Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Envie de rester au courant des derniers articles ?

Abonnez vous au flux Rss

Les deux guerres contre le radicalisme jihadiste

 

Felice Dassetto

20 juillet 2016

Un nouvel attentat de masse a eu lieu. D'autres auront lieu. Et surtout on ne sait pas quand les mentalités changeront. L'Europe et la Belgique, musulmans compris, restent immobiles ou se limitent à quelques actions sans vision de moyen-long terme. Jusqu'à quand? Car le radicalisme jihadiste et l'islamisme ont une vision, une stragéie. Ceux d'en face, Etats, populations, musulmanes ou non,  n'ont pas de vision ni de stratégie. Ils fonctionnent au coup par coup quand çà va bien; ou bien détournent le regard ou bien ils gesticulent. Jusqu'à quand?

Lire la suite...

Hommes de malheur 

Felice Dassetto

17 juillet 2016

Dans ces dernier mois, comme le mois précédents, nous avons été confrontés à de nombreuses agressions physiques violentes : la tuerie d’Orlando, l’assassinat d’un policier et de sa compagne tués à Magnanville, des hooligans qui déferlent autour des stades de football, l’assassinat de la députés Jo Cox, les violences réciproques de Dallas, les nombreux attentats, du Bengladesh à Nice en passant par Istanbul ou Bagdad ou par d’autres actes du genre qu’on oublie de mentionner, car ils semblent faire partie de l’ordinaire de vie de nombreuses sociétés. Sans compter les violences de certains Etats ou les violences aux gants blancs, mais parfois rougis de sang, d’une économie agressive et conquérante, même si teintée du clinquante du progrès technologique et de la séduction publicitaire.

Il s’agit donc de faits de violence, et de violence extrême, dans des domaines divers. Ils n’ont rien en commun, sauf qu’ils sont commis dans leur grande majorité par des hommes, par des « mâles ».

Lire la suite...

Le Brexit : les raisons d’un leave et d’une remain qu’il faudrait méditer pour aller plus loin

Felice Dassetto

24 juin 2016

La décision est prise : par une courte majorité, les citoyens du Royaume Uni ont décidé de quitter l’Union européenne, dont ils n’ont jamais fait entièrement partie. C’est tout de même étrange qu’une décision d’une telle importance puisse être prise à la majorité simple et non pas à la majorité qualifiée. Quoi qu’il en soit, c’est chose décidée. Et l’avenir de tous exige une fameuse capacité de rebond. L’analyse des arguments qui ont présidé à ce choix et à la campagne électorale qui a précédé ce départ peut être utile, car derrière ce choix il y a la question du sens d’appartenir à une collectivité politique, peu importe qu’elle soit régionale, nationale ou supra-nationale.

Lire la suite...

Après le « significatif » de Jan Jambon

Felice Dassetto

5 juin 2016

Le 16 avril dernier, une interview de Jan Jambon, ministre de l’Intérieur fédéral, dans le Standaard a soulevé un tollé. Les polémiques et les dénonciations ont flambé. On en est resté aux polémiques sur la personne, à son accusation ou à sa défense. J’ai eu envie de regarder un peu plus de près la réalité

Lire la suite...

La déradicalisation des esprits et la construction d’un esprit nouveau.

Deux mois après les attentats

Felice Dassetto

18.05.2016

Les attentas commencent à s’éloigner même s’ils continuent à occuper les esprits, surtout des blessés, de leurs familles ainsi que des familles des personnes tuées. Toutefois la vie normale reprend. Et avec elle, risquent de reprendre les routines des uns, l’immobilisme des autres ou les guéguérres des autres encore.

Et pourtant l’efficacité pratique du radicalisme terroriste fait prendre conscience que le temps n’est plus aux tergiversations. En espérant que l’on commence à comprendre enfin, au-delà des attentats, qui sont en quelque sorte l’extrême pointe de l’iceberg, la profondeur des enjeux suscités par la présence inédite de musulmans en Europe. C’est une nouveauté à laquelle personne, ni parmi les musulmans ni parmi les non-musulmans, n’était préparé. Elle continue à susciter des questions malgré les quelques décennies qui se sont écoulées depuis le début des présences musulmanes dans les années 1960. On n’a pas voulu voir pendant des décennies la profondeur, la complexité et la difficulté répétitive de trouver des solutions aux divergences.

Lire la suite...

                                                                                             

Avancer par le haut dans la lutte contre le radicalisme jihadiste

Felice Dassetto

3 mai 2016

 

1.Préalables([1])

La présence de l’islam dans l’espace européen a été –et elle l’est toujours- une nouveauté historique. L’arrivée de migrants d’origine musulmane au début des années 1960 semblait être un fait migratoire classique, engendrant des processus d’inclusion, d’intégration semblables à ceux de toute migration, tant en ce qui concerne le cheminement des nouvelles populations qu’en ce qui concerne les réactions des populations déjà établies. Or, il apparaît de plus en plus qu’en raison des dynamiques pluri décennales, voir séculaires en cours dans le monde musulman, et en raison des relations historiques entre monde musulman et monde occidental cette présence s’inscrit dans une dynamique plus vaste d’une rencontre inédite de civilisations, forgée dans un moment particulier de l’histoire mondiale (globalisation, mondialisation), de l’histoire européenne (crise économique, élargissement de l’Europe) et de l’histoire de l’islam.

On est devant des processus de changements multiples, de rencontres inédites auxquels personne n’était préparé et dont on peine à mesurer la profondeur des enjeux. Il importe d’inventer du neuf pour que ces changements structurels ne pèsent pas négativement (ou trop négativement) dans le quotidien de la vie des personnes, des villes, des quartiers, des institutions. On prend conscience lentement de la nécessité de se confronter avec énergie à ces défis nouveaux.
La décennie qui a suivi les attentats du 11 septembre 2001 n’a pas été fort féconde du point de vue d’une avancée positive. Au contraire : une spirale négative s’est enclenchée et s’est réciproquement alimentée. Si la guerre menée par la coalition occidentale guidée par les USA avait une justification dans le but de détruire aux racines al-Qaida, elle a abouti à l’occupation d’un pays dont la sortie n’est pas évidente. Mais surtout l’occupation erronée politiquement, tragique, barbare, immorale voulue par les USA et le Royaume uni, qui a entraîné dans son sillage de nombreux pays (avec l’exception heureuse de la France et de la Belgique) a engendré le collapse d’une aire géographique dont on paie lourdement les conséquences. Du côté musulman, la pensée et l’action jihadistes ont continué dans leur lancée et ont amplifié tant géographiquement que culturellement le programme jihadiste-terroriste en multipliant attentats et actions armées. Sur le plan culturel à côté d’actions positives se sont poursuivies des relations sous le mode de la controverse sans issue, dans laquelle chacun lance à la figure de l’autre sa propre vérité sans entendre les arguments de l’autre, dans une surenchère ou dans un pourrissement des situations : controverses relatives au port du foulard, ou au sujet des caricatures du Prophète.

Le tournant du Printemps arabe a vu, après une parenthèse, surgir de plus belle une dynamique politique islamiste qui s’est amplifiée au Moyen-Orient en réagissant et en s’appuyant pour justifier ses modalités d’action sur féroce immobilisme du régime syrien, sur les calculs cyniques de la Russie, sur les atermoiements américains et la paralysie européenne. L’attrait de cette guerre aux visages multiples en Syrie a attiré de nombreux jeunes européens et a fait prendre conscience au plus grand nombre, et de manière accrue aux musulmans eux-mêmes de la voie tragique dans laquelle le monde musulman, y compris européen, s’était embarqué.

Prise de conscience lentement mais sûrement croissante depuis l’installation en 2014 du radicalisme extrême et aveugle de l’État islamique, à partir duquel sont nés les attentats tragiques à la rédaction de Charlie Hebdo et à la supérette cacher en janvier 2015, les attentats de Paris en novembre 2015 et ceux de Bruxelles en mars 2016.

Ces attentats pourraient constituer un tournant dans la prise de conscience de sortir au moins des impacts négatifs européens de cette spirale qui continuera à être encore bien mortifère au Moyen-Orient et ailleurs. Du côté musulman –surtout dans la jeunesse musulmane, notamment de « troisième génération »-, semble émerger la conscience de la nécessité de casser la logique jihadiste-terroriste et de sortir de la spirale islamiste. Ce qui n’est pas encore entièrement assumé dans toutes ses conséquences par l’ensemble des leaders musulmans. Du côté non musulman apparaît de plus en plus également la nécessité de « faire quelque chose » pour que la jeunesse musulmane européenne sorte de cette spirale négative et trouve un contexte plus positif à son développement en tant que citoyens européens. Des forces positives plus importantes que par le passé, tant du côté musulman et non-musulman, semblent vouloir sortir par le haut.

Ce qui est d’autant plus possible, que l’on peut faire l’hypothèse, un peu risquée, mais réelle, que les derniers attentats sont les derniers coups de queue du dragon jihadiste-terroriste, tout au moins celui de la phase après le 11 septembre. Il n’est pas exclu évidemment que d’autres coups de queue puissent avoir lieu, mais on peut   - et à la limite on doit- miser sur une sortie de cette logique et sur une sortie du cadrage imposé par cette logique. Autrement dit, si l’action policière et judiciaire de la lutte contre le terrorisme doit absolument continuer, il importe toutefois de sortir du seul cadrage de l’action en fonction de cette lutte pour regarder plus loin et plus positivement. C’est-à-dire en vue de construire davantage un projet positif de cohabitation citoyenne commune de non-musulmans et de musulmans dans l’Europe et dans le monde. Et la tâche est énorme sur le plan intellectuel, culturel, social et géopolitique.

Bien que les réflexions et la mise en œuvre de politiques générales visant à prévenir le radicalisme soient immédiatement liées aux tragiques attentats issus de groupes jihadistes-terroristes, il importe de ne pas rester enfermés dans ce seul cadre de pensée et d’action. Il importe de viser une action large et positive en vue de contribuer à la construction du devenir positif des populations de conviction musulmanes au sein de la cité et des relations entre musulmans et non-musulmans.

C’est ainsi que le thème de la radicalisation auquel nous sommes invités à réfléchir peut être pris sous deux aspects.
Un aspect plus restreint qui consiste à fixer l’attention sur l’expression combattante et sur l’expression terroriste du radicalisme.

Dans l’histoire belge et européenne, cet aspect a émergé depuis des décennies à commencer des groupes de soutien au jihad dans les années 1990. Il a pris une forme plus dramatique lors des quelques départs en Afghanistan dans les années 1990-2000. Mais le côté dramatique est apparu davantage depuis 2011 suite aux départs au jihad d’abord et ensuite en raison des attentats terroristes ([2]).

Ce volet spécifique concerne avant tout les forces de police et l’instance judiciaire.

Et concerne une politique particulière du suivi des retours et des objectifs spécifiques de sortie de l’action, des réseaux et des idéologies combattantes jihadistes.

Un aspect plus large consiste à prendre en compte le contexte et l’amont qui aboutissent dans un premier moment à un processus robuste de ce qu’on pourrait appeler un extrémisme aux accents plus ou moins radicaux, constitué par une orientation (sur le plan des idées, des doctrines), vers des conduites, vers des modèles d’action qui procèdent du fait de ne pas se reconnaître dans les finalités, les valeurs, les institutions de la vie publique du contexte où l’on vit.
Cette non-reconnaissance, ce rejet, pouvant aboutir ou bien à une lutte contre (sous différentes formes, dont, dans la forme la plus extrême est l’action armée et celle terroriste, ou bien aboutissant à une distanciation, à un isolement de cette société que l’on refuse.

Je m’arrêterai ici sur ce deuxième aspect, celui de la construction d’un radicalisme robuste au sein d’une partie des populations d’origine musulmane, qui se situe en amont de l’action armée, pour deux raisons.

D’une part il est le plus proche de l’action possible par l’institution dans laquelle nous sommes. Car la « déradicalisation » jihadiste-terrorisme ne peut se réaliser qu’en lien avec l’instance judiciaire-policière.

D’autre part, il me semble un enjeu majeur, par son ampleur et parce que ce radicalisme extrême est en amont du devenir jihadiste-terroriste. Même si tout radical, même extrême n’est pas jihadiste, tout jihadiste présuppose d’être radical extrême.
Et par ailleurs sans en arriver au jihadisme, le radicalisme extrême plus ou moins diffus rend très difficile la vie commune.

Nous avons fait référence jusqu’ici à un radicalisme islamiste propre à des mouvements sociaux. Il faut noter qu’une autre source de radicalisme extrémiste peut émerger à partir de régimes étatiques, soit parce que des formes d’extrémisme y ont conquis le pouvoir (ex. le nazisme, ou bien le Cambodge sous les Khmers rouges), soit parce que des régimes prennent une tournure autoritaire pour dominer leurs populations, soit parce que des régimes prennent une tournure conquérante.

Pour évoquer rapidement cela, je voudrais parler rapidement de deux aspects :

-        d’abord les causes du radicalisme (plus ou moins extrême) et par là du jihadisme ;

-        ensuite poser quelques prémisses pour une action de prévention du radicalisme

2. Les causes du radicalisme

 

Je ne veux pas amener ici des réflexions d’académie sur les causes de la radicalisation. Mais il est indispensable prendre position sur ces questions, car ce n’est que sur base d’une analyse des causes du radicalisme que l’on peut penser une stratégie pour la prévention.

Je suis obligé de faire cette prémisse, car circulent des affirmations et des interprétations que je considère bien réductrices et bien délétères, véhiculées d’ailleurs en une certaine mesure par des échos français.
Ainsi un des arguments consiste à dire que ce sont des conditions structurelles (chômage, discrimination) qui sont la cause de la radicalisation. Ce qui peut avoir pour certains une partie de vérité, mais ce qui n’est pas généralisable, car sinon tous les jeunes au chômage partiraient.

De même on affirme que « l’islamophobie » est cause de radicalisme. Ce n’est pas la seule cause et par ailleurs je pense que si des attitudes et discours islamophobes son présent, ils ne sont pas généralisés comme on le laisse parfois entendre.

Pour d’autres ce sont les bombardements américains ou les injustices dont souffre le peuple palestinien : autant de causes éloignées de la réalité, même si pas du vécu des jeunes, mais qui a elles seules ne peuvent pas expliquer une radicalisation en général.

