu aveuglement, le nez dans le guidon, en voulant ignorer par une méthode Coué, la réalité européenne.

 

5. Conclusions

 

Je voulais par ce texte tenter d’apporter quelques éléments, qui me semblent résulter des sciences sociales, autour du « racisme » et plus en général des relations entre groupes sociaux.

Ceci pour essayer deux choses. D’une part, sortir des polémiques fondées sur des généralisations et conduites avec une bonne dose d'émotion et d'idéologie autour de ces questions et entrer dans un débat. Ce qui suppose l’usage d’une argumentation rationnelle, conceptuellement aussi précise que possible.
D’autre part, tenter d’ouvrir des pistes pour l’action réfléchie à des jeunes, à des éducateurs et enseignants qui sont amenés à vivre et à former des plus en plus une jeunesse confrontée à la pluralité, qui n’est pas seulement celle sympathique des rencontres multiculturelles ou d’une diversité amusante, mais est celle des réalités sociales quotidiennes.

L'idée de "race": la maturation et la force des idées. Voir un peu clair dans les mots qu'on utilise[i]

Felice Dassetto

13 septembre 2018

Affermir sa propre identité collective par rapport aux autres est un processus courant des sociétés humaines. Cette affirmation de soi peut devenir une hostilité, voire une négation des autres. Les autres peuvent être qualifiés de « barbares », de membres d’un autre lignage, d’infidèles ou de bien d’autres manières. A partir de là, peut se construire un classement sur base des différences et, souvent, des hiérarchies. L'usage contemporain de la catégorie de "race" est né dans le contexte occidental, afin de classer les peuples du monde auxquels l'Occident s'ouvrait de manière nouvelle au XIX° siècle. Cet usage s'est juxtaposé aux classements  précédents effectués notamment sur base de la religion. Lui succèdera  ensuite un classement sur base des "nations" en tant que entité politiques.

Qu'en est-il de l'histoire de l'idée et de l'usage politique de la catégorie de "race" en Occident?

Il faudrait compléter ce texte en analysant comment d'autres peuples, cultures ou civilisations classent les autres.

Dans ces temps où on parle beaucoup de "racisme", il est peut-être utile de voir un peu clair dans les mots qu'on utilise.

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Canicule et climat, Gênes et viaduc qui s’écroule et les changements sociaux

 

Felice Dassetto

17.08.2018

Un ami philosophe m’avait cité un jour une phrase, je crois me souvenir que c’était de Nietzche, qui restituait une réflexion sur le temps. Je dirais sur la durée, sans toutefois entrer dans les subtilités philosophiques de la question.

La citation, de mémoire, disait plus ou moins ceci : « La foudre et le tonnerre, pour être reconnus, ont besoin de temps. Les faits aussi ont besoin de temps après avoir été accomplis ». Mon ami m’avait expliqué que cette phrase faisait référence au fait que le célèbre philosophe, qui publiait ses livres à compte d’auteur, car il ne trouvait pas d’éditeur, considérait qu’il était arrivé trop tôt avec ses idées. Il ne pouvait pas être entendu. Il fallait du temps.

Je fais confiance à mon ami philosophe, car concernant cet auteur je n’en connais pas beaucoup plus que le B-A BA.

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Championnat du monde du football. Les hommes devraient savoir pourquoi.

Felice Dassetto

30 juin 2018

Le football règne en ces mois de juin-juillet. Les attitudes sont partagés devant cette invasion de foot…. que les média contribuent à accroître, même si certains d’entre eux tentent de garder, en dehors du jeu, un peu de distance critique.

En positif

Un premier côté positif c’est qu’il y a parfois du beau jeu, plaisant, dynamique.

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Acte terroriste de Liège. Un acte aux dimensions multiples, symptôme d’une réalité dense de questions.

Felice Dassetto

3 juin 2018

L’attentat commis à Liège le 29 mai dernier pose la question de son interprétation, tout comme celui commis à Paris le 12 mai. Un homme en congé pénitentiaire, emprisonné par des faits de délinquance ordinaire, converti à l’islam en prison il y a quelques années, mais sans avoir donné des signes majeurs d’adhésion jihadiste, sauf la fréquentation de codétenus inculpés de faits de radicalisme, agresse deux auxiliaires de police avec un couteau, leur prend les armes de poings, les tue, prend en otage une femme dans une école, tire vers la police à découvert cherchant à se faire tuer.