D’autres, comme Olivier Roy diront que c’est un conflit de générations qui aboutit à une radicalisation de rupture avec les générations précédentes. Ce qui aboutit dans une phrase erronée, mais qui a fait mouche aux oreilles des médias  selon laquelle ce à quoi on assiste » ce n’est pas la radicalisation de l’islamisme, mais l’islamisation de la radicalité » ([3]

Aucune de ces explications partielles n’est suffisante.Ceci pour dire qu’il importe, selon moi, d’analyser la complexité du processus de radicalisation en tenant compte des diverses composantes.Elles sont au moins celle-ci :

-          La personnalité de ceux qui s’engagent dans une action jihadiste. À part les cas psychiatriques, il importe de s’interroger sur la construction de cette structure de la personnalité, de son être au monde et son agir dans le monde, pouvant ouvrir à un choix d’action non seulement jihadiste, mais en plus terroriste et suicidaire. Il importe également de tenir compte de la succession des générations de cette jeunesse dans le cas de jeunes originaires de familles immigrées musulmanes. Questions concernant les jeunes convertis à l’islam, hommes et femmes.

-          La réalité familiale et communautaire : comme lieu possible de construction de cette personnalité, parfois associée à des cultures régionales. Rôle des pères, des mères, des fratries en tenant compte de la succession de générations des parents.

-          Les processus sociaux concrets de radicalisation : solidarité de groupe et constitution de réseaux de sociabilité (éventuellement en lien avec une mise à l’épreuve de l’efficacité du réseau à travers des activités criminelles) ; rôle des leaders et prise en compte des raisons de leur efficacité ; rôle des réseaux sociaux dans la production des connaissances et des mobilisations sans toutefois oublier de prendre en compte les relations sociales concrètes.

-          Les dimensions cognitives, imaginaires, rationnelles qui construisent un rapport au monde, aux autres, une perspective d’action liée à l’islam. À mon avis elles occupent une place centrale. En précisant d’emblée que la question n’est pas celle de l’islam en soi, mais de l’islam tel qu’il s’est construit depuis 40-50 ans dans le monde musulman et en Europe véhiculé par des groupes spécifiques, mais dont la vision à percolé au sein plus large d’acteurs religieux et de populations ([4]).

-          Les conditions économiques et sociales-relationnelles concrètes de la vie de la jeunesse, mais qui sont à prendre en compte tant sous l’angle des déterminismes qu’elles engendrent que sous l’angle des possibilités qu’elles permettent.

-          Les contextes éloignés, de type géopolitique (ex. la situation palestinienne, etc.), actuels ou historiques, mais dont il faut s’interroger sur le plan épistémologique, comment penser l’impact de causes qui agissent sur le plan cognitif, émotionnel, mais pas en tant que cause sociale immédiate.

Cette liste, donnée ici juste pour rappel, ne restitue pas toute la complexité et la profondeur de l’analyse qu’il importe de conduire au sujet de ces facteurs de radicalisme et leur impact. Comme on le voit de cette énumération et contrairement à certaines analyses, je ne considère pas que le radicalisme est uniquement une réponse à des facteurs externes, contextuels (dimensions qu’il ne faut pas ignorer), mais qu’il est un processus engendré également (et tout autant si pas plus) par des structures de la personnalité, nées dans le contexte familial et « communautaire » et par les discours, idéologies structures de pensée religieuse, auxquelles je donne un poids déterminant. Il s’agit ici de prendre en compte les formes des pensées religieuses telles qu’elles se sont construites depuis des décennies et qui véhiculent, en amont du jihadisme et du terrorisme, le difficile positionnement, depuis le XIX° siècle de l’islam face à la modernité. Difficile positionnement qui continue et qui a tendu à s’accentuer depuis 40 ans sous l’impact du salafisme wahhabite. Pendant des années et des décennies, on n’a pas voulu voir qu’il y avait un enjeu autour de la pensée et des normes religieuses, non pas autour de l’islam en général, mais au sujet des visions de l’islam qui se mettaient en place. On commence à changer d’avis, sauf chez certains. Mais il importe aussi de voir la complexité de ce que cela signifie. Rôle des processus de construction et des canaux de diffusion de ces idées.

Pour donner deux exemples de la nécessaire complexité des causes du phénomène  en parlant du système de la personnalité, certains auteurs se limitent à dire que ces jeunes sont des « perdants », ou des « nihilistes ». Ces qualificatifs ne permettent pas de comprendre la complexité identitaire et les processus de construction de cette identité, le rôle des contextes, de la personnalité, des idéologies religieuses qui alimentent des contre-identités.

Ou encore, en parlant de recruteurs, on parle d’endoctrinement, sans s’interroger sur ce qui fait la force de ces recruteurs, leur charisme, leur capacité de conviction, le terreau sur lequel ils s’appuient. Ce dernier exemple permet de voir aussi l’impact d’une carence d’analyse de causes sur les solutions. Ainsi pour contrecarrer des « recruteurs » ou les prédicateurs, on envisage de former des imams et on dépensera pas mal d’argent à ce sujet. On prend d’ailleurs des initiatives en diverses directions de manière assez chaotique. Il y a d’abord le fait de savoir si dépenser de l’énergie et de l’argent dans la formation de la plupart des imams en fonction actuellement pourra donner beaucoup de résultats et à quelles conditions (et de toute manière cette question relève avant tout des autorités religieuses). Et par ailleurs la question est de savoir si de figures bureaucratisées auront la même vigueur charismatique, personnelle, morale et le même militantisme que certains prédicateurs (mais également cette question relève de la responsabilité des autorités et des leaders musulmans).

Cette analyse complexe, systémique des causes doit également s’atteler à les hiérarchiser dans leur efficacité causale : on ne peut pas les considérer, toutes, selon une même capacité d’impact. Parfois des propos, entendus chez les uns ou les autres, mettent tout dans le même sac et donnent à tout la même efficacité. On ne peut pas mettre dans la même chaîne causale un discours radical, l’impact d’un leader, le chômage des jeunes ou la guerre en Iraq déclenchée par les USA en 2003. Savoir analyser lucidement cette question est important entre autres dans le travail éducatif avec les jeunes, et même dans la construction de leur personnalité, et plus en général dans la mise en place d’actions de prévention.

S’il y a une multiplicité des causes, alors il importe que l’action préventive soit large.

Parenthèse : questions à propos des responsables et leaders musulmans

Juste une remarque complémentaire : le défi est grand aujourd’hui, et plus que jamais, pour les leaders et les institutions du monde musulman belge. Il me semble que certains continuent à être paralysés, immobiles ; ou à ne pas comprendre les enjeux. Parfois en s’illusionnant que par l’importation de modèles de pays musulmans on pourrait résoudre les défis d’ici. Les leaders institutionnels ou associatifs ne semblent pas trouver l’énergie intellectuelle et personnelle pour s’engager dans une voie de réponse active, qui va aux sources des déviances terribles en cours dans l’islam contemporain.

Les intervenants, non-musulmans dans la lutte contre la radicalisation ont beau à se mobiliser et à agir pour promouvoir des voies positives pour l’enfance et la jeunesse, mais si le monde musulman et ceux qui ont une responsabilité ou ils se sont hissés au rôle de responsables, locaux ou plus larges, reste immobile, s’il ne s’active pas dans le fond et pas seulement en façade, et ceci d’urgence, tout le monde risque d’être embarqué encore pendant longtemps et dramatiquement dans des chemins bien épineux.

Pour donner un exemple : l’école a beau se mobiliser encore plus que ce qu’elle fait, mais si dans des groupes, dans des associations, on continue à dire aux jeunes que certains enseignements ne valent rien face à la doctrine coranique, que l’école et les « autres » veulent dominer l’islam et le détruire (ce qui est fondamentalement faux, et pourtant cela se dit) ; qu’il importe de dire ce qu’ « ils » veulent pour les examens, mais que les vérités sont ailleurs; que la société ne veut pas des musulmans et les rejette et qu’il faut émigrer dans des pays musulmans ; que l’islamophobie règne en général en Belgique (ce qui est faux comme constat généralisé et pourtant cela se dit et se clame) ; que l’importance est de consolider le pôle musulman en face, parfois contre, parfois pour s’isoler des « autres », plutôt qu’agir avec les autres ; qu’il faut cultiver voire exaspérer la différence pour garder son identité ; que, dans un esprit de boutade peut-être, mais plutôt mal placée, on écrit qu’il « faut en finir avec le vivre-ensemble » ; que la référence au pays et à l’islam « d’origine » est bien plus importante que la référence au pays où l’on vit, quitte à utiliser ce pays de manière instrumentale pour soi et pour des membres de sa famille dans le pays d’origine, alors il ne faut pas se plaindre et pleurer ensuite que ces jeunes vivent dans une désaffection totale par rapport à la société où ils vivent, par rapport aux études, par rapport à une insertion.

Entre parenthèses : c’est bien ce que recommandait Said Qotb dans les années 1950, le leader Frère musulman, un des fondateurs historiques de la pensée radicale et jihadiste, qui écrivait qu’il importe « de se désaffectionner par rapport à l’Occident, l’ennemi total de l’islam », car il faut être armés, même moralement et culturellement, pour le combattre. C’est réussi. Sans s’en rendre compte, et pour une grande partie des musulmans sans le vouloir, mais d’autres en se rendant bien compte de ce qu’ils faisaient, peut-être sans en mesurer les conséquences. En tout cas, le vœu de Said Qotb est en train de se réaliser parmi les musulmans européens.

Et face à ces propos généralisés, on entend de rares voix qui réagissent, mais qui sont vite marginalisées et accusées d’être vendues aux « autres » ou de s’être fait piéger, et on entend surtout un silence, éventuellement embarrassé, ou des propos parfois de façade, mais presque pas accompagné de pratiques de fond, d’analyse critique et de retour critique sur les trente-quarante années d’enseignements de visions, de recherche d’une voie de pensée renouvelée. Alors, on se demande vraiment si toutes les actions que des gens de bonne volonté, musulmans ou non-musulmans, entreprennent ne risquent pas d’être des efforts semblables à ceux de ramer avec une cuillère à soupe contre le courant d’un torrent impétueux.

Ceci dit, et malgré tout, il importe que toutes les instances et les personnes concernées se mobilisent dans la sérénité et avec énergie, dans la complémentarité de leurs compétences et de leurs responsabilités respectives.

 

 

3. Étendue et prémisse pour une action préventive. Pour une vision et un plan d’action globale

 

L’État ne peut pas tout faire. Il importe une large mobilisation qui devrait concerner le plus grand nombre des membres de notre société et des instances qui la composent, tant parmi les musulmans que parmi les non-musulmans.

Mais si l’État (dans ces diverses composantes) ne peut pas tout faire, il a certainement un rôle majeur à jouer tant directement que dans le soutien indirect de ce qui se fait et peut être fait à d’autres paliers de la société.

Mais cette action aurait avantage d’être pensée et inscrite dans une vision globale. J’ai parfois l’impression que face à l’urgence, on agit par coups, par des initiatives éparses, dans le désordre, parfois dans la juxtaposition, aboutissant parfois à l’amateurisme. Le tout donnant l’impression (et ce n’est pas seulement une impression) d’une certaine gesticulation, des déclarations qui apparaissent comme des effets d’annonce, qui ne rassurent pas et ne convainquent pas les citoyens, musulmans ou non musulmans, qui accroît les inquiétudes et peut contribuer à accroître les tensions.

J’essaie ici de poser quelques préalables à la mise en place d’une vision et un plan d’action globale.

 

3.1.Une action à de multiples niveaux et par de multiples acteurs de la société

Qui peut intervenir et qui intervient déjà dans cette mobilisation contre les dérives radicales et pour une cohabitation positive ?

-          les instances de l’État (dans ses divers niveaux de pouvoir) et concerner l’enseignement, la santé, la culture, l’aide sociale, etc. ; évidemment la Justice et l’Interieur, sans oublier pour certains aspects, les Affaires étrangères.

-          l’action publique (financée à des degrés divers, : éducative, culturelle, sportive….

-          le monde associatif, particulièrement important, car il pénètre dans la vie sociale de manière capillaire

-          les regroupements volontaires créés par des citoyens en fonction de leurs domaines d’ intérêt

-          des initiatives privées de citoyens

-          les instances ou les groupes convictionnels et en l’occurrence ceux qui adhèrent à la foi musulmane (j’ai évoqué la question plus haut).

3.2. Des actions à finalité multiple

Toutes les actions n’ont pas les mêmes finalités, car différents niveaux de la vie commune sont en jeu :

-        Interconnaissance-confiance : actions qui visent à combler des fossés et à reconstruire des relations

-        Connaissance : connaissance de la société, de l’islam, des institutions et de leurs fondements et raisons d’être.

-        Débats entre citoyens : débats généraux, débats qui n’ont pas assez lieu sur les « questions qui fâchent » entre musulmans et non-musulmans, avec les préalables nécessaires pour que ces débats puissent avoir lieu et se dérouler de manière constructive ([5])

-        Des actions communes dans les quartiers, dans le domaine culturel, sportif, éducatif etc, importantes pour la pratique concrète de la vie commune.

 

3.33.3. La temporalité

Tout ne sera pas résolu tout de suite. Mais tout doit être mis en route sans tarder.

Les effets de l’action entreprise se déploient dans des temporalités différentes (court, moyen, long terme), ce dont il faut être conscients et qu’il faut penser dans leur complémentarité.

  • Certaines actions doivent intervenir dans l’immédiat, dans une urgence (malgré tout bien pesée), tout en inscrivant cette action dans la construction d’une stratégie plus ample. Ainsi, par exemple, des enseignants doivent pouvoir être outillés dans l’urgence à la capacité de répondre aux questions des élèves. Tout en envisageant des actions structurelles plus à long terme.
  • Certaines actions ont des effets sur le moyen terme. Ainsi par exemple des formations de travailleurs sociaux, éducateurs…, certaines formes de communication sont efficaces dans le moyen terme. Ou encore : une action de relations entre citoyens musulmans et non musulmans ne peut avoir des effets que si elle est pensée dans le moyen-long terme.
  • D’autres actions le sont dans le long terme, dans l’espace de quelques années.

3.4.Actions dans la durée et avec une visée stratégique et pas des « one shot » et sans visée.

Parfois, que ce soit dans des interventions d’acteurs publics ou des interventions de groupes, on se limite à des actions « one shot », démonstratives. Il importe au contraire de privilégier des actions dans la durée, même celles qui se confrontent à l’immédiat.

Mais cette action dans la durée doit se préoccuper de s’inscrire dans une stratégie, sous peine de s’essouffler par manque d’objectifs.

3.5.Actions qui ne juxtaposent pas et ne prétendent pas « inventer l’eau chaude »

Conduire, soutenir des actions qui valorisent, soutiennent, éventuellement aide à réorienter ce qui se fait, ou si nécessaire inventent de nouvelles choses, mais ne pas faire l’erreur de prétendre de tout faire à partir de zéro.