Au-delà de l’acte en lui-même, comme interpréter ces séquences que l’auteur inscrit fugitivement dans une séquence jihadiste en criant « Allah u akbar », cette invocation qui appelle à la grandeur di Allah et qui est devenue le sceau des actions terroristes-jihadistes ?

Ces actes ouvrent de nombreuses questions.

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La société dans l’école.

Réflexions à propos des « contextes locaux » de l’enseignement

Felice Dassetto

27 mars 2018

Comme dans toute société humaine, la transmission des savoirs, des savoir-faire, bref de la culture au sens sociologique du terme, aux générations suivantes est un enjeu central. Dans ce cadre l’école, dans nos sociétés plus que jamais, joue un rôle majeur. Mais le fait est que les sociétés sont composites et les générations suivantes aussi.

L’épaisseur sociétale de l’enseignement

Je me suis toujours étonné d’entendre formuler des projets éducatifs en termes généraux, abstraits, centrés avant tout sur des aspects pédagogiques ou didactiques, sur l’organisation de l’offre scolaire, le tout parfois teinté d’idéologie, sans prendre en compte de manière fondamentale les réalités sociologiques, culturelles, anthropologiques qui façonnent la vie des écoles et en premier celle des élèves et celle des enseignants. C’est d’ailleurs aussi ce que font, me semble-il, les institutions universitaires et supérieures des « sciences de l’éducation » qui semblent ignorer ces dimensions et parlent de l’enfant, de l’adolescent ou du jeune uniquement «  en général ». Comme si l’école pouvait échapper aux densités sociologiques des vies humaines.

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Le Centre islamique et culturel de Belgique quitte le Cinquantenaire: Un tournant ? Lequel ?[1]

Felice Dassetto

13 mars 2018

Le ministre Didier Reynders a annoncé le 15 janvier dernier, lors d’une rencontre avec son homologue saoudien, Adel al-Jubeir,  en visite officielle en Belgique, qu’un accord avait été conclu « pour dire que la Belgique peut reprendre en main la gestion de cette grande mosquée et la confier à une autorité locale, une autorité du culte musulman. Probablement l’Exécutif des musulmans de Belgique ». La grande mosquée dont parle le Ministre est celle gérée par le Centre islamique et culturel de Belgique, située au parc du Cinquantenaire à Bruxelles. Mais le fait est que ce lieu, comme nous le verrons, ne remplit pas seulement des fonctions cultuelles. Ce qui rend la question plus complexe.

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Les postures dans la suite du jihadisme-terroriste : en prolongement du procès de Salah Abdeslam et de Soufien Ayari

Felice Dassetto

21 février 2018

 

Le procès de Salah Abdeslam et de Soufien Ayari, concernant la fusillade de Forest contre les forces de police s’est terminé.

 

Un procès un tantinet surréaliste

 

Les plaidoiries des avocats ont eu lieu avec leurs emphases, leurs rhétoriques et leurs argumentaires plus ou moins heureux. Celle de maître Sven Mary, avocat d’Abdeslam, qui demande entre autres l’annulation des inculpations pour vice de procédure a suscité pas mal de remous. L’intervention du ministre de l’Intérieur critiquant l’avocat de la défense, en a suscité tout autant. Maintenant c’est la parole au tribunal qui rendra son jugement, difficile, en débat mars. Le jugement est difficile d’une part au sujet de savoir si les deux inculpés ont participé matériellement à la fusillade et d’autre part de savoir si cette fusillade peut être qualifiée d’acte terroriste. À quoi s’ajoute le fait de donner une réponse à l’argument relatif à l’invalidité de la procédure soulevé par maître Sven Mary : cet argument amené dans une longue plaidoirie résonne de manière étrange aux oreilles de quelqu’un comme moi, peu habitué aux argumentaires des tribunaux. Car mon premier réflexe consiste, certes, comme l’avocat, à donner toute son importance à la procédure, mais en y ajoutant une nuance sociologique. À savoir que le respect de la procédure n’est pas en soi, dans une sorte de sacralisation de la procédure pour la procédure, mais en relation à l’inculpé. La question étant celle de se demander si une éventuelle entorse à la procédure (à vérifier si dans ce cas elle a eu lieu) a causé préjudice à l’inculpé. Dans ce cas, à ce que j’ai entendu dans la salle du tribunal, il me semble que le fait qu’un juge d’instruction de rôle néerlandophone intervienne, en français, dans la procédure n’a causé aucun préjudice à l’inculpé. Et de toute manière même si toute la procédure aurait à recommencer, le résultat serait exactement le même. Alors, pourquoi la procédure pour la procédure ? Mais évidemment, l’avocat avec le droit de jouer cette carte. Mais je me demande à quoi bon. On verra avec intérêt l’argument du tribunal.

En tout cas entre les déclarations et les silences des inculpés, les argumentaires des avocats parfois à propos parfois peu convaincants et, hors de la salle, des foules de journalistes qui cherchaient à trouver quelque chose à dire, ce procès avait une allure un peu surréaliste, même si la présidente du tribunal et en définitive le jeu habituel des procès a été conduit avec la rigueur et la sérénité requise.

Entrevoir au-delà du procès : les postures des personnes

Ces séances n’ont pas permis de mieux comprendre le fonctionnement de la grosse cellule organisatrice des attentats de Paris et de Bruxelles, mises à part quelques précisions supplémentaires au sujet des circulations dans la maison de la rue du Dries. Ceci en raison de l’angle restreint de la chose à juger, à savoir la fusillade à Forest contre les forces de police provenant de la maison où se trouvaient les deux inculpés, plus un troisième qui est mort, l’algérien Mohammed Belkaid. Il ne s’agit donc pas d’un procès concernant les attentats en tant que tels, ce que les avocats de la défense n’ont pas manqué de rappeler au tribunal, qui, je suppose, en était certainement bien conscient.

Et en raison aussi des stratégies adoptées par les inculpés.

Ces dernières permettant toutefois de tenter de comprendre quelles pourraient être les postures de l’après jihadisme-terroriste de la part de personnes qui s’y sont engagées. Tout en sachant que des postures devant un tribunal peuvent être tenues pour des raisons tactiques, conseillées éventuellement par les avocats, dans le but de ne pas heurter les juges.

Tout en faisant la part des choses, on peut en énumérer un certain nombre ; elles pourraient être utiles pour essayer d’envisager des « sorties » du jihadisme-terroriste.

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Le procès de Salah Abdeslam

 

Felice Dassetto

3 février 2018

 

Le procès de Salah Abdeslam et de Soufien Ayari a lieu à partir du 5 février. En ce qui concerne Abdeslam, c’est le procès d’une des recrues de la première heure du réseau qui est à l’origine des attentats de Paris et de Bruxelles commis sous la bannière du Califat islamique. C’est un de ceux qui ont survécu. Ce procès attire les médias et oblige une grande mobilisation des forces de police et de l’appareil judiciaire.

Le premier but de ce procès est évidemment celui de prouver le degré de culpabilité de Salah Abdeslam dans les faits qui lui sont imputés par le tribunal bruxellois, à savoir la participation à la fusillade de la rue du Dries à Forest, le 15 mars 2016, il y a presque deux ans déjà. C’est donc par un petit bout de la lorgnette que ce procès devrait permettre de comprendre mieux certains aspects en amont des événements tragiques des attentats de Paris et de Bruxelles.

Que peut-on s’attendre à pouvoir mieux comprendre de ce procès ?

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L’islam et le monde musulman après le Printemps arabe et après les radicalismes islamiques qui en ont suivi : ébauche d’une vue d’ensemble

 

Felice Dassetto

30 janvier 2018

 

Veuillez excuser l’écriture rapide de ce texte qui aurait besoin de révision et de relecture.