Par exemple, la grande urgence est de soutenir, donner des outils approfondis, mais lisibles, accroître des capacités de connaissance, pensées méthodiquement, pour les enseignants, depuis le primaire jusqu’au secondaire, pour soutenir l’immense travail qu’ils font déjà dans leur démarche pédagogique, face aux questionnements, voire aux conflits, aux positionnements qu’ils vivent au sein de l’école. Comment s’appuyer pour cela sur des institutions existantes, comment amener à faire collaborer les réseaux scolaires dans le domaine, etc.

Éviter également de multiplier les méta-structures, les coordinations de coordinations, les interminables études préparatoires, qui coûtent de l’argent, alors que les moyens disponibles, malgré tout, ne sont pas énormes, loin de là.

3.6 Action pensée par rapport aux réalités propres de la Belgique et pas seulement importées.

On a vu depuis quelques années, prises de panique, des initiatives qui empruntent des « trucs et astuces » à l’un ou l’autre lieu qui semble proposer des solutions quasi miracle. Des commissions parlementaires vont ici ou là pour voir « la » recette. Et on la transpose telle quelle sans s’interroger sur les possibilités et les conditions sociologiques d’efficacité ici. Certes, connaître ce qui se fait ailleurs est indispensable, mais chaque lieu, chaque pays a sa spécificité, sa culture, ses situations sociales. Des transpositions pures et simples ou l’utilisation sans critique de recettes à la mode ou dont on parle, risque de ne pas servir.

Par exemple : on a parlé beaucoup du modèle danois de récupération des jihadistes ou de celui québécois, sans s’interroger sur la différence en nombre, en composition sociale de ces personnes au Québec, au Danemark et en Belgique, ce qui fait que le transfert de méthodes est bien difficile, voire impossible.

Ou encore, un autre exemple : après 2001, les USA ont mis en évidence la nécessité de produire de «contre-narrations », des « contre-discours ». Cette idée est liée à toute une philosophie et une sociologie du rôle des « narrations », de leur rôle performatif, celles que, par exemple, Daesh, utilise. Cette notion de narration, me semble trop réduite, souvent ramené à des produits formels de type publicitaire, alors que ce qui est en jeu ici n’est pas seulement une narration, mais bien ce qui la fonde, à savoir des concepts, des théories, des faires. Et ce qui lui donne légitimité, à savoir les auteurs, l’environnement de pensée.

D’un coup, le contre-discours est devenu un axe d’action, souvent un gadget, fait de capsules vidéo, en dépensant de l’argent à ce sujet, sans s’interroger sur les conditions sociologiques, culturelles qui font qu’un discours, une narration est efficace et est considérée légitime et mobilisatrice.

Ceci impliquerait également une réflexion sur les « narrations » qui, dans l’histoire de nos pays, ont été produites au fil du temps pour donner sens, les « grands récits », dont certains ont dépéri, d’autres sont bien vivants. Mais le retour à l’histoire de ces narrations, devrait également servir à voir comment celles-ci ont été construites et diffusées. À penser aux erreurs commises. Non pas pour les transférer tel quel, car dans le monde contemporain les constructions narratives sont des nouvelles logiques de mise en œuvre.

 

3.7. Complémentarités et coopérations de l’action publique

 Malgré les différents niveaux institutionnels, malgré les différences politiques, l’urgence et l’ampleur de la question appellent à une coopération accrue, car l’absence, la fragmentation de l’action laissent encore davantage d’espace aux forces négatives d’où qu’elles viennent.
On a vu la force et la capacité d’impact d’un type de pensée musulmane, de la pensée jihadiste, tout comme des forces hostiles à une cohabitation harmonieuse entre musulmans et non-musulmans. Mais cette capacité d’impact est d’autant plus grande si les hésitations, les polémiques inutiles, les atermoiements, les esprits de cloche institutionnels sapent les actions positives.

Avec d’autres parties du pays, la Région bruxelloise est en première ligne dans ces combats. Elle aurait toutes les cartes en main et toute légitimité pour s’affirmer comme leader de l’action et de l’initiative.

 

Conclusion

Dans le cadre de ce texte je me suis limité à poser deux cadres préalables : d’une part celui de l’analyse des causes du radicalisme au sens large et du radicalisme jihadiste-terroriste ; d’autre part j’ai posé quelques préalables en vue de la construction d’une large vision et d’une stratégie de l’action mobilisatrice non seulement des instances publiques, mais également d’autres instances qui peuvent être sollicités, soutenues, stimulées par l’action publique.

Le tout pour avancer dans l’urgence, mais pas dans la précipitation d’initiatives improvisées.

Le travail va être long : il a fallu 40-50 ans pour que le la penses radicale religieuse, de marque frériste ou salafiste se diffuse ; il a fallu quelques décennies pour que ces idées engendrent un effet, souvent non voulu de radicalisme jihadiste et terroriste.
Il faudra pas mal d’années si pas de décennies pour sortir de cette impasse. À condition d’agir avec énergie et avec une vision de l’action à mener.

----------------------------------------

Parenthèse finale : Quid des perspectives d’avenir pour la jeunesse moins favorisée ?

J’ouvre une parenthèse sur une question difficile. Dans le fait la réalité du manque d’emplois est bien là et risque de durer longtemps, si jamais il sera résorbé. Dès lors, quelle posture avoir par rapport à cette jeunesse, issue de familles moins aisées, musulmanes, mais également non-musulmanes face à situation actuelle de manque objectif de travail ? Quel discours leur tenir dans le monde de l’enseignement, dans le monde éducatif en général ? Une réflexion devrait se faire, car je vois et j’entends plusieurs postures.

-Ignorer cette situation, faire comme si ce vécu de jeunes n’avait rien à voir avec cette réalité qui rend les perspectives bien difficiles.

-Condamner politiquement cette carence du système, mais sans rien proposer. Ou bien en dénonçant le fait en tant que victimisation. Beaucoup de discours ont émergé dans ce sens : on attribue la difficulté d’accès à l’emploi à la discrimination, à l’islamophobie. Ce qui peut exister dans certains cas. Mais qui serait à analyser également dans le contexte de la compétition entre demandeurs d’emploi, ce qui permet à des entreprises de choisir ceux qui leur conviennent le mieux. Ce discours qui se limite à la dénonciation, satisfait peut être ceux et celles qui le tiennent, mais ne sert pas à grandes choses aux jeunes.

- Un discours d’élitisme, qui consiste à proposer aux jeunes des modèles de jeunes qui « ont réussi », en termes d’argent, de notoriété, de médiatisation. Le discours publicitaire d’ailleurs conforte ce modèle. Ce sont des chanteurs, rappeurs, footballeurs, boxeurs. Ceci aboutit à nourrir un rêve, que bien peu pourront réaliser. Ou bien on propose le modèle de jeunes qui ont fait une carrière dirigeante ; à la manière américaine, on montre des modèles de top niveau, on distribue des « awards ». C’est déjà plus pertinent que le modèle élitiste culturel ou sportif, car on dit à des jeunes, souvent enfoncés dans un horizon de repli, que des choses sont possibles, mais à condition de ne pas se limiter à montrer ces figures de réussite, mais également de montrer ce qui a fait que ces jeunes ont réussi. Ce discours qui propose des modèles élitiste de référence a ses revers. D’une part celui que les jeunes peuvent rencontrer assez facilement dans des modèles pratiques, ceux des dealers de drogue qui assurent de l’argent et une certaine notoriété au moins au niveau du quartier ou des boîtes de nuit. La dimension morale est ignorée. La spirale de la consommation de drogues également. Le risque de la prison devient facteur d’adrénaline même s’il engendre des étapes progressives d’une spirale négative, parfois assorties d’un refuge dans l’islam pieux ou radical.

D’autre part, le modèle de l’excellence assorti du modèle de victimisation, peut aboutir encore plus dramatiquement dans les discours jihadistes.

-Un autre modèle, qui me semble qu’on ose peu proposer est celui d’une vie normale, endurante et difficile. Autrement dit proposer un modèle qui consiste à dire que la vie ordinaire est une valeur, avoir une famille est une valeur, vivre honnêtement est une valeur. Parle-t-on encore de ce que c’est une vie moralement honnête ?

Qui consiste à dire également que la situation est objectivement difficile. On peut analyser le fonctionnement du système et les volets qui fonctionnent mal et s’engager éventuellement comme citoyen pour l’améliorer. Mais que, dans la plupart de cas, cette analyse du système, d’une société qui reste structurellement inégale, n’a pas à interférer, à dominer l’horizon de son projet de vie. D’autant plus que cette société-là, n’est pas entièrement et rigidement bloquée.

Et traduire donc l’analyse en termes d’action : des jeunes de milieux moins nantis même pour l’exercice d’une vie normale, surtout du travail, auront plus de difficultés que pour des jeunes de familles moyennes ou plus riches. Ce type de discours se doit de le dire clairement aux jeunes. Leur entrée professionnelle est plus difficile pour un tas de raison : disposer de la culture contextuelle, disposer de savoirs-faire, disposer des relations sociales même faibles, disposer d’horizons ouverts. Parfois, j’entends de jeunes dire : « j’ai un diplôme et on ne veut pas de moi ». Mais j’ai envie de dire que le diplôme n’est pas tout : il faut une culture large, des savoirs-faire, des savoir-être, en plus que des relations sociales. Et ce n’est pas en se repliant ou en s’enfermant dans l’ethnique ou dans le religieux qu’ils s’en sortiront. Au contraire, ce repli ou cette sur-identification ethnique et religieuse, tellement mise en avant dans les discours multiculturels et dans leurs exaspérations identitaristes, réduit, rétréci leurs chances. Et dire, montrer que l’école (et pas seulement l’école, même le sport, des associations de jeunes) peut leur offrir ces outils, mais qu’ils devront travailler dur, plus dur que d’autres. Que la difficulté est présente. Mais que ce travail, cet effort dans la difficulté sont le gage d’une réussite à terme. Certes pas nécessairement dans la notoriété, dans un grand succès en termes d’argent, mais dans la vie normale de bien-être et de bon vivre. Certes les contraintes structurelles sont là. Toute la question est de s’y prendre pour les contourner et les dépasser, au lieu de s’y faire dominer et écraser en en restant à la dénonciation ou à la victimisation. Certes les mirages de l’argent facile sont là, y compris par le commerce de la drogue. Mais à terme cet argent facile est gagné à un prix très lourd et il est de toute manière gagné de manière immorale.

Je pense que le monde éducatif, mais également familial, et également médiatique devront clarifier à eux-mêmes ce qu’ils entendent proposer aux jeunes, car on semble flotter dans la grande incertitude ou opter pour des dénonciations sans avenir. Et dans cette incertitude, le discours radical-islamique, ou le discours conservateur-religieux ont tout l’espace pour proposer leur modèle, qui est clair et sans incertitudes.

 


[1] Ce texte est un remaniement du texte publié précédemment : « Un mois après : perspectives pour un élan après les attentats du 22 mars ».

[2] J’ai retracé l’historique du radicalisme extrémiste en Belgique et plus précisément à Bruxelles, en quelques pages dans mon ouvrage L’Iris et le croissant. Bruxelles et l’islam à l’épreuve de la co-inclusion, Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain, 2010, p.261-276. Cet ouvrage a été publié avant les évènements d’après le Printemps arabe, mais on y voit la longue présence de noyaux de jihadisme. On y voit aussi le changement d’échelle qui se sont opérés dans les dernières années. A propos de ces étapes du radicalisme, j’ai publié un bref texte dans mon blog(felicedassetto.eu) : Les quatre moments du jihadisme,15.11.2015.. J’ai analysé en détail les dynamiques sociologiques de l’attentat de Paris du 13 novembre 2015 dans un article publié dans mon blog : Esquisse d’une sociologie d’un acte jihadiste à finalité terroriste de grande ampleur, 9 janvier 2016. Ce texte devra être mis à jour en termes d’arrestations et des attentats de Bruxelles, mais il décrit de manière qui reste pertinente la sociologie de ce groupe terroriste et l’articulation entre délinquance commune et radicalisme.

[3] J’ai discuté ces analyses et j’ai proposé ma propre analyse du processus de radicalisation dans un texte publié en 2014 (qui est en train d’être approfondit et réélaboré en vue d’un ouvrage : Dassetto F., « Radicalisme et djihadisme. Devenir extrémiste et agir en extrémiste », juin 2014, dans Essais et recherches en ligne, https://www.uclouvain.be/cismoc.html

[4] Voir à ce sujet : Felice Dassetto, » Quarante ans d’islam belge : un bilan qui ne mâche pas ses mots », 9 novembre 2014, dans le blog : felicedassetto.eu

[5] Je renvoie à ce sujet aux travaux suivants : J. de Changy, B. Maréchal, F. Dassetto, Musuulmans/Non-musulmans : les nœuds du dialogue,/Moslims en niet-moslims. Knelpunten in de dialoog, Fondation roi Baudouin ; B. Maréchal, C. Bocquet, F. Dassetto, Musulmans et non-musulmans à Bruxelles, entre tensions et ajustements réciproques ; Musulmans et non-musulmans en Belgique : des pratiques prometteuses favorisent le vivre-ensemble, Fondation roi Baudouin, 2006.

Ces publications (en version française ou néerlandaise) issues de recherches-action et de larges enquêtes peuvent être téléchargées gratuitement du site de la Fondation roi Baudouin ou obtenue sous format papier à la FRB

 

Un mois après : perspectives pour un élan après les attentats du 22 mars

Felice Dassetto

18 avril 2016

L’efficacité pratique du radicalisme terroriste fait prendre conscience que le temps n’est plus aux tergiversations. Ce n’est pas non plus le temps des accusations ou des polémiques, même si faire un bilan du passé est toujours utile. Ce n’est pas non plus le temps de l’amateurisme et de l’improvisation qui semblent encore continuer à frapper la construction de la vision et de l’action au sujet de l’islam (elles le font depuis des décennies, pour preuve les vicissitudes incessantes de l’Exécutif des musulmans de Belgique), tout au moins en Belgique francophone.

Ce qui est suggéré dans la suite peut paraître trop large et trop général : il suggère des pistes pour penser une vision d’ensemble des actions à entreprendre pour agir contre la radicalisation et pour un projet de renouvellement et pour poser des préalables afin de concrétiser cette vision. Mais à l’aide de quelques exemples, j’essaie de montrer que cela est très concret, tout en essayant de prendre du recul pour disposer d’une stratégie, d’une hiérarchie de priorités, d’une temporalité. En somme d’une vision structurée.

Souvent, il s’agit d’ailleurs de choses qui se font déjà, mais qui manquent parfois de recul, de consolidation et de ciblage.

Après quelques prémisses générales, (1) j’esquisse une analyse des causes de la radicalisation étape indispensable pour envisager les actions conséquentes. Ensuite (2) je pose la question de savoir qui est concerné par cette grande mobilisation indispensable. Mais pour envisager un grand plan d’ensemble et ne pas foncer à tête baissée sur quelques idées éparses, il me semble utile (3) de poser quelques aspects préalables, quelques principes de base aux actions à entreprendre. Et enfin (4) à titre d’exemple j’essaie de esquisser de manière incomplète quelques perspectives d’action et quelques priorités en direction de la jeunesse. Dans le texte il y a deux excursus, en italique : l’un concernant les concitoyens musulmans et l’autre concernant les perspectives de la jeunesse moins favorisée et ce qu’on lui propose.

Lire la suite...

Une pensée jihadiste-terroriste clairement énoncée.
Analyse d’un article qui justifie les « attentats sur la voie prophétique ».

 

Felice Dassetto

30 mars 2016

 

Depuis les attentats à finalité terroriste, qui témoignent d’une radicalité extrême, on se demande comment des personnes aboutissent à commettre de tels actes. Les arguments qui tentent de donner des explications uniquement par une référence au contexte social (chômage, discriminations, etc.) ou à des aspects géopolitiques ou à l’histoire coloniale sont bien insuffisants. Des psychiatres tentent d’y voir clair à partir des constructions des personnalités. Il faut admettre qu’il y a une convergence et une pluralité de causes et de raisons. (Je me permets de renvoyer à mon texte Radicalisme et djihadisme. Devenir extrémiste et agir en extrémiste, dans www.uclouvain.be/Cismoc,juin 2014).

Parmi ces multiples causes il ne faut pas ignorer les idées, leur force car dans tout radicalisme et dans tout terrorisme la construction idéelle pèse lourdement. L’être humain fonctionne par la construction idéelle produite par sa raison et par ses passions. Des écrits, des paroles, des images véhiculent, construisent le radicalisme combattant et celui terroriste.

Le texte que je vais analyser est issu de la livraison de février 2016 de la revue électronique Dar al-Islam, produite par Daesh en langue française donc à destination surtout de la jeunesse musulmane francophone européenne. Le titre, « Attentats sur la voie prophétique » est assez parlant, mais on comprendra tout le sens et la portée de ce texte dans la suite.

Lire la suite...

Après le 22 mars et les attentats de Zaventem et du métro. Pour aller de l'avant.

Felice Dassetto

23 mars 2016

 

En général dans ce blog, l'écris avec le profil qui est le mien, celui d'un professionnel de l'analyse sociologique, qui tente, par ses outils, d'analyser les réalités de nos sociétés contemporaines.
Le texte d'aujourd'hui, tout en restant, je pense, dans la cadre d'une analyse, dit les choses de manière plus directe. Ce ne sera pas la norme pour les textes à venir.

Comme on pouvait s’y attendre, un nouveau coup a été frappé par une action jihadiste aux conséquences très graves. Le drame, la compassion pour les victimes et leurs familles, l’émotion, ne doivent pas nous empêcher de tirer les leçons et de penser la suite.

1.À l’heure actuelle on pourrait dire que l’hypothèse la plus probable pour comprendre la logique de cet attentat bruxellois est de le situer comme un des derniers coups de queue du noyau qui a perpétré les attentats du 13 novembre à Paris. On pourrait privilégier cette hypothèse plutôt que celle d’un nouveau noyau qui aurait été réveillé.

Lire la suite...

Le bouillonnant leadership musulman en Belgique.

Au-delà des agitations pour chercher de comprendre des logiques

Felice Dassetto

26 janvier 2016

Les mois de décembre-janvier 2016 ont vu se renouveler des agitations autour de la formation des « «cadres » de l’islam et ont vu des polémiques autour de certaines figures de leaders et des interventions politiques diverses. Le tout sur le fond des évènements dramatiques des attentats à finalité terroriste qui ont vu des musulmans belges jouer un rôle majeur.

On peut évoquer le projet formulé par la commission Marcourt de créer des lieux de formation supérieure islamique, reçu dans des sens divers au sein du monde musulman. Ou encore la décision sans lendemain de la Région bruxelloise de financer un projet de capsules vidéo d’exégèse coranique, confié à trois personnes qui ont ensuite renoncé à leur projet en sentant le désaccord ou les critiques qui se faisaient sentir au sein de la communauté musulmane. La presse a depuis janvier largement fait écho d’agitations de personnes et de politiques autour du leadership musulman belge.

Lire la suite...

Les attentats du 13 novembre  à Paris.

Esquisse d’une sociologie d’un acte jihadiste à finalité terroriste de grande ampleur([i]).

Felice Dassetto

9 janvier 2016

 

Ce texte entend éclairer des aspects sociologiques qui émergent à partir d'une analyse de l'entreprise jihadiste à finalité terroriste du 13 novembre 2015 à Paris. Ce n'est donc pas avant tout une analyse du modus opérandi (tâche de l'enquête judiciaire et policiaire). Il s'agit d'une ébauche d'étude des fonctionnements sociologiques propres à cette entreprise et à son contexte, conduisant l'analyse à partir des acteurs, sociologiquement situés et de leur agir. Qui sont-ils en tant qu'acteurs sociaux? Comment agissent-ils en tant que collectif? Quel contexte rend possible quelle action?

Lire la suite...

2015 : année de questions et de zones d’ombre

Felice Dassetto

Noël et Solstice d’hiver 2015

Chacun d’entre nous fait le bilan du temps qui passe à partir de ses sensibilités et de son vécu, de l’attention qu’il a portée à l’un ou l’autre événement en fonction de ses propres attentes. Mon bilan de cette année est, plus que jamais, celui des questions qui n’ont pas toutes les réponses, ou plus exactement, des questions dont on verrait théoriquement des réponses possibles et des voies d’issues, mais dont les voies d’issues semblent actuellement bouchées, impensables. Ce qui pose des questions au sujet de la construction des évidences, des pesanteurs sociales et des logiques de domination.

Je rentiendrai quatre zones d'ombre de cette année. Les faits sombres des attentats du début et de fin d'année et ce qu'ils impliquent comme zone d'ombre qui plane sur l'ensemble du monde musulman. Je poursuivrai avec les zones d'ombre du développement de la mondialisation conteporaine qui nous engage tous dans une course folle, alimentée de promesses ou d'illusions d'avenir économique, technologique, culturel. Je poursuivrai en m'interrogeant brièvement  à propos des vagues migratoires contemporaines. Et enfin, l'actualité et l'engouement contemporain m'amène à m'interroger au sujet de Star wars: une zone d'ombre de propagation d'un certain type de culture. Et pour finir je dirai juste un mot de saison à propos de toute ma perplexité concernant les Plaisirs d'hiver bruxellois.

Lire la suite...

Les quatre moments du jihadisme contemporain

Felice Dassetto

15/11/2015

Les attentats du 13 novembre 2015 verront se multiplier les commentaires, la reprise des séquences filmées, le suivi minute par minute des évènements; l’espace médiatique et du web en est et en sera saturé.

J’ai pensé utile en général et en particulier à l’usage de groupes, d’enseignants, de jeunes, d’analyser avec recul cette tragédie, cet acte jihadiste, en les situant dans une perspective historique et dans une analyse des productions idéologiques. Cette analyse dans un texte qui essaie de ne pas être trop long, est nécessairement abrégee.

Ces gens qui se pointent en tirant avec leurs armes et en se faisant exploser, ne surgissent pas de nulle part. Ils ne sont pas nés hier, dans les derniers mois ou uniquement dans le contexte de Daesh. Ils sont les enfants et les petits enfants de cinquante ans d’idéologie radicale et jihadiste.S’il a fallu cinquante ans pour construire l’environnement et la culture jihadiste, il en faudra beaucoup pour convaincre des musulmans que cette idéologie, et les idéologies non jihadistes qui la nourrissent directement ou indirectement, ont amené l'islam au désastre moral et intellectuel qu'il connaît maintenant. Mais il n'est jamais trop tard pour un sursaut.

Lire la suite...

Résultats des élections en Turquie et des populations de nationalité turque en Belgique.

Quelques questions qui nécessiteraient réflexion et débat, y compris au sein des partis politiques belges.

Felice Dassetto

10 novembre 2015

Les récentes élections législatives en Turquie, qui ont succédé à celles de juin 2015, ont vu le succès du parti « Justice et développement » (Adalet ve Kalkinma Partisi, AKP). L’emblème quelque peu étonnant de ce parti, à savoir une ampoule électrique allumée, occulte quelque peu la dimension religieuse de ce parti, qui allie l’idée de développement économique et social mené à l’enseigne d’un libéralisme social, moderniste sur le plan économique et social, avec l’idée d’une islamisation de la société et de l’État dont ne sont pas clairs, me semble-t-il, les objectifs finaux.

Lire la suite...

 

Islamisme modéré. Pour tenter d’y voir clair et savoir de quoi on parle.

 

Felice Dassetto

Une première version a été publiée dans La libre Belgique, 10.12.2011

Le terme d’islamisme « modéré » est devenu courant. Il importe d’en comprendre le sens de l’intérieur du vocabulaire politique musulman, arabe et turc, dont il fait désormais partie et où il est apparu depuis les années 1990.

Ce terme a deux matrices différentes de signification: l’une strictement politique, mais avec des racines religieuse ; l’autre religieuse, mais avec des implications politiques.

Lire la suite...

2050 : Avenir en catastrophe ?

À propos d’une exposition aux Musées des Beaux arts de Bruxelles et des thèses de Jacques Attali.

Felice Dassetto

10 octobre 2015

 

Les Musées royaux des Beaux-arts de Bruxelles ont organisé une exposition étonnante : « 2050 : Une brève histoire de l’avenir », qui sera visible jusqu’au 24 janvier 2016.

Cette exposition a comme point de départ et comme fil conducteur le livre de Jacques Attali, Une brève histoire de l’avenir (publié en 2006 chez Fayard et réédité en poche) et a été lancée à grand renfort de communication relayée par les médias. Ce livre est une synthèse de thématiques développées dans les ouvrages précédents.

À l’époque de sa première publication, le livre avait déjà suscité des débats.

Lire la suite...

Immigrations et réfugiés politiques : à la recherche d’un cap 

Felice Dassetto

14.09.2015

Les urgences d’action au sujet des nouvelles migrations et des réfugiés politiques a secoué tout le monde et a sorti enfin le gouvernement de sa torpeur. L’émotion se fait sentir et c’est bien ainsi si cela sert à secouer les choses. Toutefois, il ne faut pas en rester à l’émotionnel pour bâtir une action collective. Il ne faut pas non plus en rester à la cacophonie, au brouhaha et à la courte vue. Et encore moins à la critique politique de bas étage. La question est difficile et personnes ne dispose de « la » bonne solution. Il n’y a que des solutions les moins mauvaises possibles.

Lire la suite...

Dépasser les controverses du halâl et sortir par le haut

Felice Dassetto

20 août 2015

Introduction

On sait combien la nourriture ne répond pas seulement à un besoin naturel et n’est pas seulement un fait matériel et économique. Evidemment ces deux dimensions sont fondamentales et les populations du monde qui souffrent de la soif et de la faim le savent bien, tout comme tous ceux qui œuvrent dans le secteur de l’alimentation. Mais la nourriture est aussi un fait historiquement ancré dans les cultures et les civilisations.

Lire la suite...

Les régulations alimentaires dans quelques cultures et civilisations… et dans la société contemporaine sécularisée

Felice Dassetto

Août 2015

L’importance des habitudes alimentaires dans les cultures et dans les civilisations n’est pas à démontrer d’autant plus que l’alimentation nourrit non seulement les corps, mais également les identités et contribue à construire des sociabilités. C’est la raison pour laquelle souvent les religions et les philosophies s’en mêlent. Faisons rapidement le tour de quelques attitudes alimentaires dans des civilisations en se concentrant sur les enseignements doctrinaux des religions et des philosophies. Bien entendu, il ne faut pas oublier que les pratiques ne correspondent souvent pas aux doctrines : cela dépend de la capacité d’emprise des doctrines au sein des populations.

Lire la suite...

Les rites : Fête « nationale », Tour de France, Ramadan

Felice Dassetto

24 juillet 2015

Tout groupe humain, depuis toujours, invente des rites. Les rites sont des conventions, des manières de faire, réitérées dans le temps, par lesquelles les membres d’un groupe se reconnaissent. Peu importe la nature du groupe : une famille, un clan, un Etat, un village ou une ville, un groupe religieux, sportif, professionnel….

Lire la suite...

A propos de la formation des « cadres « de l’islam

Felice Dassetto

29.05.2015

 

1. Rappel du contexte en introduction

 

Le Ministre Marcourt avait annoncé dans le passé (même avant qu’il n’ait la compétence relative à l’enseignement supérieur), je suppose sur la suggestion de quelques membres de son cabinet, de vouloir ouvrir un « Institut public d’études sur l’islam ». Ce qui était une chose bizarre dans le paysage universitaire et du point de vue constitutionnel belge. Et pourquoi pas alors un institut public d’étude du catholicisme, ou du judaïsme ou de la franc-maçonnerie….. On peut comprendre l’intention du Ministre devant le souhait de tenter de réguler le devenir de l’islam belge. On peut la mettre en compte également de certains reflexes napoléoniens du Ministre

Lire la suite...

Le monument manquant de Waterloo

Felice Dassetto

18 mai 2015

Les commémorations du bicentenaire de la bataille de Waterloo approchent à grand pas. Les places pour le grand jeu de reconstitution de la bataille sont vendues. Champagne et diners sous tente agrémenteront le spectacle du public plus fortuné. Les opérateurs touristiques inscrivent les commémorations dans leurs circuits. Les hôteliers se frottent les mains car les touristes sont attendus en nombre. Les investissements publics et privés seront rentabilisés. Le business Waterloo est bien installé.

Lire la suite...

Après Daesh, les attentats de Paris : incertitudes et trois mois de déclarations

Felice Dassetto

12 avril 2015

Trois mois sont passés depuis les attentats aux journalistes de Charlie Hebdo et à la supérette casher de Paris. D’autres atrocités ont eu lieu en Europe et surtout au Moyen-Orient et en Afrique par l’action de ces groupes armés qui justifient leur action au nom d’une référence à la doctrine et à la foi musulmane. Dernier en date après les attentats de Copenhague et du musée du Bardo à Tunis, l’assaut à l’université de Garissa au Kenya le 2 avril.

Lire la suite...

A propos de la Déclaration de Bruxelles de « Convergences musulmanes de Belgique contre la radicalisation et pour la citoyenneté » du 22 janvier 2015

Felice Dassetto

9 février 2015

J’ai écrit ce texte vers le 26 janvier. Je l’avais écrit, car j’avais entendu et lu dans les médias l’annonce de la Déclaration de Bruxelles et l’enthousiasme avec lequel on en parlait. Mais certaines interventions de porte-parole du groupe signataire, ont attiré mon attention et c’est ainsi que j’ai été amené à lire le texte en entier… et à envisager de le commenter car l’une ou l’autre aspect me posait question. J’en ai fait une analyse de contenu[1].