 

L’avenir dira si les évènements survenus dans le monde arabo-musulman entre 2011 et 2017 (et qui ne sont pas achevés) constituent un tournant par rapport aux années et décennies précédentes ou un point d’orgue ou s’ils sont l’occasion d’une reformulation fondamentale des dynamiques de l’islam. Toujours est-il que pas mal de choses semblent se réajuster, d’autres se repositionner au sein des sociétés musulmanes et –peut-être- à l’intérieur du système religieux musulman lui-même. Ceci toute au moins au moins au Moyen-Orient, en Europe, en Afrique et dans la Péninsule arabique. Le monde asiatique semble avoir été moins concerné par ces dynamiques et continue à cheminer selon ses logiques qui vont de celle frottée de près à l’islamisme politique, voire radical, à la diffusion d’un islamisme de type salafiste tranquille, mais rigoureux et moderne dans ses apparences et ses méthodes.

Essayons d’esquisser un tableau de divers aspects du monde musulman en ce début 2018.

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Langage figé, polémiques sommaires, société figée

 

Felice Dassetto

30 décembre 2017

 

 

Un constat : l’enfermement dans des oppositions stériles

Deux éditorialistes du Soir, Jean-Paul Marthoz et Jean-François Kahn à peu de distance l’un de l’autre, respectivement le 15 et le 19 décembre dernier, ont publié un article sur une thématique semblable. L’un comme l’autre s’en prennent au simplisme des dichotomies dans lesquelles s’enfoncent et s’enferment pas mal de débats contemporains.

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Regards sur l’Hallidaysme. En marge du décès de Johnny Halliday

 

Felice Dassetto

10 décembre 2017

Le décès de Johnny Halliday a suscité en France et en Belgique francophone une grande émotion collective. On avait beau penser que ce chanteur était populaire, mais on ne pensait pas à une telle effervescence. D’autres chanteurs l’ont connue. On parle en France d’Edith Piaf. On peut évoquer Elvis Presley. Ses obsèques avaient mobilisé les foules et sa tombe est objet de vénération. Et on pourrait continuer avec Michael Jackson et ajouter la princesse Diana. Et, à l’envers, on pourrait se demander pourquoi d’autres figures, chanteurs ou artistes, comme Brassens, bien qu’écoutés et estimés, n’ont pas suscité le même enthousiasme.
La participation aux obsèques a débordé les clubs de fans. Elle est devenue un phénomène de grande ampleur.

Les sciences sociales sont quelque peu en difficulté devant ces conduites collectives, qui regroupent des foules et font converger des conduites, comme celles du million de personnes qui ont regardé ou accompagne le cortège funèbre à Paris et certainement un plus grand nombre qui a suivi la manifestation, qui dépasse largement les codes d’une « cérémonie », à la télévision.

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Casseurs et au-delà.

À propos des épisodes récents de violences urbaines à Bruxelles

Felice Dassetto

30 novembre 2017

Trois épisodes
11 novembre 2017 : samedi, Bruxelles, quartier de la Bourse et quartier Lemonnier : un rassemblement de citoyens d’origine marocaine pour fêter la victoire du Maroc, lors du match contre la Côte d’Ivoire, et qui le qualifie pour le championnat du monde du football. Quelques 300 casseurs profitent de ce moment festif pour faire du grabuge, casser des vitrines, piller des magasins, brûler l’une ou l’autre voiture et se confronter avec la police débordée.

15 novembre 2017 : mercredi, Bruxelles, place de la Monnaie. Un rassemblement non autorisé, suscité via les réseaux sociaux par le « snapchateur » et « youtubeur » français, Vargasss 92, qui donne rendez-vous à ses fans, rassemble des jeunes, vite dispersés par la police. Mais au sein de ce groupe, un noyau tente de répéter le même scénario du samedi précédent.

25 novembre 2017 : samedi, Bruxelles, devant le Palais de Justice, quartier Louise : un rassemblement autorisé, suscité par l’activiste français, Kemi Seba, pour protester contre l’esclavage de migrants en Libye, est transformé par un noyau de casseurs en un mouvement du style des précédents avec casse de vitrines et pillages, ceci limité par une intervention rapide de la police.

Désarçonnements et imaginaires

Ces événements désarçonnent les citoyens et citoyennes, en particulier bruxellois, les hommes et femmes politiques, les éducateurs et éducatrices, les observateurs et observatrices, les journalistes. D’autant plus que l’efficacité des médias et des réseauxsociaux ont permis de voir ces épisodes de violence quasimenten direct. En ajoutant alors une couche supplémentaire au sentiment, en partie réel et en partie imaginaire que la ville est un lieu d’insécurité et de violence.