J’ai hésité à publier cette analyse. Je l’ai laissée décanter. Mais je me décide à le publier quand même, en espérant un débat entre citoyens, car derrière cette déclaration, il est bien question de citoyenneté. Pour ma part, il est également question d’interroger les visions, les repères idéologiques et identitaires d’une partie de la population musulmane qui veut s’affirmer dans un rôle de leadership. Un long cheminement reste à faire.

Je publie en annexe à mon écrit, le texte complet de la Déclaration que j’analyse.

Lire la suite...

A propos de Belga et de M. Farid el Asri

11 février 2015

Felice Dassetto

Je viens de prendre connaissance d’une dépêche de Belga datant de ce 11 février à 16h52, intitulée :« La circulaire Milquet et toujours cette ombre de Mahi, Garaudy et  Ramadan".

La dépêche de Belga dit ceci:

BRUXELLES 11/02 (BELGA) = La circulaire que la ministre de l'Enseignement Joëlle Milquet a adressée aux écoles en vue de lutter contre le radicalisme invite les acteurs qui le souhaitent à recevoir une introduction à l'islam et à se former à la prévention de la radicalisation religieuse.

L'inscription se fait  auprès d'un réseau musulman de recherche, emridnetwork, dont le fondateur, Farid El Asri fut le soutien de Yacob Mahi lorsque le ministre Pierre Hazette l'empêcha de devenir inspecteur des cours de religion islamique pour des propos répétés contre l'égalité hommes femmes.

Lire la suite...

En finir avec le mauvais slogan : « échec de l’intégration », ne pas en rester à la seule lutte contre la radicalisation, et penser plus large et plus loin.

Felice Dassetto

26 janvier 2015

 

Des politiciens et des « Unes » de médias répètent depuis des années qu’il y a échec de l’intégration, surtout en référence aux populations et aux jeunes d’origine arabe ou turque. Il y a des difficultés, certes, chez une partie de ces populations pour cheminer dans la société. Nous en parlerons. Mais parler globalement d’échec, c’est faux.

Lire la suite...

Les manifestations contre les nouvelles publications des caricatures du Prophète : esquisses d’analyse

Felice Dassetto

18 janvier 2015

Comme on pouvait s’y attendre, la publication par le numéro de Charlie Hebdo du 14 janvier 2015, de nouvelles caricatures du Prophète, assortie d’un grand soutien et succès de ce numéro, du soutien des médias et des pouvoirs publics, a suscité des réactions. Au-delà de l’étonnement, il faudrait analyser ces réactions de manière plus attentive, car plusieurs facteurs entrent en jeu ; tout comme il faudra analyser plus attentivement les raisons du mouvement impressionnant du soutien à Charlie Hebdo.

Lire la suite...

Après le 11 janvier : ne pas en rester à se demander : « Dans quel monde vivons-nous ? » mais se demander : « Que faire pour aller de l’avant » ?

Felice Dassetto

13 janvier 2015

Drame, émotion à la suite des attentats de Paris du 7-9 janvier 2015. Désarçonnement aussi, comme cela apparaît de la Une du Soir : « Dans quel monde vivons-nous ? ». Il ne faut pas en rester là. Il importe d’en sortir par le haut en faisant levier sur cet évènement tragique pour ouvrir des pistes nouvelles d’actions positives, guidées par une vision globale. Sinon, les extrémismes de tout bord donneront le ton à l’agenda à venir. Sinon, des penseurs comme Eric Zemmour continueront à alimenter une vision du monde qui ne sert à rien. Ces ouvrages semblent satisfaire celles et ceux qui se limitent à penser l’avenir en termes de regard sur le passé, de catastrophisme et de dénonciation. Dénoncer si on veut, mais si on dénonce, la question est aussi de proposer : que fait-on après avoir dénoncé avec virulence ?

Lire la suite...

A propos de la recherche en sciences sociales en Belgique francophone et à propos de la recherche sur l’Islam

Felice Dassetto

20 décembre 2012

1.Sciences sociales et société

Je pense vraiment que la recherche en science sociales est indispensable dans nos sociétés complexes. Elle introduit de la réflexivité au sein de sociétés, elle peut éclairer la décision politique. Je parle ici des sciences sociales et non pas des sciences humaines en général comme on fait d’habitude, car les logiques et impératifs de recherche sont différentes d’un sous-domaine à un autre.

Lire la suite...

Le projet de formation de « cadres de l’islam » du ministre Marcourt.

Questions et perplexités

Felice Dassetto

20 décembre 2014

 

L’émission de Jean Pol Hecq, « Et Dieu dans tout çà ? » était consacrée le 14 décembre dernier 2014 à « Former des cadres musulmans belge ? Comment ? Pourquoi ? ».

Participaient à ce débat : Brigitte Maréchal, directrice du CISMOC/UCL ; Jean-Philippe Schreiber, directeur de l’Observatoire des religions et de la laïcité (ORELA/CIERL/ULB), Salah Echallaoui, vice-président de l’Assemblée générale des musulmans de Belgique ; Edouard Delruelle, professeur à l’ULg, s’exprimant au nom du ministre Marcourt et Jean-François Husson, secrétaire-général du CRAIG et auteur de l’« Etude de faisabilité en vue de la création d’un Institut public d’étude de l’islam ». Ce dernier rapport a été commandité par le Ministre Marcourt, responsable de l’enseignement supérieur au Centre d’étude des migrations et de l’ethnicité (CEDEM) de l’université de Liège.

Ayant entendu les interventions de ce débat et ayant lu le communique du ministre, je voudrais revenir sur l’une ou l’autre question à la fois sur le fond du projet Marcourt et sur quelques références au passé qui ont été faites au cours du débat. Ayant été à l’origine d’un projet qui s’est poursuivi à l’UCL portant sur la « formation continue en sciences religieuses : islam » je voudrais également apporter quelques éléments de réflexion mais également quelques corrections par rapport à ce qu’on dit à ce sujet.

Lire la suite...

Liberté d’expression : un regard sociologique ?

Felice Dassetto

23 novembre 2014

L’idée de liberté est au fondement même des sociétés modernes et démocratiques. Elle s’oppose au servage et à l’esclavage et affirme le principe du droit à l’autonomie de la pensée et d’action de chaque individu. Au sens politique et social, l’idée de liberté affirme l’autonomie des citoyens face aux pouvoirs de l’Etat, dans divers domaines : civil, politique, économique…. L’exercice de ces libertés implique nécessairement des limites qui sont celles de la liberté des autres. Et cela implique une régulation de l’exercice de la liberté. Le droit joue un rôle majeur pour garantir cette liberté en fixant les limites de l’exercice pratique de celle-ci, selon des critères pas toujours faciles à établir. Beaucoup a été écrit sur le sujet.

Lire la suite...

Quarante ans d’islam belge : un bilan qui ne mâche pas ses mots.

Felice Dassetto

9 novembre 2014

 

Prémisse hors texte

J’ai été invité le 9 novembre 2014 à intervenir lors d’une table ronde à la Foire musulmane de Bruxelles. Ce débat portait sur « Quarante ans d’islam belge. Quel bilan ? Quelles perspectives ? ». Participaient à la table ronde le Dr. Yacoub Mahi et M. Mehet Saygin. Devait participer également Nurdine Ismaili, président de l’Exécutif des musulmans de Belgique, mais en dernière minute il a annoncé qu’il ne pouvait pas participer. Je regrette d’avoir dû quitter immédiatement après les trois exposés, à cause d’un autre engagement que j’avais ailleurs et ne pas avoir eu l’occasion de débattre, même brièvement, avec les deux autres intervenants. Je le regrette d’autant plus en raison de la qualité de leurs exposés, tout comme en raison de certaines divergences de point de vue qui me sont apparus lors de leurs exposés et que j’aurais aimé clarifier. Et j’aurais évidemment aimé entendre leurs commentaires aux propos que j’ai tenus. Il y aura peut-être une autre occasion.

Lire la suite...

Un "V" par hasard ?

Felice Dassetto

15 octobre 2014

Lors de la prestation de serment du gouvernement fédéral, Jan Jambon, Theo Francken, Steven Vandeputparlementaires de le N-VA ont prêté serment avec un beau et clair "V". Le « V » de la victoire, mais surtout le "V" du slogan de leur parti dans la campagne électorale (Verandering voor Vooruitgang, le Changement pour le progrès). Comment l’interpréter ?

Lire la suite...

Gaia, les moules et l’Aïd : du sens, au-delà des polémiques

Felice Dassetto

2 octobre 2014

Le mouvement Gaia a manifesté le 28 septembre 2014 en faveur du respect des animaux et plus particulièrement contre l’abattage rituel, considéré irrespectueux du bien-être animal. Selon les obligations des rituels juif et musulman, l’abattage de bovins, ovins, volaille est envisagé par égorgement et sans étourdissement préalable de l’animal, comme il est prescrit et en usage actuellement dans les abattoirs, suivant les directives européennes. Celles-ci prévoient l’exception pour ces abattages rituels. Pour les Musulmans, il n’y a pas seulement l’abattage rituel (halâl) en vue des besoins ordinaires en viande : la fête principale de leur calendrier annuel, a comme pôle symbolique majeur l’abattage d’un animal. Il s’agit souvent d’un mouton, dans certaines sociétés d’une chèvre, ailleurs d’une volaille. C’est la fête de l’Aid al-ad’ha (Fête du sacrifice), appelée également l’Aïd el-kebir ou Kurban bairami (en turc) (Grande fête), ou encore la Tabaski (en wolof et en Afrique occidentale et centrale). C’est une fête qui inscrit l’islam dans la tradition abrahamique, car elle se relie au moment vécu par Abraham, narré dans les textes bibliques et repris dans la tradition musulmane : Dieu demande à Abraham de sacrifier son fils en signe d’obéissance et miraculeusement il remplace ce fils par un animal. En 2014 cette fête a lieu le 4 octobre.

Lire la suite...

Wallonie : fête, New York et pierre bleu

Felice Dassetto

21 septembre 2014

A quoi servent les fêtes collectives d’une ville, d’un village, d’un pays, de la Wallonie sinon pour se regarder collectivement et se dire que, tout compte fait, c’est plutôt bien ? A cause d’aspects substantiels de la vie commune… ou à cause d’aspects moins centraux, mais qui fonctionnent tout de même comme le sucre en poudre sur la tarte ou la cerise sur le gâteau.

Lire la suite...

Commémorations d’un état de guerre: 1914-2014

Felice Dassetto

8 septembre 2014

 

Les commémorations du commencement et du déroulement de la guerre 1914-18 se sont multiplié ses derniers mois. Un grand effort de reconstitution historique a été fait, afin de redonner vie à des faits d’armes, rendus dans les moindres détails.

Lire la suite...

Djihadisme : déviance ou extrémisation ?

Felice Dassetto

(Une version abrégée de ce texte a été publiée dans Le Soir, version électronique du 23.08.2014)

A chaque flambée des actions djihadistes, depuis l’Egypte des années 1970-80, l’Algérie des années 1990 à celles actuelles de l’Etat islamique en passant par al-Qaida, le groupes di Djihad, le Groupe islamique armé, al-Qaida au Maghreb islamique et bien d’autres on tente d’expliquer les ressorts et les logiques de ces actions et de leur persistance depuis quarante ans. Des groupes djihadistes émergent, sont défaits, resurgissent sous des nouvelles appellations. L’islam contemporain est fortement traversé, gangrené par une courant de pensée  et d'action djihadiste.

Les analyses de l’Etat islamique et groupes semblables

Les catégories classiques d’une politologie « réaliste » sont mobilisées pour analyser groupes et mouvements. Pour les uns, ces mouvements s’expliquent par des logiques d’intérêts et de puissance : accès au pouvoir de groupes marginalisés ou simplement accès à des ressources matérielles, via des pillages ou des trafics de drogue. Pour d’autres c’est le chômage, le manque de ressources qui amène ces gens à ce type d’action : c’est l’argument préféré par des analystes sociaux. Pour d’autres ce sont des manipulations, des combats entre puissances par ces groupes interposés : l’Etat islamique aurait ainsi comme ressort la confrontation entre Arabie Saoudite et Iran comme le disait Olivier Roy dans une interview au Soir (12 août 2014). Dans la même veine, ces groupes seraient pour d’autres des créations des USA et/ou d’Israël afin de déstabiliser toute la région et garantir simultanément la mainmise américaine sur les ressources pétrolières du Moyen Orient ainsi que l’action d’Israël afin d’élargir son territoire. Cette thèse semble avoir particulière audience dans le monde arabe. On peut voir à ce sujet, à titre d’exemple, l’interview de Nabil Naim, ex cadre de al Qaida, transmise par la télévision Mayadeen, basée à Beyrouth. Elle a été publiée et sous-titrée en français dans le site de Tel Quel du 7 août dernier. Pour d’autres encore, dans la veine des post-colonial studies, ces groupes djihadistes ne seraient que le miroir négatif de l’action de l’Occident. On peut voir l’interview de François Burgat dans le Soir du 7 août 2014.

Ces explications ont quelque part une portion de pertinence, même si on souhaiterait voir apparaître des analyses plus documentées et fondées sur les faits dans leur totalités et qui procèdent à une synthèse des différents facteurs qui entrent en jeu pour expliquer des conjonctures particulières. Nécessité d’explication complexe qui s’avère d’autant plus importante si on veut lutter concrètement contre ces groupes et contrer leur multiplication.

Prendre en compte la force des idées

Mais ces niveaux d’explication – logique d’intérêt et de puissance- ne permettent pas de comprendre la permanence longue de ces mouvements, leur multiplication, leur capacité de mobilisation, leur renaissance. Et ne permettent pas non plus de comprendre pourquoi des jeunes, qui n’ont pas d’intérêts en jeu, mais qui ont apparemment tout à perdre, y compris leur vie, partent s’enrôler dans ces mouvements (J'ai traité cette question dans un texte: " Radicalisme et djihadisme. Devenir extrémiste et agir en extrémiste", in CISMOC, Essais et recherches en ligne, juin 2014, 26p.). Il faut pour cela intégrer d’autres niveaux explicatifs et, parmi eux, considérer le fait que ce ne sont pas seulement des intérêts matériel ou de pouvoir qui bougent les gens, mais aussi des idées, des visions du monde. Il faut prendre au sérieux la forces des idées et en particulier des idées religieuses, mais pas seulement : de toutes les idées qui proposent des modèles, des perspectives et des évidences absolues. En général on les sous-estime. 

Une parenthèse : le regard complexe sur le Moyen orient

Les analyses sur la question du djihadisme, et en particulier au sujet de la Syrie et de l’Iraq, auraient avantage à porter sur l’ensemble des acteurs en présence. Il faut espérer que des spécialistes documentés parviendront à produire un état de connaissance des quinze dernières années, portant certes sur le djihadisme (mais sur ce sujet il y a pas mal de travaux, même s’il y a peu de travaux de première main), mais également portant sur la politique américaine et britannique (et des autres pays occidentaux), sur celle russe, sur celle israélienne ; ainsi que sur les intérêts économiques en jeu ; mais également sur les logiques des puissances locales arabes et celle iranienne, de même que sur les logiques des entités tribales et enfin portant sur les visions des populations (hommes et femmes) et leurs leaders formels et informels. Ce volcan en ébullition du Moyen orient ne me semble pas pouvoir se comprendre sans une analyse globale mais qui doit être documentée. En attendant, voici quelques réflexions sur le djihadisme et ces matrices.

Les deux matrices diffuses de la pensée djihadiste

Il est important d’abord de comprendre l’émergence, les filiations de ces idées. L’idée du djihad est ancienne et dans les temps modernes, ce concept clé qui véhicule l’idée une idée spirituelle, mais qui véhicule également l’idée d’un combat mené et justifié au nom d’une obligation religieuse était la hantise des colonisateurs : le Mahdi donna du fil à retordre aux armées britanniques qui occupaient le Soudan et différents djihad ont fortement inquiétés les français dans la Haute Volta. Mais dans la formulation contemporaine, les spécialistes de l’islam ont montré suffisamment la double matrice de ces idées.

On connaît assez bien l’histoire des idées, des acteurs, des leaders et des groupes djihadistes contemporains. Mais en amont de ces analyses spécifiques, il importe de se demander si ces djihadismes émergent à partir de rien ou bien s’ils ont une racine dans les dynamiques plus larges de l’islam contemporain. C’est faux de dire que le djihadisme , y compris dans ses formes extrêmes, n’a rien à voir avec l’islam contemporain : le djihadisme a bien naissance dans une double matrice de l’islam contemporain.

La première matrice est celle associé à une vision « politique » de l’islam. Elle est née dans les années 1920, issue du triple contexte : la fin du Califat ottoman qui symbolisait une sorte d’unité musulmane, la colonisation et l’aspiration aux indépendances et enfin les idéologies étatiques (fascistes ou communistes mais également des démocraties occidentales de cette période) qui donnaient grand valeur à la puissance de l’Etat. Parmi les Frères musulmans égyptiens, chez Maulana Mawdoudi en Inde et ensuite au Pakistan se formule le concept d’ «  Etat islamique » comme actualisation moderne de l’expérience prophétique qui, à Médine, a donné naissance à une société qu’il a gouverné.

D’autre part, une deuxième filiation vise plutôt, par un processus social qu’on retrouve dans d’autres courants religieux, à revigorer la religion par un renforcement du respect des rites et des normes morales (notamment en matière de gestions de la sexualité), par un respect à la lettre des préceptes fondateurs contenus dans les textes (le Coran, la Sunna en l’occurrence) et dans l’exemple du premiers temps de l’islam. Par ce biais naîtrait une société musulmane pure qui serait nécessairement gouvernée par des gouvernants purifiés. Ce sont divers courants comme les mouvements des Déobandi, des Ahl i hadith en Inde, ou le wahhabisme saoudite qui a évolué vers une forme renouvelé qui s’est auto-appelé la voie salafyya : le salafisme C’est un courant globale qu’on pourrait qualifier de piétiste-normatif-littéraliste.

La version politique aboutit en ligne directe au djihadisme, car il s’agit d’une pensée directement immergée dans le politique. Dans le cas de la matrice normative-littéraliste cette filiation est indirecte mais existante. Précisons : ces deux grandes matrices ne prêchent pas dans leur ensemble le djihadisme ; ce sont des fractions minoritaires de ces mouvements qui dérivent vers le djihadisme. Mais par leur pensée, ces deux mouvements alimentent le terreau des idées favorable à l’éclosion d’idées djihadistes.

Ces deux courants de l’islam, celui politique et celui normatif, colorient de leur empreinte l’islam contemporain. Depuis les années 1970, ils se sont imposés comme étant eux l’expression de ce qu’est l’islam. Les jeunes générations ont été socialisées à cet islam-là et pensent que cet islam-là est l’islam tout cour. On a beau dire que, par exemple l’islam marocain est un islam modéré, porteur d’un autre islam. Ce discours ne s’avère pas crédible. Le cas de la Turquie qui évolue par des procédures démocratiques, certes, vers un islamisme politique est exemplaire du fait que cet islam-là, issu de la pensée politique islamiste est l’islam tout cour.

Dans ce cadre comme penser le djihadisme par rapport à l’ensemble de l’islam contemporain : déviance ou extrémisation ?

Pour les musulmans ordinaires, les djihadismes sont une déviance de l’islam : pour eux il s'agit d'une dérive qui n’a rien à voir avec l’islam : « ce n’est pas l’islam » disent souvent les musulmans interrogés sur ces questions. C’est, évidemment, ce que démentent les djihadistes en question qui prétendent agir au nom de cette religion.

La question est : en disant qu’il s’agit d’une déviance, donc de quelque chose d’externe à l’islam contemporain, d’une dérive qui n’a rien à voir avec l’islam, n’évite-t-on pas de poser quelques questions et notamment celle de savoir si le djihadisme n'a pas ces racines dans l'islam contemporain et n’est pas tout compte fait le prolongement extrême qui a comme soubassement le deux matrices dominantes de la pensée musulmane contemporaine, celle de l’islam politique et celle de l’islam normatif ?

La première, posant l’exigence d’un Etat islamique sans s’interroger plus loin, est incapable de penser les réalités contemporaines, celles du pluralisme des sociétés et donc l’indispensable définition de l’Etat à partir de catégories universelles, celles d’individu et de citoyen et non pas celles découlant du religieux. La deuxième, par ses exigences normatives relatives au rite et à la norme morale ne fait que poser les prémisses d’une société oure qui n’est viable que si elle est conforme à ces exigences.

               Ces deux matrices sont des « utopies rétrospectives » : elles pensent les sociétés d’aujourd’hui et de l’avenir comme une répétition de ce qu’ils pensent avoir été la société du temps du Prophète. Incapables de se penser dans une société en changement, elles ne peuvent penser qu’en imposant le modèle de leur utopie passée.

Ces deux visions sont devenues majoritaires dans le monde musulman ; elles ont saturé l’espace de sens musulman. Leurs idées ont largement débordé les organisations spécifiques de ces deux mouvements. Il n’est en quelque sorte pas étonnant, contrairement à ce que pensent et disent des musulmans qui y adhèrent concrètement, parfois sans s’en rendre compte et en pensant que c’est cela l’islam, que ces deux visions de l’islam aboutissent aux expressions radicalisées du djihadisme.

Avenir

Jusqu’à quand les musulmans ne se secoueront pas de cette double chape de plomb culturel qui pèse sur l’islam contemporain en faisant un travail profond de réflexion sur leurs catégories interprétatives des textes et de l’histoire fondatrice, et jusqu’à quand ils éviteront de se poser ces questions en continuant à dire que ce n’est pas l’islam, sans s’interroger plus loin et parfois en se réfugiant de manière défensive dans l’idée d’un complot contre les musulmans, le djihadisme continuera à s’alimenter dans le monde musulman contemporain et finira par traîner définitivement dans la boue l’islam lui-même. Certes, cela n’est pas l’islam ; l’islam peut être autre chose. Mais cet islam-là est celui qui est devenu dominant dans le monde musulman en engluant ainsi les musulmans d’aujourd’hui.

Quand les musulmans, et en particulier les jeunes musulmans européens, parviendront à se secouer et feront entendre avec vigueur d’autres voix de l’islam et deviendront  capables de sortir de la langue de bois terne qui évite de regarder les réalités en face ?

Fête nationale et ses ambiguïtés en quête de perspectives

 

Felice Dassetto

 

Il y a quinze jours c’était la « fête nationale ». J’avais écrit ce texte que pour diverses raisons je n’ai pas posté tout de suite. Il n’est plus lié à l’actualité immédiate, mais il me semble pertinent pour l’avenir.

Même si, entre temps, le projet de formation du nouveau gouvernement donne un ton nouveau aux perspectives du devenir de la Belgique. Ce prochain, probable, gouvernement comment sera-t-il vu dans vingt ans ? Apparaîtra-t-il comme un simple épisode politique de changement d’orientation socio-économique comme veulent le présenter les quatre partis engagés dans cette formation ? Ou bien apparaîtra-t-il comme un piège pour la NVA, forçant ce parti à sortir de son nationalisme étriqué, ce qui n’est pas du tout évident ? Ou bien sera-t-il le début de l’institutionnalisation du processus de décomposition finale de l’Etat belge via une technique d’entrisme -cela rappelle le trotskisme- des courants et des projets séparatistes au sein même de l’Etat fédéral : le projet de la NVA, certes, mais aussi du CD&V. Et il y a un côté comique à voir que le président de la Chambre des représentant qui vient d’être élu, Patrick Dewael, avait énoncé il y a quelques années, avec un large sourire, le concept d’ « évaporation de la Belgique ».

En face de cette évolution lente et apparemment irrésistible, ceux qui disent tenir à une Belgique fédérale unie sont en manque de perspectives et en manque d’action. Il ne raisonnent qu’en terme de résistance, une résistance qui rappelle la ligne Maginot. Y compris dans la célébration de la fête « nationale ». Et des élites politiques semblent préoccupées avant tout à se positionner sur l’échiquier des entités qui survivront à la future « évaporation ».
Ceci dit, le regard sur cet aspect de la réalité belge, prend une autre dimension si on se met en perspective de la misère dans le monde et des éventements tragiques qui le traversent, du Moyen Orient à l’Afghanistan, à la République centrafricaine. Mise en perspective, ce qui ne veut pas dire, selon moi, insignifiance.

 

Le 21 juillet a eu lieu avec un grand succès de foule. Il faudrait dire de foule populaire : les élites intellectuelles, économiques ou politiques participent à cette liesse hors de la distinction des salons feutrés, des think thank et du champagne, à moins d’y être conviés par obligation de fonction et de profession. Mais le peuple citoyen s’est réjouit en participant à cette fête « nationale ». Peuple francophone, mais aussi, me semble-t-il et bien qu’en moindre mesure, peuple néerlandophone. Une fête qui a de la peine à s’arracher à son passé et à sa tradition pour contribuer, par ce moment festif, à construire, à réinventer et à donner sens à la réalité nouvelle de la Belgique. De ce fait cette fête « nationale » véhicule des ambiguïtés.

1. Vous avez dit « fédéral » ? La Belgique est un état fédéral. Au sens large du terme, cela signifie que la Belgique se pense et se veut comme un ensemble de populations et de destins composés d’entités diverses (qu’on appelle communautés et régions) intégrés par certains aspects au sein d’une instance politique, qu’on appelle Etat fédéral, au sens restreint du terme (le fédéral, le gouvernement fédéral). Or, le 21 juillet est la fête de quoi ? Vu que l’on continue à l’appeler fête « nationale » serait-elle une fête de la nostalgie du passé ? Probablement pas, sauf pour certains. Ou bien est-elle devenue la fête de l’Etat fédéral au sens restreint du terme ? On pourrait le penser, car mis à part les blasons des régions et des communautés suspendus dans la tribune royale, et mis à part leurs représentants officiels en tant qu’invités, les entités fédérées sont absentes de cette fête. On pourrait objecter qu’elles ont leur fête propre. Certes. Mais ces fêtes ce sont des fêtes locales de chaque entité. Elles n’expriment pas l’articulation dans un ensemble qui s’appelle Belgique. Ainsi, à proprement parler, la nouvelle réalité belge n’a pas encore trouvé le canal pour réaliser un moment festif collectif où s’expriment à la fois la population et les institutions. Alors que tous les discours, royaux ou pas, mettent l’accent sur le nécessaire dialogue, collaboration et solidarité entre les entités du pays.

2. Fête nationale ou fête de la monarchie ? Les deux se confondent, puisque la population belge est en faveur d’un régime monarchique constitutionnel. Mais la fête « fédérale » n’est pas uniquement la fête de l’institution dynastique. Les deux télévisions nationales francophones (RTBF et RTL), en prenant argument cette année de la coïncidence entre le 21 juillet et la prestation de serment du roi Philippe, ont glissé comme message par leurs longues émissions : la fête « nationale » est la fête de la monarchie. Si on peut comprendre cela comme occasion d’un premier anniversaire, il serait malencontreux si cette identification entre dynastie et célébration nationale devienne la norme. C’est d’ailleurs toute une réflexion nouvelle à avoir sur la fonction monarchique qui continue à flotter entre deux extrêmes, auxquels l’actuel couple royal semble vouloir s’arracher : d’une part celui d’une sorte d’exaltation, d’idéalisation et d’autre part celui d’une banalisation. L’institution dynastique, voire les personnes qui les incarnent, sont quasi sacralisées pour les uns ; ou bien cette fonction est ramenée pour les autres à « serrer des mains, sourire et tenir des propos gentils », comme on l’entend souvent chez des commentateurs politiques qui ne semblent pas avoir compris la fonction d’une institution centrale (qu’elle soit monarchique ou républicaine) méta-politicienne au sein d’un pays. Mais la fête « fédérale » est plus et autre chose que la célébration de l’institution monarchique.

3. Fête de l’armée ? Dans la tradition des nations guerrières du XIX° et du XX° siècle, la fête « nationale » reste marquée par une présence dominante de la composante armée de l’Etat. Certes, elle n’est plus seule : une partie du défilé est constituée d’une composante « civile » : Protection civile, Croix rouge, Police. Mais le ton donné est celui du défilé militaire. Les autres s’ajoutent et défilent « à la manière » des militaires. Certes, l’armée prend une physionomie citoyenne sympathique et se propose sous l’angle ludique. Certes, les institutions parlementaires ouvrent leurs portes depuis quelques années. Et cela est bienvenu. Peut-être qu’à l’avenir pas seulement les institutions fédérales au sens étroit du terme mais également celles des entités fédérées participeront à la fête.

Or c’est quoi, dans un moment festif, un défilé ? C’est l’expression, la mise en scène de ce qu’on veut donner à voir, célébrer et mettre à l’honneur. Le 21 juillet, on veut célébrer la société -population, la société civile organisée, les institutions publiques- vivant dans ce territoire. Or, on persiste à célébrer ce moment davantage via la composante armée Une composante importante bien entendu, indispensable. Mais une des composantes.