Qui sont ces jeunes ? Comment expliquer ce déferlement de violence ? Mais également comment adviennent ces rassemblements subits ? Quid de cette culture jeune qui semble se forger et se vivre surtout dans et à travers le web et les réseaux sociaux ?

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Ouagadougou, Barcelone : la résilience du jihadisme terroriste, ses causes et les dimensions de l’action.

Felice Dassetto

21 août 2017

En cette fin du mois d’août, après Ouagadougou, c’est le tour de Barcelone et de la Catalogne d’être l’objet d’une action terroriste. La poursuite de ces attentats amène souvent les débats politiques à se concentrer sur les aspects, par ailleurs indispensables, de sécurité. Souvent ces débats se centrent sur la réalité européenne alors que l’on est en face d’un phénomène mondial. Ces actions jihadistes-terroristes posent d’autres questions de fonds. Dans ce texte je voudrais en évoquer trois: celle du devenir du jihadisme-terrorisme de matrice sunnite; celle de la porté des derniers actes terroristes et leur liens avec les centrales jihadisteterroristes; et enfin la question des actions à mener, questions majeure pour reprendre l'initiative, souvent limitée dans ses perspectives.

Le devenir du radicalisme jihadiste-terroriste après 50 ans

Une première question concerne le devenir global du mouvement radical-jihadiste et terroriste. Que Daesh, tout comme al-Qaida et leurs ramifications ou d’autres groupes, tels les Sheebab somaliens ou Boko Haram continuent l’action jihadiste terroriste est plus que probable. Car même s'ils ont eu des revers combattants, l'idée jihadiste-terroriste reste.

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Le devenir de l’islam sunnite et radicalisme.

Pour une interprétation de moyen-long terme et quelques questions

Felice Dassetto

4 juin 2017

Depuis plus de quarante ans, le monde musulman chiite et sunnite, vit une phase intense        de son bouillonnement interne et de ses relations avec le reste du monde. Une spirale négative s’est engendrée dans les relations entre musulmans et non musulmans qui aboutit à des points dramatiques d’actions armées. Le monde musulman lui-même est tragiquement secoué par des luttes armées internes.

Les attentats de Londres, Manchester, Bagdad posent la question de savoir s’ils sont l’œuvre du dernier coup de queue du dragon ou s’ils annoncent une phase nouvelle, celle de l’après Daesh.

Quoi qu’il en soit, il est important de tenter de regarder les événements actuels dans la suite de leur déroulement historique de moyen-long terme, pour voir toute la profondeur des enjeux qui se jouent au sein du monde musulman et dans les relations entre monde musulman et le reste du monde.

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Quel « Institut sur l’islam » proposé par le ministre du ministre Marcourt ? Clarifications nécessaires et suggestions.

30 avril 2017

Felice Dassetto

La Une du Soir du 27 avril titrait : « La création d’un islam de Belgique dans l’impasse ». Rien de moins. Et en sous-titre : « L’Exécutif des musulmans de Belgique bloque la création de l’institut voulu par Jean-Claude Marcourt. La formation des imams crispe les positions ».
Le titre est pour le moins excessif et trompeur. L’islam de Belgique avance jour après jour, péniblement, difficilement, mais certainement. Et penser que le projet d’Institut de l’islam dans la forme voulue par le ministre Marcourt ou son cabinet allait faire advenir à lui tout seul l’islam de Belgique est un peu vite dit.

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En amont du premier tour des élections présidentielles françaises.

Regard pour une sociologie des citoyens entre « le » politique et « la »politique

Felice Dassetto

25 avril 2017

 

Le premier tour des élections françaises avec ses 11 candidats a permis d’ouvrir le spectre des visions politiques à partir desquelles on tente de répondre aux défis que le devenir économique, technologique, social contemporain pose à des efforts de gouvernance collective. Maintenant le débat est ouvert sur le deuxième tour et surtout sur les élections législatives de juin. Et le débat se centrera surtout sur les positionnements et négociations politiques.