Cette fête pourrait faire le choix de mettre à l’honneur de manière consistante, de manière visuelle d’autres composantes : des travailleurs sociaux qui essaient d’endiguer le pauvreté, aux organisations professionnelles ou aux enseignants dont on dit l’importance ; des travailleurs de la santé à ceux qui s’occupent des personnes âgées dans les homes ; des chercheurs aux travailleurs du spectacle ; des fonctionnaires des douanes à ceux qui s’occupent de tâches quotidiennes dans les administrations. Sans oublier le nombre d’organisations animées par des bénévoles ou semi-professionnels qui oeuvrent pour rendre le tissu social des villes et des villages plus humain et plus solidaire. Et, parmi eux, les animateurs sportifs bénévoles de nombreuses disciplines et animateurs de groupes de jeunes, juste de quoi équilibrer les outrances financières du monde sportif professionnel, largement et trop honoré. Bien sûr, cela n’est pas naturellement spectaculaire comme les F16 dans le ciel ou les chars Léopard sur les pavés, mais il faudrait faire confiance aux créateurs pour aboutir à un défile dans le genre de Jean-Paul Goude ou de Franco Dragone ou, plus modestement mais tout aussi joliment, que de la Zienneke parade de Bruxelles.

4. Fête catholique ? Par la persistance d’une tradition issue du XIX° siècle, on continue à chanter le Te Deum officiel. Que le pays historiquement soit fort marqué culturellement et institutionnellement par la tradition chrétienne catholique, est un fait qui serait ridicule de nier. Mais aujourd’hui le catholicisme n’est plus la seule ni la composante majoritaire. Le pays est largement pluriel dans ses convictions, de l’athéisme aux multiples expressions de croyances. Que la dynastie ait été considérée comme une dynastie catholique est une chose (à voir si elle se considère encore comme telle), mais le pays est une autre chose. Que les catholiques (ou ceux d’autres cultes) souhaitent se réunir dans ce jour de fête pour remercier Dieu des bienfaits sur le pays et invoquer sa protection est une chose (et c’est une manière de participer à la fête), mais qu’un moment officiel du 21 juillet passe obligatoirement par cette célébration en est un autre. De-catholiciser la fête du 21 juillet ce n’est pas dévaloriser la dimension religieuse, mais ce serait donner un peu plus de vérité à la quête de sens de cette fête et ce serait peut-être aussi donner du sens au rituel religieux, au lieu de le mettre au service d’une rhétorique aux accents bien creux.

Réinventer le festif du 21 juillet, lui trouver un sens et l’ancrer avec plus de cohérence dans la nouvelle réalité de la Belgique, ce serait aussi contribuer à la construire. Certes, tout ceci est de l’ordre des mentalités, du symbolique. Souvent on entend dire, au nom d’un pragmatisme au pieds sur terre : « ce n’est que du symbolique ». En sous-entendant : passons aux choses sérieuses ! Mais oui, c’est que les êtres humains sont des êtres qui fonctionnent par le symbolique. C’est pour cela qu’ils sont humains. Et en plus, prendre en compte le symbolique, c’est aussi mieux chercher les cohérences intellectuelles et sociétales.

Extra-vagances d’été

Felice Dassetto

26 juin 2014

 

Le mondial

On n’y échappe pas, même ici... le mondial est là.
Mondial ? Mais oui, presque. Même l’Asie commence à entrer dans le monde du foot. Les USA ont franchi le pas et ont ajouté le foot au basket et au base-ball. Et quand ceux-là font quelque chose, c’est avec conviction et ce n’est pas fait à moitié. Il faudra encore que la Chine s’y mette et que l’Inde quitte le cricket.

Vive le mondial donc…. Oui mais. En fait, c’est le mondial qui est déclaré mondial... mais par la moitié du monde. C’est le mondial au masculin qui proclame que c’est le mondial tout court. Côté joueurs, c’est la pureté ethno-masculine: c’est un demi-mondial. D’ailleurs c’est dit : un « Diable » rouge ou d’autres couleurs, c’est masculin. Côté spectateurs, c’est aussi presque ethno-masculin. Juste quelques femmes s’y frottent, amusées et peut-être bienveillantes pour les passions de leurs hommes.

Tient tient. Mais alors, je n’y avais pas pensé. Le foot n’est pas un sport mixte ! Qu’en disent les féministes ? Silence, me semble-t-il.

Lorsque des femmes expriment le souhait de fréquenter un bassin de natation entre femmes, on entend crier au scandale, à la régression, à l’obscurantisme. Sortons donc le foot de l’obscurantisme ! 12 joueurs par équipe, six hommes et six femmes et on n’en parle plus. Le mondial sera vraiment mondial. De même pour d’autres sports. Tournoi féminin et masculin séparés à Roland Garros ? Que nenni! C’est un scandale, ma parole. C’est de la régression. Fini ! Interdit ! Uniquement des tournois par équipes mixtes. Le Tour de France? Uniquement des équipes mixtes et classement par équipe. Une vraie révolution s’annonce enfin.

En attendant : bon demi mondial.

 

A propos du mondial, on n’a pas pu rater la devise inscrite sur le drapeau brésilien : « Ordem e Progresso ».

La sociologie y est pour quelque chose. Ce drapeau est celui de la proclamation de la république brésilienne en 1889, quelques 70 ans après l’indépendance de ce pays. Or, à l’époque, les idées du français Auguste Comte (1798-1857) circulaient dans la classe dirigeante  moderne brésilienne. Comte, considéré comme un des pères fondateurs de la sociologie, était un personnage bien singulier : en partie autodidacte, hors des cercles universitaires, secrétaire pendant quelques années de Saint-Simon, qui l’influencera mais dont il se dissociera le considérant trop fantasque, Auguste Comte a produit une oeuvre importante et notamment son « Cours de philosophie positive ». Ce "cours" est une brique considérable issue des leçons qu’il donnait dans son appartement parisien à un cercle d’initiés. Convaincu que la sociologie (qu’il a d’abord appelé philosophie positive, et inventé ensuite le mot « sociologie ») pouvait introduire de la rationalité dans la vie politique, il finit par fonder une sorte de religion laïque, une « religion » de l’humanité, en publiant le Catéchisme positiviste en 1852. Pendant ces années-là, Comte passait par une crise mystique après la mort, dans ses bras, de sa femme idéale, Clotilde de Vaux, -impossible à marier car déjà mariée- (eh oui, on est au XIX° siècle). Tout ceci fait très romanticisme.

Peu importe, la doctrine positiviste se voulait une doctrine de progrès, grâce à la raison, mais dans l’ordre. Dans son Cours de philosophie positive d’ailleurs, les deux grands thèmes, qu’il développe à longueur de pages, sont ce qu’il appelle la « statique sociale » (c’est-à-dire l’ordre) pour comprendre comment les sociétés se stabilisent et ce qu’il appelle la « dynamique sociale » pour comprendre comment les sociétés changent (le progrès).

La doctrine de Comte, qui se voulait une « religion laïque » pour la nouvelle humanité des sociétés industrielles modernes, a essaimé un peu en France (en Belgique aussi, dans le Hainaut)... et au Brésil. On fonde des lieux qu’on appelle même, comme au Brésil, des « temples positivistes » où on cultive et on prolonge la pensée comtienne... Et c’est dans cette mouvance d’idées que la nouvelle république du Brésil, qui succède à la période impériale, adopte la devise : « ordem e progresso ».

 

Millionnaires

Un études intéressante d’un jeune doctorant de l’université de Liège, Antoine Dedry sur le patrimoine des ménages belges a été publié sous le titre : Richesse et héritage en Belgique (en ligne sur le site : www2/ulg.ac.be/crepp). C’est un texte un peu technique mais clair dans son propos. Une étude dans la foulée des travaux de Thomas Picouty. Les patrimoines s’accroissent depuis les années 1990. La fiscalité les favorise. Une partie de cet accroissement se fait par héritage. Dedry parle d’un retour au modèle féodal de société, ce qui n’est pas faux.

Mais l’accroissement des richesses ne se fait pas seulement par héritage. La mondialisation financière, industrielle et commerciale permet des accumulations de fortunes énormes. Et depuis les années 1980 des fractions des classes sociales dirigeantes ont réussi à conquérir un rapport de force qui leur permet de s’octroyer des revenus très, très élevés. Parfois au nez du fisc et sous forme d’avantages multiples. Le nouveau monde mondialisé apporte du bien-être global, dit-on, mais il est un monde de fractures.

Les sphères patronales et une partie de la classe politique clament la nécessité de réduire le coût de la main d’oeuvre, mais ils le disent surtout en référence aux salariés « ordinaires », et beaucoup moins par rapport aux plus hauts dirigeants. Ni par rapport aux actionnaires : la crise de Delhaize n’est pas-t-elle due, en plus qu’à des erreurs stratégiques d’implantation, aussi au fait que ce groupe a été très généreux avec ses actionnaires ?

Et parfois ces hauts cadres jouissent d’une impunité que seul leur rapport de force rend possible : n’importe quel travailleur ordinaire qui, à son niveau, aurait fait des erreurs comme ceux faits par Pierre Richard à la tête de Dexia, aurait été licencié immédiatement et on lui aurait demandé des comptes. Pierre Richard a impunément, et avec un culot monumental, négocié sa sortie à coup de centaines de milliers d’euros par an.

Entre temps, les finances des Etats sont aux abois et doivent restreindre au maximum les dépenses. Le plus souvent cela se résout par une restriction des services et un accroissement de la fiscalité générale, qui pèse avant tout sur les couches intermédiaires salariées ou indépendantes.

Comment est-il possible de continuer ainsi ? Ce faisant le nombre d’électeurs qui se tournent vers des partis qui prônent un nationalisme en vase clos, qui mêle nationalisme économique et nationalisme social va s’accroître. Ce faisant on ne parvient pas à donner des horizons et on ne vit que dans la courte vue.

A quand une nouvelle culture collective qui s’opposerait à une vision qui fait du collectif le seul résultat d’intérêts et d’avantages individuels et corporatistes ? Une nouvelle culture collective capable de réinventer le modèle économique et social ainsi que le modèle environnemental. Une nouvelle culture collective capable d’innovation et de changement mais sans oublier l’équilibre, alors que les changements contemporains -sociétaux, technologiques, économiques- se font avec les mêmes méthodes brutales qu’au XIX° siècle.

Il y aurait tout à gagner, pour tout le monde. Est-ce un vieux rêve centriste ou bien une urgence réaliste ? Urgence qui suppose de retrouver un sens au mot : sagesse. Auguste Comte et son catéchisme positiviste disait vouloir lutter contre « l’irruption anarchique du délire occidental ». Un peu emphatique peut-être, mais tout de même....

 

Egypte

 

Un tribunal organisé comme une triste farce a confirmé des condamnations à mort en masse. Comment ces juges peuvent-ils se regarder dans un miroir ?

Après les erreurs et les excès du gouvernement des Frères musulmans, Sissi verse dans le scénario le plus tragique, qui renoue avec des passés staliniens. On est dans l’extrême.

Mais en général, pourquoi tant de dirigeants et de détenteurs du pouvoir ne parviennent-ils pas à comprendre que l’usage systématique de la violence doublé du mensonge ne fait qu’accroître les désastres sociaux ?

Et pourquoi les populations -nous tous au fond- acceptent cette « servitude dans le mensonge » ? Seulement à cause de la violence, de la terreur ou de la manipulation ? Ou parce que cela nous arrange ? Ou c’est le moins défavorable à ce qui nous convient?

Machiavel avait-il définitivement raison en disant que le pouvoir est un spectacle où le Prince doit jouer entre le séducteur (quitte à mentir) et le lion (prêt à sortir les griffes) ? Les expériences démocratiques, la valeur reconnue aux droits de tout être humain, ne parviennent-ils pas à rendre possibles, souhaitables et attrayants d’autres modèles de fonctionnement du pouvoir  et du devenir social ?

Pourquoi l’Egypte sort si difficilement de la spirale violence-mensonge dans laquelle ce pays comme pas mal d’autres semble baigner depuis l’indépendance ? Seulement à cause des manipulations extérieures des puissances ou de la puissance tout court, les USA?

Pourquoi Américains et Britanniques ont marché presque à l’unisson lors de l’entrée en guerre en Iraq en 2003, haut fait de violence et de mensonge, dont le but, tout compte fait était avant tout de tenter de mettre la main sur des réserves pétrolières et de favoriser des industriels d’armement, amis de G.W. Bush  et de Dick Cheney ?

Pourquoi dans la bagarre entre Russes et Ukrainiens l’irrationnel et l’usage de la violence semble faire partie de la manière ordinaire de faire de la politique ?

Pourquoi des paquets entiers de l’économie, à commencer des matières premières (pétrole...), se fait à l’enseigne de la violence avec ou sans gants blancs et du mensonge inscrites au coeur même des matériaux de nos GSM (coltan) que nous consommons avec tant d’avidité ?

 

C’étaient au fond les questions d’Auguste Comte. Il est né avec la révolution française ; il a fait ses premiers pas dans la Terreur ; il a grandit avec les folies guerrières napoléoniennes qui ont mis à feu et à sang toute l’Europe. Et puis Comte a connu la Restauration contre laquelle il a manifesté en y perdant son emploi. Il s’est dit alors que seule la raison pouvait vaincre ces passions délirantes. Ou mieux : la raison et pas mal de sagesse.....

Attentat au Musée Juif de Bruxelles.

Un drame et trois malaises

Felice Dassetto

2 juin 2014

 

La mort de trois personnes et un jeune homme entre la vie et la mort à l’hôpital Saint Pierre sont des drames de ces derniers jours. Cet assassinat collectif, démonstratif qui a visé des innocents est dramatique. Il est à condamner avec toutes les forces.  La chronique mondiale et celle belge nous ont malheureusement parlé d’autres gestes de furie. De la fusillade de Columbine en 1999, au jeune homme habillé en Joker des films de Batman qui poignarde des enfants dans une crèche de Termonde en 2009, à la fusillade au marché de Noël de Liège en 2011, en passant par des dizaines d’autres cas, ces gestes sont nombreux. Ils tombent dans la réalité des faits divers tragiques. On ne remarque jamais que c’est toujours le fait d’hommes, de mâles en quête d’identité, ou porteurs de ressentiment. Drame de l’humanité, drame de l’humanité au masculin ou d’une certaine vision du masculin.

Dans le cas de la fusillade et des assassinats du Musée Juif de Bruxelles, ce fait divers prend une signification supplémentaire car il s’agit d’un lieu qui s’affiche par sa référence ethno-religieuse... .

Rien, absolument rien ne justifie cet attentat. Ceci dit aussi, je vis ce moment avec trois malaises.

 

Le silence musulman mais une nouvelle parole ...

Face à de tels drames, qui ont une dimension collective, on exprime des solidarités, un sentiment de piété. J’espère que l’on me corrigera, mais de la part des instances ou groupes musulmans sunnites, la majorité en Belgique, c’est le silence. A deux exceptions près, à ma connaissance. Le groupe Vigilance musulmane a immédiatement exprimé sa compassion à l’égard des familles. A juste titre, ne connaissant pas l’auteur, il prend une position neutre à cet égard. Mais ce groupe est constitué de quelques personnes qui se comptent sur les doigts d’une main. Une autre expression qui s’est manifestée est celle du Conseil européen des Ulémas marocains qui parle « d’acte ignoble » et d’attachement aux « valeurs du vivre ensemble ». Cet organisme, qui a peut être parlé surtout par la voie de son secrétaire général, bien qu’il siège à Bruxelles, n’est pas l’expression de l’islam belge.

Jusqu’à présent, sauf erreur de ma part, il n’y avait pas eu des signes importants venants de la communauté musulmane.Toutefois il faut signaler aussi un communiqué de La Ligue des Musulmans de Belgique et  de Muslims Rights Belgium.

C’est avec une heureuse surprise qu’il y a eu le communiqué de l’Exécutif des musulmans de Belgique, publié après la découverte du probable auteur de l’acte.  Heureuse surprise d’autant plus grande que j’avais entendu le nouveau président de l’Exécutif dire  lors de l’émission de la RTBF, « Et Dieu dans tous çà », que l’Exécutif était un organe purement technique, destiné à gérer le « Temporel du culte », c’est-à-dire organiser le financement des mosquées et des imams par l’Etat, les aumôniers, les enseignants de religion islamique, les cimetières..., sans plus. Ce communiqué est bien la preuve que l’Exécutif des musulmans ne peut pas être qu’un organe technique. Et ce communiqué met le doigt sur une partie des questions brûlantes pour les populations musulmanes. Ce communiqué dit textuellement :

C’est avec une grande douleur que l’Exécutif des Musulmans de Belgique a pris connaissance de la fusillade survenue le 24 mai 2014 au Musée juif de Bruxelles. L’Exécutif des Musulmans de Belgique présente ses sincères condoléances à la famille et aux proches des victimes, et témoigne à la communauté juive de Belgique toute sa solidarité et son amitié. L’EMB condamne avec la plus grande fermeté ce crime abject perpétré de sang-froid. Aussi, aucune raison ni aucune pensée ne peuvent légitimer de tels crimes. Un crime animé par une idéologie rampante qui constitue un choc frontal avec l’altérité. La capture du principal suspect, d’origine musulmane et inféodé au radicalisme religieux le plus meurtrier, jette une fois de plus l’opprobre sur une communauté qui n’aspire qu’à vivre dans la concorde et la paix au sein de notre société. Ce fléau ravageur qui nous touche malheureusement de plein fouet, contribue à alimenter, encore une fois, le mépris voire l’islamophobie. C’est la raison pour laquelle, cette tragédie nous rappelle l’importance du dialogue et du vivre-ensemble qui, seuls, peuvent mener à une société harmonieuse et paisible. Aussi, la lutte contre l’antisémitisme et le racisme sous toutes ses formes, qui ne doit faire l’objet d’aucune réserve, convoque l’effort de tous sans exception. Une lutte qui est au centre des préoccupations de la communauté musulmane  de Belgique. SMAILI Noureddine, Président

Ce communiqué - est-il partagé parmi les Musulmans?- est important. Il y aurait encore à s’interroger sur le lien  entre ce « radicalisme religieux le plus monstrueux » et une pensée musulmane diffuse qui en constitue l’antichambre, une pensée salafiste ou frériste plus ou moins soft, même si elle ne dit pas son nom, mais qui marque fortement le monde musulman : car là c’est le coeur de ce qu’à mon sens devrait être « le centre des préoccupations de la communauté musulmane de Belgique » et celle de l’Europe.

 

Le malaise de la qualification du geste et la confusion du monde juif

Cet attentat terroriste a été qualifié de geste antisémite. Ceci veut dire geste raciste donc : cette fusillade a visé le lieu parce que juif, au sens racial du terme, en renouant ainsi avec les actes antisémites dont la Shoah a été l’acte extrême. Cette qualification exclusive me laisse perplexe, car la réalité me semble bien plus complexe, bien que je sois conscient de la banalisation de propos antisémites qui prolifèrent sur le Web. Mais le Web malheureusement permet la prolifération de propos de cinglés de toute sorte.

J’ai aussi entendu évoquer le fait que c’est un geste antisioniste. Ce qui peut signifier deux choses. Au sens large, le terme « sionisme » fait référence  au mouvement du peuple juif, qui à partir du XIX° siècle, réaffirme son identité, n’accepte plus passivement d’être brimé et écrasé et se donne dans l’utopie concrète de la terre l’Israël un ancrage historique.  Au sens plus politique, le terme fait référence à la constitution de l’Etat d’Israël comme « foyer national juif ». Ainsi cet attentat peut avoir d’autres dimensions : il s’exprime contre l’Etat d’Israël (sionisme au sens restrictif du terme) identifié par un raccourci à ce centre culturel juif.  Contre l’Etat d’Israël en soi, auquel une partie importante d’organisations et mouvements musulmans, comme le Hamas palestinien,  dont ils continuent à nier l’existence, mais aussi contre la politique de l’Etat israélien à l’égard des Palestiniens, des colonies juives.

Ces quatre dimensions se mêlent, me semble-t-il, dans le discours de  groupes musulmans contemporains assez largement entendus : antisémitisme, antisionisme, anti-israélisme en soi, anti politique israélienne concrète.  Le tout s’appuyant sur le mélange entre identité sociale et culturelle, religion et politique israélienne que l’on trouve du côté du monde juif (à quoi on pourrait ajouter l’accusation à l’Amérique et plus largement à l’Occident, sensés être les défenseurs d’Israël et du monde juif alors qu’ils seraient sensés être contre les musulmans).

Et le tout inscrit dans une spirale  négative de malentendus, de mensonges, de haine, de violence, de laquelle les acteurs du conflit autour d’Israël sont incapables de sortir depuis plus de cinquante ans.

J’ai vu qu’une délégation du Congrès juif mondial est arrivée à Bruxelles dans cette circonstance : ce qui n’est pas fait pour éclaircir les choses, cet important organisme me semblant être l’expression même de ce mélange idéologico-religieux.

On stigmatise souvent  le mélange entre religions, ethnie, communautarisme et politique. Ceci avec raison. J’ai l’impression que l’Etat d’Israël et le monde juif, religieux d’abord, mais parfois aussi laïc, ne s’en sort pas de ce cocktail dangereux. Ce qui me met fort mal à l’aise.

 

Incertitudes politiques et gesticulations

 

Une nouvelle fois, à la suite de cet événement, on parle de mesures à prendre, d’action préventive.

Cela m’a fait tristement sourire d’entendre dire que la radicalisation de Mehdi Nemmouche en prison est un fait nouveau. La mémoire, comme souvent en politique et dans les médias, est courte. Cela fait plus de vingt ans qu’on en parle. Des études -difficiles à faire- ont été publiées.

J’entends parler de « déradicalisation », de « contre-discours ». On entend ces propos aussi dans le discours des Etats-Unis que les instances officielles répètent souvent en Europe. J’entends parler de formation etc, etc.

Hélas, il est fort probable que, passée l’émotion, comme depuis trente ans, rien ne sera fait de substantiel et dans la durée. Ainsi, le trend actuel du devenir du monde musulman se poursuivra. Pour deux raisons.

Tout d’abord, je pense que les médias et les décideurs politiques n’ont pas pris la mesure de ce qui se joue, en amont, dans le monde musulman et qui alimente les actions éclatantes. Se imiter à s’attaquer au djihadisme et au terrorisme par des mesures de séculturé -ce qu’il faut absolument faire- c’est s’attaquer aux symptômes. C’est comme prendre un Dafalgan lorsqu’on a la grippe.

Et, deuxièmement, c’est qu’au fond ce n’est que dans le monde musulman et parmi les musulmans que l’on pourra trouver remède. Mais non pas parmi les musulmans culturels, fondamentalement agnostiques, qui disent prôner un « islam des lumières ». Pourquoi pas cette formule alléchante ; hélas dans l’état actuel de l’islam elle sonne creux. Ce n’est pas non plus dans des islams officiels, à la langue de bois, et qui, eux aussi, mêlent religion et pouvoir, que ce soit en Turquie ou au Maroc ou ailleur. La lutte contre la pensée musulmane radicale -de matrice salafiste ou frériste-  et contre son influence ne pourra venir que des musulmans croyants et libres, à condition qu’ils s’activent pour proposer une autre vision de l’islam. Ce qui ne semblent pas avoir le courage de faire. Le chemin est long, très long. Pour cela il serait urgent de s’activer rapidement.

 

Zinneke parade : melting pot ?

12 mai 2014

Felice Dassetto

Formidable évènement bisannuel celui qui s’est déroulé ce samedi 10 mai. A l’instar des sept précédentes éditions, des citoyens occupent l’espace public des rues du centre de Bruxelles et se donnent à voir. Esprit allègre et bon enfant, la « Zinneke parade » donne du bonheur aux participants et aux simples spectateurs.

Lire la suite...

Valls, Renzi : nouvelle figures de pouvoir ?

9 avril 2014

Felice Dassetto

Manuel Valls est nommé premier ministre. En Italie, Matteo Renzi a été nommé président du conseil. Ce sont deux figures nouvelles dans les paysages politiques des démocraties européennes, car ils semblent incarner des nouvelles figures de l’autorité.

Lire la suite...

Femmes, égalité, travail, guerres

Felice Dassetto

15 mars 2014

 

La Journée internationale de la femme du 7 mars dernier a mis en avant la notion clé d’« égalité », en dénonçant l’inégalité au travail entre hommes et femmes en ce qui concerne surtout les salaires et l’accès à des fonctions dirigeantes. Le concept d’égalité mériterait peut être un usage plus critique.

 

Lire la suite...

Regards traversiers

Felice Dassetto

22 février 2014

 

Les Pandas arrivent. On leur a bâti une forêt de bambou. D’autres pensent de bâtir une nouvelle ville, un genre de 3LN. Dans des villes et des campagnes du monde des gens s’affrontent. A Kiev on semble rêver. Mais peut-être que de nouvelles bourrasques arrivent.

Lire la suite...

Felice Dassetto

Une instance représentative des musulmans de Belgique :

20 ans d’histoire mouvementée après presque 20 ans d’hésitations

10 février 2014

Des instances musulmanes s’apprêtent à mettre en place, dans un relatif silence à l’intérieur de la communauté musulmane, le prochain organe qui devrait représenter les musulmans de Belgique et qui devrait être mis en place au printemps 2014. Elles espèrent aboutir à une relative stabilisation, après une trentaine d’années d’efforts un peu secoués. Sera-t-il un « printemps » de l’institutionnalisation de l’islam belge ? Ou ce « printemps de l’islam belge » sera le printemps d’un islam d’ailleurs, suivi d’un automne tumultueux ?

Lire la suite...

Quand la vie publique s’englobe dans le privé : un Président qui privatise son statut

Felice Dassetto

(Ce texte est une version longue d’un texte paru dans La Libre Belgique du 24 janvier 2014)

 

Les escapades du président de la République française font partie de sa vie privée ! C’est l’évidence pour l’intéressé et pour la plupart des commentateurs (masculins surtout ?). Ce qui n’empêche pas tout le monde d’en parler et de ricaner, parfois avec des accents machistes, sur cet épisode aux allures de vaudeville présidentiel et de drame pour sa compagne.

Lire la suite...

Dix ou douze ? Un débat et quelques questions.

Felice Dassetto

5.12.2013

 

La réforme Marcourt de l'enseignement universitaire touche de multiples aspects. Pour ce qui est des structures institutionnelles et de la création de l'Académie de recherche et d'enseignement supérieur (ARES), je suppose que des spécialistes de la gestion institutionnelle universitaire ont conduit ou conduirons des analyses. Autant l'idée d'une coordination est bonne, autant ce dirigisme centralisateur me laisse un peu perplexe. L'organsation des années d'étude, et en particulier l'autonomisation des examens par rapport à l'année d'étude, est aussi l'objet de la réforme. J'en toucherai un mot. A part les difficultés de gestion, je me demande si on a assez pris en compte les effets pervers - pour tout le monde, pour l'institution et pour les étudiants- de cette pratique et ses dérives.  Apparemment il y a eu trois ans de débats.... Je me concentrerai surtout dans ce texte sur la question de la réussite à 10/20, tout en évoquant d'autres aspects.

 

La décision du ministre Marcourt portant à 10/20 (à la place de 12/20) la note minimale attestant de la réussite  des étudiants pour une année universitaire a suscité des débats. La Fédération des étudiants francophones (FEF) a soutenu la réforme. Mais d’autres étudiants ont lancé une pétition qui a récolté en 48 heures plusieurs milliers de signatures, au point qu’on pourrait se demander qui représente réellement la FEF. Les recteurs des universités ne semblaient pas favorables à cette réforme, mais apparemment ils ont décidé ensuite de s’aligner sur les souhaits ou les diktats du puissant ministre.

Lire la suite...

Felice Dassetto et Albert Bastenier, L'islam transplanté. Vie et organisation des minorités musulmanes en Belgique, Bruxelles, EPO, 1984, 203 p.

La première enquête réalisée en Belgique et une des premières en Europe au début des années 1980. On y parle d'un islam tel qu'il apparaissait à l'époque, à peine au début de sa "transplantation" en Belgique (et en Europe), construit avant tout par des primo-migrants qui commencent à s'implanter définitivement dans le pays. Trente ans après les logiques et les forces sociales à l'oeuvre restent assez semblables et croisent des logiques nouvelles introduites par les jeunes générations.

A propos de la "nation wallonne": penser la "nation"

Felice Dassetto

Le lent et laborieux processus de réforme, mais en réalité de dislocation de la Belgique, pose des questions au sujet des Etats et des réalités politiques contemporaines qui vont souvent au delà du cas belge. La polémique suscitée par les propos du président de la Région wallonne Rudy Demotte au août 2013 à propos d’un « nationalisme wallon » (positif, ajoute-t-il), prouve la nécessité d’une reflexion de fond.

Lire la suite...

La bataille du trafic

Felice Dassetto

(publié dans La libre Belgique, 16 janvier 2013)

Le salon de l’auto ouvre ses portes. Le monde de l’automobile espère que les ventes de l’année 2013 retrouveront du tonus. Bénéfices pour les actionnaires et emplois des travailleurs sont en jeu. 

Une ombre au tableau : plus il y a de véhicules automobiles en circulation, plus il y a des embouteillages.

Lire la suite...