Je voudrais ici tenter de porter un regard sociologique, c’est-à-dire m’interroger sur les visions du devenir contemporain, sur les intérêts et sur les structures sociales qui croisent des offres politiques. Je ne ferai qu’avancer des hypothèses en proposant une typologie d’attitudes et d’intérêts en lien avec des positions sociales et de ce qui en découle comme possibilité, capacité d’action.

L’institut de sondage IPSOS a réalisé une sociologie électorale, dont Le soir de ce 25 avril a publié un résumé. La lecture du rapport entier est intéressante (http://www.ipsos.fr/sites/default/files/doc_associe/ipsos-sopra-steria_sociologie-des-electorats_23-avril-2017-21h.pdf). J’ai lu ce rapport après avoir écrit cette note. Il me semble que les données empiriques n’infirment pas ce que j’ai écrit. Mais l’entrée est un peu différente. Le rapport IPSOS analyse, avec le grand savoir-faire de cet institut, qui a voté pour qui. Ma typologie tente globalement de dessiner au sein des citoyens français de familles de positions sociales, de vécus, de visions d’avenir et du rapport en conséquence avec l’offre politique nationale et européenne. Il me semble que l'on retrouve ces familles de positions dans toutes les sociétés européennes, et probablement ailleurs.

Pour le dire un peu autrement : l’Ipsos fait avant tout de la sociologie électorale. C’est sa tâche dans une telle occasion électorale. Mon regard, bien limité, tente de faire une sociologie du rapport "au politique" entendu comme visions et attentes du devenir collectif, dans lequel "la politique" (nationale, européenne) joue évidemment un rôle.
J’ai pris comme hypothèse conductrice l’idée que le rapport à la nouvelle planétarisation sous toutes ses formes et les changements fondamentaux engendrés en conséquence, étaient des facteurs déterminants pour différencier ces visions et attitudes. Hypothèse à discuter. Pour le moment je la considère pertinente.

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Le cadastre des religions en Wallonie. Une initiative du ministre Dermagne plus que discutable et qui mériterait un large débat.

 

Felice Dassetto

20.04.2017

 

La RTBF a relayé le 12 avril dernier une information venant du cabinet du ministre de l’Intérieur de la Région wallonne, Pierre-Yves Dermagne, faisant état de la préparation d’un « cadastre des lieux de culte ». Par ce cadastre est faite obligation aux religions de s’enregistrer, de déclarer leurs sources de financement, d’utiliser le français et de déclarer sur l’honneur de respecter les valeurs démocratiques.

Apparemment ce projet fait consensus au sein de la Région wallonne et des partis de la coalition au pouvoir. Et je n’ai pas entendu, sauf erreur de ma part, des réactions au sein des partis de l’opposition. Il ne faudrait pas en rester avec ce cadastre à la solution qui semble être de "gros bon sens", alors qu'elle procède d'implicites assez lourds de sens.

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Nationalisme religieux chez les Belges d’origine turque. Aspects qui interpellent largement pour l’avenir.

À propos des articles publiés par le quotidien Le Soir du 1° et 2° avril 2017 et la victoire du "oui" au referendum en Turquie

8 avril 2017

Felice Dassetto

 

1.Prémisse

La Une du quotidien bruxellois Le Soir a titré : « Les imams turcs ont espionné en Belgique ». Le journaliste Alain Lallemand, spécialisé dans le terrorisme ou dans des réseaux divers, dévoile de manière concomitante avec d’autres journaux européens, des pratiques pour le moins étonnantes du personnel religieux de la Direction des Affaires religieuses de l’État turc, implanté en Brelgique (et dans d’autres pays européens) plus connue sous le nom de « Diyanet ». Ces journalistes ont mis la main sur des rapports rédigés par le vice-président de la branche belge de la Dyanet, Adil Sahin, qui fait état de la collecte d’information, destinée aux services de l’État turc, au sujet de personnes belgo-turques, considérées « dangereuses » pour l’État turc, voire « terroristes ». Parmi lesquelles des membres du groupe Gülen, branche issue du mouvement islamique turc Nurcu, fondée et dirigée par l’Imam Fetullah Gülen. Autrefois allié privilégié du pouvoir, ce dernier est considéré depuis 2003 par le président turc Recep Tayyip Erdogan, comme l’ennemi public numéro 1, accusé entre autres d’avoir fomenté le coup d’État avorté du 15 juillet 2016. L’hebdomadaire Le Vif/L’Express avait déjà fait état de ces dynamiques tout comme des soupçons, de l’hostilité créés en Belgique à l’égard des organisations et des personnes associées, à tort ou à raison, au mouvement de Fetullah Gülen et des menaces qu’elles ont reçu et qu’elles reçoivent. Dans le même numéro du Soir, la journaliste Elodie Blogie fait état des intimidations, reçues, par exemple, par des parents qui avaient des enfants dans les écoles appartenant à la nébuleuse de Fetullah Gülën.

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L’ère de la post-vérité et de la post-factualité : des complots à Trump

Pour une sociologie des connaissances manipulées

 

Felice Dassetto

3 mars 2017

 

On est quelque peu désarçonné, c’est le moins que l’on puisse dire, par les propos et le style du nouveau président américain et par son usage de Twitter et d’une parole qui sort des codes habituels d’un usage présidentiel dans une démocratie de relatif consensus. On est étonné par des paroles et des images qui circulent dans des « forums » et autres outils du web. On est surpris par le harcèlement entre jeunes.

On accuse souvent internet à ce sujet.

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2017 est arrivé

Felice Dassetto

1° janvier 2017

En général, on fait des vœux. J’ai envie d’ajouter à mes vœux une proclamation.

Il y a des journées et des années dédiées à ceci ou à cela, proclamées par l’ONU, par l’UNESCO ou par le Pape et bien d’autres instances.
Je déclare 2017 l’année de la maîtrise du changement.

Je pense que je n’aurais pas beaucoup de succès. C’est un peu comme déclarer l’année de la paix dans une assemblée de djihadistes ou l’année de l’honnêteté dans une assemblée de mafieux.

Car, le changement, quoi de mieux ?

L’idée de maîtriser le changement n’implique-t-elle pas d’y mettre des freins. Réac ! Ringard ! Passéiste ! Je sens le vent venir.

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Interprétations du radicalisme jihadiste et terroriste.

A propos d’une polémique bien peu utile : Kepel vs Roy vs Burgat

 

Felice Dassetto

13 novembre 2016

 

On commémore le premier anniversaire des attentats du 13 novembre 2015 à Paris.

On continue à se demander comment expliquer le fait qu’au sein de l’islam sunnite, des fractions de population, jeunes et moins jeunes, hommes, mais également des femmes, enfourchent le chemin du radicalisme jihadiste, voire, plus difficile à comprendre encore, celui du terrorisme et du suicide à finalité terroriste.
En France et dans le contexte belge francophone a été largement diffusée une polémique assez virulente, par médias ou publications interposés, entre trois scientifiques, Gilles Kepel, Olivier Roy et François Burgat, concernant l’explication à donner au passage à ce radicalisme extrême. Chacun de ces trois auteurs mettant en avant, contre les autres, la valeur de son interprétation. Le Soir du 11 novembre dernier a laissé large espace, et ce n’est pas la première fois, à des interviews de Kepel et Roy, mettant en scène ce débat polémique.

Cette polémique est bien inutile et contre-productive. Notamment parce que, en focalisant toute l’attention analytique (largement diffusé par les médias) au sujet de ces positions on s’empêche de regarder plus loin et autrement cette question. La réflexion et l’analyse, bien difficiles concernant un tel sujet, sont ainsi figées et restent enfermées dans ces positions polémiques alors qu’elles sont toutes des positions partielles, valables en partie, mais en partie seulement. Pour résumer : chacun des trois a un peu de raison, mais leur argumentation reste partielle et nécessite de nombreux approfondissements et consolidations. Ce qui est normal dans le travail scientifique.

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En marge de l’émission de la RTBF sur Molenbeek du 7 novembre 2016

Felice Dassetto

8 novembre 2016

La soirée du lundi 7 novembre était consacrée par la Une de la RTBF à Molenbeek pour essayer de comprendre les raisons de l’émergence du radicalisme dans cette entité bruxelloise.

L’entrée était peut-être pertinente pour proposer une analyse de cette commune tant médiatisée, tout en n’oubliant pas que la réalité de Molenbeek est en totale continuité avec Anderlecht, Laeken, Koekelberg, Saint-Josse, Evere…

L’émission, compte tenu des références aux terroristes de Paris et de Bruxelles, portait en réalité, sans le dire ou sans savoir le dire, sur la réalité des populations marocaines installées à Bruxelles et ailleurs. Populations relatives à des familles désormais de deuxième, de troisième génération et qui semblent avoir besoin de continuer à être « accompagnées » et amenées à une « école des parents ». Mais qui, me semble-t-il, ne concernent pas la totalité des familles d’origine marocaine de Molenbeek, comme pouvait être compris à partir du documentaire et du « débat ».

Cette soirée dense devrait être l’objet d’une analyse et d’une discussion critiques plus approfondies.

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Le « national » ou quelque chose qui lui rassemble.

En marge des débats et des polémiques de France (Sarkozy etc.) et d’ailleurs sur la « nation »

 

Felice Dassetto

25 octobre 2016

Nicola Sarkozy a fait de « l’identité nationale » française son cheval de bataille électoral dans la course à la présidence française. Déjà en 2009, pendant son mandat de Président de la République, il avait chargé le ministre « de l’Immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du Développement solidaire », Eric Besson, de mener une réflexion sur le sujet qui devait aboutir à une grande conférence nationale. La conférence n’a pas eu lieu tellement la cacophonie était grande. Et maintenant, Nicolas Sarkozy, retape le clou et il n’y va pas de main morte, presque à la caricature. Le 19 septembre dernier dans un discours à Francoville, en Val d’Oise, disait : « Quelle que soit la nationalité de vos parents, jeunes Français, au moment où vous devenez français, vos ancêtres, ce sont les Gaulois et c’est Vercingétorix ». Le propos devient ridicule.

Et c’est dommage, car l’idée de « nation » mérite réflexion. Je ne partage pas l’idée de ceux qui rejettent l’idée de « nation » en la ramenant automatiquement au « nationalisme », ni avec ceux –et en Belgique ils sont nombreux- qui disent « Bof, ce sont des foutaises ».

Je voudrais essayer d’expliciter brièvement ma compréhension sociologique de l’idée de « nation ».

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Voilées et féministes : échanges

 

Felice Dassetto

30 septembre 2016

 

Dix-sept femmes musulmanes, constituant un « collectif de citoyennes musulmanes », ont publié dans La Libre Belgique du 16 septembre 2016 un intéressant article d’opinion intitulé « Voilées et féministes ». Les auteures du texte m'ont fait remarquer que ce titre est  celui de la rédaction de la Libre Belgique dans l'édition papier  et que leur titre original est: "Citoyennes, féministes et  musulmane". Elles ont demandé et obtenu de la part  de la Libre Belgique de garder le titre original dans la version électronique (http://www.lalibre.be/debats/opinions/citoyennes-feministes-et-musulmanes-57dabba635704b54e6c338cc).

Dans ce texte, elles affirment leurs engagements multiples au sein de la société ainsi que leurs pratiques différentes, les unes portant le voile, les autres non. Cet article prend position en faveur du port du foulard islamique. Il en appelle aux femmes afin de s’engager dans la lutte pour des questions plus importantes et notamment à combattre contre « les inégalités et injustices de tout genre, à commencer par celles qui frappent les femmes ». En amont de son ton quelque peu polémique, il me semble que l’argumentation de ce texte en appelle au débat.

Je pense et je l’écris depuis des années, qu’ il importe que sur un certain nombre de questions relatives à l’islam dans la cité, il y ait un débat, sous le mode de la discussion, de l’écoute des autres, non pas sous le mode de l’invective, de l’accusation, de la polémique, du style de la plupart des débats télévisuels, de la controverse, dans lesquels chacun lance à la figure de l’autre sa vérité sans entendre les arguments de l’autre. Débat-discussion, dans lequel les arguments respectifs sont présentés et discutés dans le respect. Je pense également que ces débats doivent être vécus par tout le monde dans la réciprocité, dans le sens où, sur pas mal de questions, personne ne détient la vérité et que la pensée critique a avantage à s’exercer à l’égard de tout le monde si on veut construire une vie commune.

Je vais essayer de discuter, de prolonger certains arguments avancés.

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